LA FILEUSE D'ÉVRECY.

Vers la fin du dix-huitième siècle vivait à Évrecy, en Normandie, un gentilhomme qui n'avait pour parents qu'une fille d'environ dix ans, et pour domestique qu'une vieille servante. La petite fille avait reçu en baptême le nom d'Yvonnette, et la servante celui de Bertaude; mais cette dernière n'était connue dans le pays que sous le nom de la fileuse d'Évrecy, parce qu'on la voyait toujours la quenouille au côté. Bertaude filait effectivement du matin au soir, et souvent encore du soir au matin, sans que son maître eût, pour cela, moins de créanciers. Aussi faut-il dire qu'il en prenait peu de souci. Le gentilhomme d'Évrecy était de ceux qui regardent que leur épitaphe sera celle du genre humain. Après avoir mangé la meilleure part de son bien, il s'était décidé à boire le reste, afin de se mettre au pair, et continuait depuis, d'autant plus résolument que, selon son dire, il ne craignait plus de se ruiner. Excellent homme d'ailleurs, qui eût donné à sa fille Yvonnette la lune et le soleil, et qui appelait toujours Bertaude pour boire le dernier verre de marin-onfroi[1] ou de poiré.

[1] Nom donné à un cidre choisi extrait de la pomme naturalisée en Normandie par Marin Onfroi.

Enfin, quand il eut tout épuisé, fortune et crédit, il fut assez heureux pour mourir presque subitement, sans avoir eu l'ennui de régler ses comptes avec ses créanciers.

Mais à peine le cercueil enlevé, ceux-ci accoururent, suivis des gens de justice, pour tout saisir. Les meubles furent descendus dans la cour et vendus à la criée; on se partagea les prairies, les champs, les vergers, et un gros marchand de Falaise, qui avait tout récemment acheté de la noblesse, vint habiter le vieux logis.

Bertaude comprit qu'il fallait lui laisser la place libre. Elle prit sa quenouille et son fuseau, fit son paquet, celui d'Yvonnette, puis se présenta pour prendre congé du nouveau maître.

Ce dernier, en voyant qu'elle tenait la petite fille par la main, lui demanda si elle la menait à quelque parent.

«Hélas! faites excuse, répliqua Bertaude, qui essuyait ses yeux avec le coin de son tablier; la pauvre innocente n'a dans le pays aucune famille pour la recevoir.

—Que ne la conduisez-vous alors à l'hospice de Bayeux? reprit le nouvel anobli.

—A l'hospice! répéta Bertaude saisie.

—On n'y reçoit pas seulement les bâtards, objecta l'ancien marchand, mais aussi les enfants abandonnés.

—Par mon Sauveur! celle-ci ne l'est pas, Monsieur, dit la vieille en caressant Yvonnette, qui se serrait contre elle tout effrayée; tant que je ne serai pas sous la terre du cimetière, il lui restera quelqu'un.

—Vous est-elle donc quelque chose? demanda le bourgeois ironiquement.

—Elle est la fille de mon maître! répliqua Bertaude avec énergie. J'ai mangé vingt ans le pain de sa famille, je l'ai reçue dans mes mains quand elle est née, je l'ai portée à l'église pour son baptême, je lui ai appris à marcher et à prononcer son premier mot; si ce n'est pas l'enfant de mon sang, c'est l'enfant de mes soins. Ah! Jésus! à l'hospice! N'aie pas peur, va, Yvette, tant que la Bertaude pourra remuer un seul de ses dix doigts, ton hospice sera dans son giron.»

Elle avait soulevé l'enfant, qui l'enveloppa de ses bras, en appuyant la tête sur son épaule, et elle prit avec elle la route de Falaise.

Bertaude avait son plan, dont elle n'avait rien dit à personne.

Elle connaissait aux Ursulines une sœur qui, avant d'être une sainte choisie par Dieu, avait été une femme aimée des hommes; elle lui porta Yvonnette, avec une bourse renfermant tout ce qu'elle possédait, et lui dit: «Élevez-la comme la fille d'un gentilhomme, et ne lui refusez rien de ce qu'il lui faudra pour qu'elle fasse honneur à son nom; car, avant que la bourse soit vide, je vous rapporterai de quoi la remplir.»

Elle embrassa ensuite l'enfant, pleura beaucoup, et partit.

Mais trois mois après on la vit reparaître avec plus d'argent qu'elle n'en avait laissé la première fois. Elle continua à revenir ainsi régulièrement quatre fois par année, et chaque fois elle demandait qu'Yvonnette eût des maîtres plus habiles et des robes plus belles.

Elle seule était toujours la même: vêtue de son pauvre jupon de bure, la quenouille dans la ceinture, et marchant en faisant tourner son fuseau. On se demandait vainement d'où pouvait lui venir ce qu'elle dépensait pour Yvonnette; à toutes les questions elle se contentait de sourire en répondant:

«Dieu a une épargne pour les orphelins.»

Cependant l'enfant devint une jeune fille, si savante, si sage et si belle, qu'il n'était bruit d'autre chose dans tout le Bessin. Les plus grandes dames du pays voulaient la connaître, et venaient la visiter au parloir du couvent. Les poëtes normands lui adressaient des vers, les jeunes gentilshommes en tombaient amoureux et portaient ses couleurs; enfin il se trouva une foule de gens qui se déclarèrent ses parents ou ses alliés et qui en apportèrent les preuves.

Madame de Villers, qui était du nombre, exigea même que la jeune fille vînt passer quelques jours à son château.

Ce fut là qu'Yvonnette rencontra le sieur de Boutteville, un des plus riches seigneurs et des plus accomplis du royaume. Il devint si éperdument amoureux de la jeune fille qu'il la demanda en mariage, et Yvonnette, heureuse de sa recherche, songeait aux moyens de la faire connaître à Bertaude, lorsque celle-ci se présenta avec une douzaine de marchands. Elle n'avait point voulu que sa jeune maîtresse se mariât comme une déshéritée, et elle lui apportait un trousseau complet.

Le sieur de Boutteville, qui arriva comme on était occupé à l'étaler devant Yvonnette, ne parut point partager la joie de la jeune fille. On lui avait déjà parlé des grosses sommes fournies par la vieille servante, en exprimant des doutes sur leur origine; il craignait que cette générosité ne cachât quelque secret honteux, et il ne put s'empêcher de le laisser deviner.

Bertaude se retira sans rien dire, mais elle ne reparut plus, au grand désespoir d'Yvonnette, qui sentait que cette fuite confirmait les soupçons. Enfin le jour du mariage arriva. La jeune fille parée et tremblante fut conduite jusqu'à la chapelle, dans le carrosse de madame de Villers. Comme elle en descendait sous le porche, elle se trouva entourée de mendiants qui venaient, selon l'usage, apporter leurs souhaits, en sollicitant une aumône. Tout à coup ses regards tombèrent sur une vieille femme agenouillée… Sa quenouille et son fuseau suffisaient pour la faire reconnaître: c'était la vieille servante, c'était Bertaude!

Elle courut à elle, prit ses mains, et lui demanda ce qu'elle faisait là.

«Ce que j'ai fait pendant neuf années,» répondit la vieille femme, qui ne put retenir ses larmes.

Et voyant M. de Boutteville, qui était accouru:

«Oui, continua-t-elle, voilà tout le secret dont on a tourmenté votre fiancé. Après vous avoir déposée au couvent, je me suis mise à parcourir à pied la Normandie, filant le long des routes et demandant au nom de Dieu. Mon travail me rapportait peu de chose, c'était pour moi; l'aumône rapportait davantage, c'était pour vous! Mais il ne faut point que votre mari rougisse de ce que j'ai fait: le don accordé au nom de Dieu ne peut être une honte pour personne. Le bon cœur de tous les hommes vous a soutenue quand vous étiez petite; maintenant que vous voilà grande, le bon cœur d'un seul homme vous rendra heureuse. J'ai fini de mendier aujourd'hui; car, dès que vous n'avez plus besoin de rien, je n'ai rien à demander.»

Yvonnette, d'abord stupéfaite, puis éperdue d'attendrissement, embrassait la vieille, qui ne pouvait comprendre de tels transports. Mais M. de Boutteville, dont les yeux s'étaient mouillés de larmes, prit tout à coup sa main et y posa celle de sa fiancée:

«Vous avez été sa mère, dit-il, c'est à vous de la mener à l'autel et de me la donner.»

Ce qui fut fait sur l'heure, à la grande admiration de tous les spectateurs. Yvonnette, parée de soie, de dentelle et d'or, fut conduite au prêtre par Bertaude, qui portait encore ses habits de mendiante, sa quenouille et son fuseau; et, la cérémonie achevée, la jeune mariée vint s'agenouiller devant la vieille paysanne pour lui demander de la bénir, comme elle eût fait pour sa mère! La foule pleurait, et l'on entendit répéter de tous côtés:

«Que Dieu les protége! que Dieu les protége!»

Ce vœu fut accompli, car le souvenir de cette union a été conservé dans le Bessin, où l'on disait encore longtemps après, sous forme de proverbe: Heureux comme les Boutteville!

Mais ce qui vaut mieux, c'est qu'ils conservèrent jusqu'à la fin leur vénération reconnaissante pour Bertaude. Alors que les plus grands seigneurs et que les plus grandes dames se trouvaient réunis dans les salons du château de Boutteville, la fileuse d'Évrecy y occupait la place d'honneur. On célébrait de plus, tous les ans, à l'église de la paroisse, une messe solennelle à laquelle la vieille servante se rendait avec son ancien costume de mendiante, sa quenouille et son fuseau, ayant à un bras le sire de Boutteville, et à l'autre Yvonnette. Touchante cérémonie, qui, en rappelant le dévouement et la reconnaissance, servait également d'exemple aux maîtres et aux serviteurs.