§ 1.
Une de ces tristes scènes que la pauvreté traîne si souvent à sa suite avait lieu vers le milieu de janvier 18.., dans l'une des plus misérables maisons du faubourg de Bâle, à Mulhouse. Au fond d'un grenier ouvert à tous les vents, où le givre entrait par les carreaux brisés, une femme d'une quarantaine d'années était étendue sur un lit en lambeaux. Sa figure livide annonçait que les sources de l'existence étaient taries en elle. La veuve Kosmall, c'était le nom de la mourante, avait lutté pendant plusieurs années contre les plus dures privations, et avait usé un corps naturellement robuste dans un travail qui eût demandé des forces surhumaines. À la mort de son mari elle était restée chargée de deux enfants, dont l'aîné avait à peine quatre ans; ce n'avait été qu'en accumulant fatigues sur fatigues, misères sur misères, qu'en attendant bien souvent le salaire du lendemain pour satisfaire la faim du jour, qu'elle était parvenue à élever ses deux orphelins. Depuis longtemps déjà elle sentait que sa vigueur l'abandonnait; mais quand les forces lui manquèrent entièrement pour le travail, la plupart des personnes qui lui fournissaient de l'ouvrage, ignorant la cause de ce qu'elles appelaient sa négligence, cessèrent de l'employer. Encouragée et soutenue, la pauvre femme fût peut-être parvenue à surmonter son mal; ainsi repoussée, la lutte lui devint impossible. Un soir, en rentrant plus accablée que de coutume dans sa mansarde, elle jeta un regard sur le bûcher et sur le buffet, vides tous deux, et dit à Frédéric, le plus jeune de ses fils:
—Garçon, Dieu peut-être aura pitié de nous; mais ces jours-ci ne compte point sur moi, car je me sens bien malade. Tu es un bon travailleur, ton chef de fabrique t'aime; quand il saura que toi et ton frère vous manquez de tout, il ne te refusera pas une avance. Je sais que c'est dur à faire, ces demandes; mais tu as du courage, Frédéric, et Dieu a dit qu'il fallait s'aider soi-même.
Frédéric regarda sa mère avec anxiété: le pain leur avait souvent manqué, et jamais elle ne lui avait parlé ainsi. Il fut effrayé de sa pâleur et de son abattement. Cependant il retint les pleurs qui lui venaient aux yeux; il s'approcha d'elle, l'engagea à se coucher, et lui dit qu'il allait se rendre chez M. Kartmann.
Mais l'avance qui fut faite par celui-ci suffit à peine pour satisfaire pendant quelques jours aux premiers besoins, et bientôt tout manqua de nouveau à la pauvre famille.
Le 20 janvier, la mansarde de la veuve Kosmall était encore plus froide que de coutume; l'œil aurait en vain cherché une étincelle dans le poêle entr'ouvert; seulement, deux cierges brûlaient sur une mauvaise table vermoulue placée auprès du lit, et on entendait encore dans la rue le bruit argentin de la sonnette qu'un enfant de chœur agitait devant le saint viatique. La mourante venait de recevoir les derniers secours de la religion. Ses deux fils étaient à genoux près d'elle. Frédéric paraissait absorbé par la douleur; François, l'aîné, pleurait aussi, mais on sentait que ces pleurs n'étaient dus qu'à l'émotion du moment, et à travers cette affliction passagère il était facile d'entrevoir l'insouciance et l'insensibilité.
Peu après le départ du prêtre, l'agonisante essaya de se soulever, et fit signe à ses deux enfants de l'écouter avec attention: puis, avançant vers eux ses bras défaillants, elle leur prit à chacun une main et les attira doucement sur sa couche.
—Dans quelques heures, leur dit-elle, vous serez entièrement orphelins, et vous n'aurez plus pour vous soutenir que vous-mêmes. Dieu est bon pour moi; il m'enlève au moment où mes bras devenaient trop faibles pour vous nourrir. J'aurais voulu vivre encore quelque temps pour vous guider... mais, puisqu'il faut mourir, écoutez-moi: je n'ai à vous dicter que le testament du pauvre, celui des bons conseils. Avant que vous soyez en âge de gagner votre vie comme des hommes, vous aurez bien des mauvais jours à passer; quels que soient vos besoins, pourtant, rappelez-vous que la probité est votre seule richesse. Souvent j'aurais pu m'approprier le bien des autres quand vous manquiez de pain, mais j'ai mieux aimé entendre vos cris de faim que de faire une chose défendue par Dieu. D'ailleurs, l'avenir ne peut manquer de valoir mieux pour vous que le passé. Toi, Frédéric, tu es bien jeune encore, car c'est seulement à Noël dernier que tu as eu treize ans; mais tu possèdes une véritable fortune, l'amour du travail. Quant à toi, enfant, ajouta-t-elle en tournant ses regards éteints vers son fils aîné, ne t'irrites point de ce que je vais te dire, et n'y vois point un reproche du passé, mais seulement une prière pour l'avenir. Veille sur toi, François! tu n'aimes point le travail, et c'est cependant la seule garantie de probité pour le pauvre. Quand on n'a pas le courage de gagner son pain de chaque jour, on est bien près de le voler! Reste auprès de Frédéric; c'est ton compagnon naturel; écoute les avis qu'il te donnera, ne te blesse point de sa supériorité; lui-même sait bien que c'est à Dieu qu'il la doit, et il ne t'en fera point souffrir.
Puis, serrant la main de François qui restait immobile dans la sienne:
—Jure-moi, lui dit-elle, que tu ne te sépareras point de ton frère, et que tu n'iras point chercher un toit loin de la seule affection qui te reste.
François ému promit en pleurant, et bien qu'il n'y eût rien de senti dans cette promesse, elle parut contenter la mourante, car sa figure s'illumina d'un rapide rayon de joie.
—Je meurs tranquille, dit-elle. Oh! mes enfants bien-aimés: n'oubliez point que tout ce que j'ai souffert c'est pour vous deux, et que quand vous vous plaigniez, vos deux voix m'arrivaient au cœur en même temps; restez donc unis dans cette vie comme vous l'avez été dans mon amour.
Puis, étendant ses mains glacées sur ces deux jeunes fronts qui se courbaient devant elle, elle prononça d'une voix inintelligible quelques mots qui ne s'adressaient qu'à Dieu et ne furent entendus que de lui seul; ensuite elle rendit le dernier soupir.
Le lendemain, les deux orphelins suivaient la morte au cimetière. Des porteurs, un seul prêtre et ses enfants la conduisaient à sa dernière demeure. Sans les larmes de Frédéric et de son frère, rien n'eût averti qu'il existait un lien de parenté entre le cadavre et les deux assistants, car l'argent leur avait manqué pour acheter des habits de deuil.