IV
La Fontaine, dit en ses Mémoires Louis Racine, «ne parlait jamais, ou ne voulait parler que de Platon». Il en avait annoté les dialogues à chaque page; il en gardait chez lui le buste de terre cuite. Un jour, selon le président Bouhier, il louait Platon devant une personne qui demanda si c'était un bon raisonneur.—«Oh! vraiment non, répondit le fabuliste, mais il s'exprime d'une manière si agréable, il fait des descriptions si merveilleuses qu'on ne peut le lire sans être enchanté.» C'était donc le poète qu'il aimait en Platon. C'est grand dommage qu'au lieu du Dies iræ, il n'ait point traduit, en prose, seulement le Banquet et le Phédon. Bien qu'il ne fût ni philosophe, ni platonique, il était de ces écrivains qui, suivant le mot de Sainte-Beuve, ont fait le voyage de Grèce. On les reconnaît toujours, à je ne sais quel tour noble, à je ne sais quelle forme délicate de l'imagination, à la pureté de la langue, à la finesse de l'ironie. On cherche sur leur front la couronne de violettes et les bandelettes des convives d'Agathon. Certes, si l'on soupe chez les morts, La Fontaine doit être admis, dans cette compagnie de sages aimables, à des entretiens qu'il ne comprend qu'à demi quand parle Socrate, mais dont il goûte la grâce quand Aristophane ou Alcibiade a repris la parole. Car il n'a pas les ailes assez fortes pour s'élever aux sublimes hauteurs de la sagesse grecque: s'il est attique, c'est par toutes sortes de qualités tempérées, par l'éveil et la sérénité de l'esprit, par le sourire. Il n'a point l'âme assez chaste pour être un véritable fidèle de Platon, ni assez héroïque pour entrer dans la famille stoïcienne. Il est mieux à sa place sous les oliviers du jardin d'Épicure qu'à l'ombre des platanes de l'Académie. C'est un épicurien qui a écrit ces vers:
Volupté! volupté! toi qui fus la maîtresse
Du plus bel esprit de la Grèce,
Ne me dédaigne pas: viens-t'en loger chez moi;
Tu n'y seras point sans emploi.
J'aime le jeu, les vers, les livres, la musique,
La ville, la campagne.....
C'est Lucrèce encore qui inspira cette maxime:
La mort avait raison! je voudrais qu'à cet âge
On sortît de la vie ainsi que d'un banquet,
Remerciant son hôte, et qu'on fît son paquet;
Car de combien peut-on retarder le voyage?
Il faut toujours, quand on parle des Grecs, revenir à leur sculpture, leur art par excellence. La Fontaine confesse, dans ses Contes, que ce n'est pas la grande Vénus céleste de Phidias qu'il eût adorée, mais une autre beaucoup moins sévère, que l'on voit encore au musée des antiques de Naples:
... C'eût été le temple de la Grèce
Pour qui j'eusse eu plus de dévotion.
Il détache donc d'Athénée ou d'Anacréon des bas-reliefs spirituels, d'une fantaisie riante, d'un trait simple comme celui des pierres gravées; il prend à Pétrone le sujet grec de la Matrone d'Ephèse; il interprète d'une façon familière la belle histoire de Psyché. Son chef-d'œuvre, en ce genre, fut l'Amour mouillé:
Il pleuvait fort cette nuit:
Le vent, la pluie et l'orage
Contre l'enfant faisaient rage.
Ouvrez, dit-il, je suis nu.
La Fontaine ouvrit sa porte à l'enfant, et fit bien. Ce passant de nuit, battu par la tempête, qui s'arrêtait au seuil du poète, n'était plus l'Amour éternel, l'aîné des dieux, contemporain du Chaos, que chantaient Hésiode et Parménide: il n'était pas davantage le symbole de l'art auguste que la France du dix-septième siècle s'efforçait de reproduire. Ce petit, trempé de pluie, malin et moqueur, et si curieux du plaisir, pouvait se réchauffer au foyer du fabuliste et appuyer sa tête blonde et rieuse sur l'épaule du bonhomme: ce Benjamin de l'Olympe apportait à son hôte, pour le payer de ses soins, l'inspiration aimable d'une Grèce moins sublime, mais plus séduisante que celle de Racine; il pouvait, et sans étonnement, s'endormir dans ses bras, bercé, comme par une légende maternelle, du récit des vieilles fables françaises, des contes de Boccace et des romans de l'Arioste.
LE
PALAIS PONTIFICAL
ET LE
GOUVERNEMENT INTÉRIEUR DE ROME
M. Bertolotti et ses confrères de l'Archivio Storico de Rome ont fait de bien curieuses découvertes dans les documents, si longtemps inédits, où était ensevelie l'histoire intime du Saint-Siège et de la ville Éternelle. Ils nous permettent ainsi de pénétrer avec eux dans les coulisses de la grande histoire, délassement si fort goûté par les esprits du temps présent. Ils nous dévoilent l'envers des splendeurs pontificales. Ce n'est point une œuvre voltairienne ou de polémique passionnée qu'ils accomplissent, mais d'érudits et d'historiens consciencieux: les résultats de leurs travaux ne modifieront pas d'une façon sensible les jugements généraux portés sur les papes des derniers siècles par Léopold de Ranke et Gregorovius; ils en confirment singulièrement les vues dominantes par de précieux détails sur la vie privée ou l'administration intérieure des pontifes. Non, l'Église romaine n'a été ni en dehors ni au-dessus de l'humanité. Rome ne fut point une arche mystique élevée sur la chrétienté. Écartez le voile de pourpre de ce tabernacle: vous y trouverez des faiblesses innocentes, des passions dangereuses, l'orgueil et les dures pratiques des anciens régimes, du temps où l'opinion publique était méprisée, où l'autorité n'était point généreuse, où le privilège outrageait le droit.