SIXIÈME TABLEAU.
Nous sommes dans le palais du soudan; Kléber est enfermé dans un cachot donnant sur le fleuve, et travaille à un ballon qui doit assurer sa délivrance.
Au milieu de beaucoup de réflexions personnelles, cette fabrication lui inspire une réflexion générale.
De la science humaine admirable influence!
Le barbare ignorant me croit en sa puissance,
Mais l'art de Montgolfier se rit d'un tyran vil;
Quelque rusé qu'il soit, le gaz est plus subtil.
Il est interrompu dans l'expression de ces vérités physiques par le bruit du canon; il tressaille, il a reconnu le canon français,
Dont la voix est l'accent de la gloire elle-même.
Le soudan arrive en effet tout troublé; la ville est assiégée et va être prise si Kléber n'ordonne à son armée de se retirer. Kléber refuse, malgré les menaces de mort du soudan; mais au milieu de leurs débats arrive le grand aigle chauve, qui dépose à leurs pieds Astarbé, toujours dans son burnous!
La fille d'Achmet s'élance dans les bras du général français, et déclare qu'elle veut mourir avec lui. La querelle recommence et s'envenime; on en vient à se tutoyer.
Tremble!
dit Kléber;
Tremble!
ajoute Astarbé;
Tremblez!
répond le soudan.
Et, comme on vient l'avertir que les Français sont déjà maîtres de la ville, il tire son épée pour frapper les deux amants. Alors Kléber court à la fenêtre de la prison, arrache un des barreaux de fer, et tous les Égyptiens prennent la fuite.
Mais à travers le guichet de la porte refermée, le soudan lui répète son terrible:
Tremblez!
et ajoute, en s'adressant à ses esclaves:
Ni pitié ni pardon! Les serpents!
Et les esclaves répondent d'un seul cri:
Les serpents!
Astarbé, épouvantée, se réfugie dans les bras de Kléber, qui regarde autour de lui en frissonnant… L'orchestre joue une marche avec triangle et bonnet chinois; on entend comme un sourd cliquetis d'écailles, puis on voit une trappe se soulever au fond, et deux monstrueux boas dresser leurs têtes.
Les amants sont restés à la même place, glacés, muets, une main tendue vers les reptiles. Ceux-ci se déroulent lentement, s'avancent de front.
Un souvenir traverse la pensée de Kléber. Il court à son ballon, l'approche de la fenêtre, fait entrer Astarbé dans la nacelle… Mais il est déjà trop tard; les boas ne sont plus qu'à quelques pas; encore un élan, et ils atteignent leur proie. Tous deux font entendre un sifflement de joie! quand un hurlement terrible leur répond!
Les deux serpents s'arrêtent: Moïse vient de paraître à la fenêtre du cachot et se précipite à leur rencontre.
Ils reculent lentement, comme étonnés et incertains. Kléber profite de cette retraite pour entrer à son tour dans la nacelle, et le ballon disparaît.
Cependant les boas ont déjà repris courage; ils se retournent, et un combat terrible s'engage. Moïse lutte d'abord avec avantage; deux fois il se dégage des replis de ses ennemis, deux fois il les oblige à reculer; enfin, ses forces s'épuisent: enserré de nouveau dans leurs anneaux, il se débat plus faiblement, pousse une plainte sourde et tombe expirant.
Les boas, victorieux, font entendre un sifflement de triomphe et regagnent leur retraite.
Au même instant, un grand bruit de pas et d'armes retentit; Astarbé reparaît avec Kléber à la tête des soldats français; mais ils arrivent trop tard; le crocodile ne peut que se soulever, poser une patte sur son cœur, puis il expire!
A cette vue, Astarbé s'évanouit de douleur, le général reste atterré, et chaque grenadier essuie une larme.
Enfin Kléber reprend le premier ses sens. Il arrache la croix d'honneur qu'il porte à la boutonnière, et, la posant sur le cadavre de Moïse, il dit avec une émotion profonde:
Sauvage enfant du Nil, ah! garde sur ton cœur
Ce prix du dévoûment, étoile de l'honneur.
Homme ou bête, qu'importe alors que l'on repose?
C'est l'âme qui fait tout, l'espèce est peu de chose!
Le succès fut immense; on redemanda le crocodile qui reparut, fit trois saluts et se retira couvert de bouquets de fleurs.
«Vous verrez que la pièce aura trois cents représentations, dit madame Facile; les journalistes eux-mêmes en diront du bien, parce qu'elle est jouée par des bêtes, et que les bêtes ne s'inquiètent pas du mal que l'on pourrait dire d'elles. Puis, c'est l'ouvrage d'un auteur inconnu, et vous ne sauriez croire tout ce qu'il y a de recommandation dans ce mot. L'écrivain déjà célèbre n'est point seulement odieux à ceux qui sont arrivés comme lui, mais encore à ceux qui sont en chemin: pour les premiers, c'est un rival; pour les seconds, un premier occupant; pour tous, un ennemi naturel. L'auteur ignoré, au contraire, n'inspire ni crainte ni jalousie; les candidats à la célébrité l'applaudissent comme un des leurs, et chaque grand homme l'encourage dans l'espoir qu'il usurpera la place d'un de ses voisins de gloire. On s'arme de sa réussite contre ceux qui ont réussi avant lui; on élève jusqu'aux toits le bout de la planche où il vient de s'asseoir, afin de faire descendre l'autre bout jusqu'au ruisseau. Il est si doux de dire du bien d'un confrère, quand cela donne occasion de dire du mal de plusieurs autres! Les inconnus sont presque des morts, et vous savez comme nous aimons les morts!… en haine des vivants! On va faire de l'auteur de Kléber un génie, rien que pour avoir le plaisir de traiter ses prédécesseurs d'imbéciles.
—Il y a encore une autre cause, objecta Prétorien; le nouveau poëte est connu de nous tous; il nous a consultés sur chaque scène; il nous a égrené ses vers distique à distique; nous avons tous, dans son drame, quelque chose qui nous appartient ou que nous croyons nous appartenir, et cette chose est nécessairement admirable. Aussi soutiendrons-nous l'œuvre en indivis. C'est une sorte d'engagement tacite pris d'avance par chacun. La plupart des auteurs viennent nous présenter leur inspiration comme une inconnue subitement offerte à notre admiration, et nous nous tenons en défiance, nous examinons en détail, nous jugeons avec sévérité. Ici, rien de tout cela; la muse qui a dicté Kléber est une bonne fille qui a dormi sur notre oreiller, et à laquelle nous n'avons rien à refuser: car pour admirer, applaudir une inspiration ou une femme, le principal n'est point qu'elle soit belle, mais qu'elle soit un peu à nous.
—Voilà une explication singulièrement impertinente pour les pauvres admirées, interrompit Mme Facile.
—Pourquoi cela? reprit Prétorien; ne savez-vous point qu'être à nous veut dire régner sur nous?
—Quelle plaisanterie!
—Essayez, je m'offre pour l'expérience.
—Et que dirait la reine de votre destinée?
—Elle dirait, comme tout le monde, que rien ne peut vous résister.
—Raison de plus pour que je puisse résister à tout.
—Ah! vous croyez tout arranger avec de l'esprit?
—N'est-ce point votre monnaie?
—J'ai depuis longtemps mangé mon fonds.
—Alors, je vous offre à souper!
—Ce soir?
—Oui, avec ces messieurs; et j'espère que nos ressuscités en seront; il y aura pour divertissement une séance de la société des femmes sages. Mlle Spartacus doit parler; venez, ce sera la petite pièce après le drame.»
Prétorien accepta pour lui et ses compagnons, et tous prirent le chemin du logis de Mme Facile.