IV

Vous le voyez, Salimbene et sa chronique sont une relique bien vénérable du passé. Ils n'engendrent point la mélancolie, ce qui est bon; mais, ce qui vaut mieux encore, ils inspirent de sérieuses réflexions ou confirment de graves idées historiques. Chacune des pages de ce livre montre que la liberté d'invention déployée par les Italiens du XIIIe siècle dans l'œuvre de la Commune, dans l'organisation des franchises politiques et sociales, fut tout aussi grande, aussi féconde, à la même époque, dans l'ordre des faits religieux. La conscience libre dans la cité libre, telle fut alors la formule de la civilisation italienne. Certes, l'apostolat même de saint François et ses résultats immédiats témoignaient déjà, d'une façon éclatante, de cette vérité. Mais ici, de l'exquise poésie de la légende sortait peut-être un sentiment trop idéal de la réalité historique. L'odeur suave des Fioretti, telle qu'une vapeur d'encens, nous trouble les sens et nous donne une illusion paradisiaque. Le moinillon de Parme, si familier, qui raconte avec candeur tout ce qu'il a entendu, tout ce qu'il a vu, dissipe quelque peu l'enchantement et nous apprend que, dans l'ordre séraphique, tous n'étaient pas des séraphins. On ne connaît pas assez une société religieuse si l'on n'en visite que les sanctuaires, si l'on n'en contemple que les fondateurs; il importe aussi de fouiller les grands et les petits recoins, la sacristie, le cloître, le réfectoire et les cellules, et de prêter l'oreille aux pieux propos, aux confidences, aux joyeusetés des plus humbles moines. Pour cet office, Salimbene est un guide incomparable; on ne fait pas de meilleure grâce aux étrangers les honneurs de son couvent.

Ce livre a un mérite encore: il confirme une vue qui est absolument nécessaire si l'on veut bien comprendre le génie religieux de l'Italie entre les temps de Joachim et de saint François et le concile de Trente. Dans cette vieille religion italienne, fondée sur la liberté et vivifiée par l'amour, une notion a manqué, celle de la Vallée de larmes, l'idée que cette vie est un pèlerinage douloureux, que l'on poursuit en pleurant, où il convient de déchirer ses mains et ses genoux à toutes les ronces du sentier. Ils crurent, au contraire, que cette vie est bonne, que la nature est bienfaisante, que la joie est permise, que le plaisir n'est pas défendu. Saint François, dans sa Règle, prescrit comme vertus excellentes la bonne humeur et l'allégresse: «Ostendant se gaudentes in Domino, hilares, et convenienter gratiosos.» Une telle disposition, favorable déjà à la santé morale du fidèle, est en outre une grande force pour l'œuvre générale de la civilisation. Elle attache le chrétien aux réalités et aux charmes de la vie, lui fait aimer la cité terrestre, le détourne de l'isolement mystique. Il ne faut pas juger du christianisme italien d'après des visionnaires lugubres, tels que Dante et Savonarole, qui ont été des exceptions. L'Italie vraie, celle de Frà Angelico comme celle de Pétrarque, l'Italie de sainte Catherine de Sienne, du pape Pie II, de Raphaël, a vécu de sérénité, a fui la tristesse. Elle semble avoir ajouté une béatitude au Sermon sur la montagne: Beati qui rident. Mais le jour où l'Église menacée, chancelante, s'est repliée sur elle-même, s'est défendue pour ne point périr et a fait revenir impérieusement la chrétienté à la discipline austère et à la rigueur dogmatique, ce jour-là l'Italie a perdu la moitié de son âme.

LE ROMAN
DE
DON QUICHOTTE

Le Don Quichotte est peut-être, de tous les ouvrages étrangers, le plus populaire parmi nous. Il l'a été dès la fin de la vie de Cervantes. La première partie de la traduction, rééditée par la librairie Jouaust, est de 1614. Le grand écrivain languissait alors tristement dans une petite ferme, près de Madrid. La seconde est de 1618, deux années après sa mort. La France du XVIIe siècle a donc lu ce texte qui rappelle singulièrement par sa souplesse sinueuse, sa grâce naïve et son tour latin, la langue de Descartes. Et c'est justement parce que le français de cette époque était comme une transposition fidèle de la langue latine, que notre traduction se moule avec une étonnante facilité sur le castillan de Cervantes. On sait que, de tous les idiomes romans, l'espagnol est demeuré le plus proche de la source latine. Je ne crois pas que ni la version, très scrupuleuse mais un peu dure, de M. Viardot, ni celle de M. Biart, si spirituelle et d'allure si française, serrent d'aussi près l'original. L'ouvrage espagnol nous est ainsi rendu avec une bonne foi exquise, en un texte où l'on croirait lire quelque roman d'aventure du temps de Louis XIII.

Les grandes œuvres des littératures étrangères, la Divine Comédie, le Roland furieux, les drames de Shakespeare, n'entrent guère que dans les bibliothèques des purs lettrés. Mais l'histoire du bon chevalier de la Manche fait la joie de tous les lecteurs, des jeunes et des vieux, des simples et des doctes. Plus encore que les romans de Walter Scott, elle est le livre de la quinzième année; puis, après avoir égayé les plus belles heures de l'adolescence, elle charme encore la maturité et l'automne de la vie; il est toujours doux d'y revenir, d'y ranimer la flamme de l'enthousiasme, d'y chercher, pour les mécomptes de l'espérance, de riantes consolations. C'est un livre de chevet, comme Horace, comme Montaigne, plus cher même que ces deux écrivains aux âmes généreuses. Car enfin, il donne le spectacle du devoir, même chimérique, embrassé et accompli, à travers les risées des sages, jusqu'au sacrifice; le tableau d'un rêve sublime que ne dissipent point les leçons de la réalité, et qui ne s'évanouit qu'à l'heure de la mort.

Il y a donc, dans le Don Quichotte, comme une philosophie du cœur humain qui fait de ce roman le patrimoine de tous les peuples civilisés. Mais c'est aussi une œuvre nationale, qui marque, dans la littérature espagnole, une date plus importante, un pamphlet de haute critique, écrit à l'heure où l'Espagne, tardivement sortie du moyen âge, se livrait enfin à la Renaissance, à l'Italie. Il convient d'abord d'élucider ce point d'histoire littéraire; nous estimerons mieux ensuite ce que Cervantes a su ajouter au roman satirique qui semblait seulement conçu pour l'intérêt de l'heure présente, à savoir une tragédie et une comédie éternelles.