I

Il n'est point de bibliothèque d'honnête homme où l'on ne rencontre un La Fontaine. Les uns, plus attachés aux naïfs souvenirs d'enfance, gardent un vieux fabuliste fané; les autres, amis des histoires de plus longue haleine et de leurs portraits en gravure, ont placé, sur les rayons d'en haut, que n'atteint point le bras des écoliers, un précieux exemplaire des Contes, en deux volumes, dorés sur tranches. Mais c'est toujours La Fontaine; conteur ou fabuliste, il est toujours bien venu comme un hôte familier. Beaucoup de personnes cultivées le placent à côté de Molière, au premier rang de leurs prédilections. Et cependant il n'a guère représenté l'esprit de son époque. Il était bien plutôt la contradiction même du goût classique. La grande estime où nous le tenons est surtout l'œuvre de la postérité. Ses contemporains le regardaient comme un personnage assez étrange, une façon de rêveur qui suivait, disait-on, le convoi mortuaire d'une fourmi, comme un parent, et qu'on ne voyait point aux antichambres de Versailles. Louis XIV ne l'aimait pas et faisait de ses Fables autant de cas que des magots de Téniers. Boileau, qui l'aimait, eut soin de l'oublier dans son Art poétique. C'était, dit durement Louis Racine, «un homme fort malpropre et fort ennuyeux». On riait beaucoup de sa simplicité en toutes choses. N'avait-il pas trouvé éloquentes les prophéties de Baruch? N'avait-il pas pleuré courageusement, avec les Nymphes de Vaux, sur la disgrâce de Fouquet? Pendant vingt ans il perdit de vue son fils: il aurait voulu perdre pareillement de vue sa femme qui, du reste, ne l'embarrassait guère. Au Temple, dans la société libertine des Vendôme, on l'enivrait, on le gorgeait de bonne chère. Il mettait ses bas à l'envers et égarait son haut-de-chausses après souper. Il vieillit assez tristement, sans famille, au foyer de quelques amis; son esprit s'affaiblit; il fut pris d'une grande peur de la mort; son amusement était d'assister aux réunions de l'Académie, où il allait fidèlement, par le chemin le plus long. Un jour, en revenant de la séance, il s'évanouit dans la rue du Chantre. Ce fut sa dernière promenade. Deux mois après, on enterrait l'ami des bêtes, le dernier des poètes gaulois, l'incomparable écrivain qui avait retrouvé, en ce siècle solennel de Port-Royal et de Bossuet, avec l'inspiration voluptueuse de la Renaissance italienne, la grâce aimable et fine de l'esprit grec. Gaulois, Italien, Attique, tel fut, en effet, La Fontaine, au temps où le Pantagruel passait pour une œuvre monstrueuse et incompréhensible, où Boileau ne voyait que clinquant dans la poésie du Tasse, où les dieux grecs étaient méconnus, où l'art d'Euripide paraissait sur la scène tragique raffiné et altéré par la politesse des salons et de la cour. Mais, grâce à la naïveté de son génie, ces traits singuliers et si divers se rencontrèrent en lui sans artifice ni dissonance, avec une sincérité et une liberté pures de toute affectation:

Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles

A qui le bon Platon compara nos merveilles,

Je suis chose légère et vole à tout sujet:

Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet.

Et, dans ce miel d'une saveur si franche, et qu'il faut goûter d'un palais délicat, on distingue sans peine la bonne odeur bourgeoise des petits jardins champenois, l'âpre senteur des roses du Décaméron, et le parfum subtil des asphodèles d'Athènes.