I

Vous me pardonnerez d'avoir invité une compagnie de personnes lettrées à l'histoire d'un pauvre religieux du XIIIe siècle. Cette conférence a presque l'air d'un entretien sur l'archéologie ou la paléontologie sacrée: les frères de Saint-François n'occupent plus en Occident leur ancien rôle, qui fut parfois éclatant, et c'est une chose remarquable à quel point, depuis quelques années, ils sont devenus rares en France, aussi bien qu'en Italie. Celui-ci, très bon chrétien d'ailleurs, n'a pas été canonisé; il n'a pas été brûlé non plus; on n'a guère brûlé des franciscains qu'à partir du XIVe siècle, lorsque la doctrine de la pauvreté absolue eût jeté dans l'hérésie les plus exaltés d'entre eux. Ce n'était point un grand clerc; il s'obstine à prendre Henri III pour Henri IV et à conduire à Canossa un empereur qui n'eût jamais consenti à s'y rendre. Il nous conte des histoires de nourrices: le dragon du mont Canigou, qui sort d'un lac quand on y jette des pierres et obscurcit le ciel de l'ombre de ses ailes; l'aventure d'un fou que le diable étrangla nuitamment au milieu des pains entassés par lui en prévision de la famine. Ce n'était point un poète passionné, comme Jacopone de Todi, et très capable de tourmenter le pape en langue vulgaire. Salimbene a rédigé sa chronique en latin, et je vous assure qu'il est moins bon latiniste que Cicéron. Mais quel joli latin! tout plein de barbarismes sans être barbare, souple, vivant, tel qu'on le prêchait alors dans l'intérieur des couvents, pour l'édification plus dévote que grammaticale des moinillons. On y trouve tout le vocabulaire de la plus basse latinité. Le potage s'y appelle bonnement potagium; on y voit un évêque qui, craignant une émeute de ses ouailles, s'enferme dans sa tour, quod pelli suæ timebat. La critique de Salimbene est nulle. Il n'envisage l'histoire qu'au point de vue des intérêts de son ordre et juge les rois, les papes et les républiques selon le bien ou le mal qu'ils font aux franciscains. Pour lui la maison d'Assise est le cœur du monde. Comme la plupart des vieux chroniqueurs, il met au même plan les plus graves événements de son siècle et les plus minces accidents naturels. Nous apprenons par lui qu'en 1285, au mois de mars, il y eut une étonnante abondance de puces précoces; en 1285, une mortalité sur les poules: une femme de Crémone en perdit 48 dans son poulailler. En 1282, il signale un tel excès de chenilles que les arbres en perdirent toutes leurs feuilles; mais, pour la même année, les Vêpres sanglantes de Sicile ne lui prennent que trois lignes. L'âme, en lui, fut médiocre. Tout petit, il était dans son berceau, lorsqu'un ouragan terrible passa sur Parme; sa mère, craignant que le baptistère ne tombât sur la maison, prit dans ses bras ses deux fillettes et se sauva, abandonnant à la grâce de Dieu le futur franciscain. «Aussi, dit-il, je ne l'ai jamais beaucoup aimée, car c'est moi, le garçon, qu'elle aurait dû emporter.» Il entra au couvent, malgré ses parents et l'empereur Frédéric II auquel le père eut recours. L'empereur ordonna aux frères de rendre leur novice; le père vint supplier son fils au nom de sa mère; Salimbene répondit tranquillement: «Qui amat patrem aut matrem plus quam me, non est me dignus». Plus tard, il se réjouissait de n'avoir point, lui et son frère, continué le nom et la race paternelle. Et cependant, il ne fut qu'un religieux assez calme, d'un zèle raisonnable. Il parle des choses liturgiques avec un sans-façon qui étonne. «C'est bien long, dit-il, de lire les psaumes à l'office de nuit du dimanche, avant le chant du Te Deum. Et c'est bien ennuyeux, autant en été qu'en hiver; car, en été, avec les nuits courtes et la grande chaleur, on est trop tourmenté des puces.» Et il ajoute: «Il y a encore dans l'office ecclésiastique beaucoup de choses qui pourraient être changées en mieux.» Il aime les grands couvents où «les frères ont des délectations et des consolations plus grandes que dans les petits». Il ne fait pas mystère de ces consolations, poissons, gibier, poulardes et tourtes, douceurs temporelles que Dieu prodigue à ceux qui font vœu d'être siens. Vous trouverez, dans la chronique, quatre ou cinq dîners de petits frères de saint François, tous très succulents. Une pieuse gourmandise porte à la gaîté, et Salimbene est un joyeux compère: les histoires de couvent, dignes de frère Jean des Entommeures, abondent dans son livre. Il en est deux, d'une saveur et d'une couleur toute rabelaisienne, que je conte volontiers dans l'intimité; mais, ici, ex cathedra, entre deux lampes, je ne puis vous les dire. Acceptez, en échange, ces quelques vers d'une chanson à boire qu'il dut chanter plus d'une fois, sur quelque air d'église, aux après-dîner des fêtes carillonnées: «Le vin doux, le vin glorieux rend gras et bien dodu, et ouvre le cœur. Le vin fort, le vin pur rend l'homme tranquille et chasse le froid. Le vin âpre, mord la langue,»

Intestina cuncta sordet,

Corrumpendo corpora,

Vinum vero quod est glaucum,

Potatorem facit raucum,

Et frequenter mingere.

Mais tout ceci n'est que le petit côté de Frà Salimbene. Il ne serait pas juste de s'y arrêter. Il n'a pas été un saint, soit; qui donc, parmi nous, lui jettera la première pierre? Retournez-le et vous apercevrez l'un des écrivains—je dis des écrivains ecclésiastiques—les plus précieux du moyen âge, l'un des témoins les plus édifiants du XIIIe siècle italien.