IX

Mon cher Baille,

Aux Docks, 14 mai, 3 heures.

Rien ne vient.—je me décide à t'envoyer cette lettre.

J'ai attendu vainement jusqu'à ce jour une lettre de toi, pour répondre sur ce dont tu me parlerais, et rendre par là-même ma lettre plus intéressante pour toi. Mais ne voyant rien venir, ne voyant que la nature qui verdoie et la route qui poudroie, j'ai pensé qu'il était bon de ne pas attendre davantage une chose aussi rare, aussi peu sûre qu'une de tes lettres. Vraiment, je finirai par me mettre en colère; tant que tu ne m'avais rien promis, passe encore! mais du moment que tu me traces un beau programme, où tu m'annonces une avalanche de missives, n'ai-je pas raison de t'en vouloir, lorsque tu restes un grand mois silencieux comme un Turc accroupi. Je suis sûr que tu t'accuses toi-même. Que diable! les meà culpà sont bons pour les jolies pécheresses qui ne se frappent la poitrine que pour pécher ensuite avec plus de liberté. Toi, un homme raisonnable, un savant, n'es-tu pas honteux, connaissant ta faute, d'y retomber sans cesse. Baille, Baille, mon doux ami, je vais me fâcher.

Aux choses sérieuses d'abord.—Ainsi, je te l'ai dit, j'ai écrit à Cézanne au sujet de la froideur avec laquelle il t'avait reçu. Je ne puis mieux faire que de te transcrire ici, textuellement, les quelques mots qu'il m'a répondus à cet égard; les voici:

—«Tu craindrais, d'après ta dernière lettre, que notre amitié avec Baille faiblit. Oh! non, car, morbleu, c'est un bon garçon; mais tu sais bien qu'avec mon caractère comme ça, je ne sais trop ce que je fais, et donc si j'avais envers lui quelques torts, eh bien, qu'il me les pardonne: mais autrement, tu sais que nous sommes très bien ensemble, mais j'approuve ce que tu me dis, car tu as raison. Donc nous sommes toujours très amis.»

Tu le vois, mon cher Baille, j'avais bien jugé que ce n'était qu'un nuage léger qui s'évanouirait au premier vent; je t'avais bien dit que ce pauvre vieux ne sait pas toujours ce qu'il fait, comme il l'avoue assez plaisamment lui-même; et que, lorsqu'il vous chagrine, il ne faut pas s'en prendre à son cœur, mais au mauvais démon qui obscurcit sa pensée. C'est une âme d'or, je le répète, un ami qui peut nous comprendre, aussi fou que nous, aussi rêveur.—Je ne suis pas d'avis qu'il connaisse les lettres échangées entre nous, au sujet de votre paix; il faut même qu'il croie que j'ai agi à ton insu, qu'il ignore, en un mot, que tu t'es plaint de lui, que vous avez été brouillés un instant.—Quant à ta conduite envers lui jusqu'au mois d'août, époque à laquelle nos belles parties recommenceront, elle doit être celle-ci,—toujours selon moi, bien entendu:—tu lui écriras régulièrement quelques lettres, sans trop te plaindre des retards qu'il pourra mettre lui-même à te répondre; que ces lettres soient comme par le passé, affectueuses, surtout exemptes de toute allusion, de tout souvenir qui pourraient rappeler votre petite brouille; en un mot, qu'il en soit entre vous comme si rien ne s'était passé. C'est un convalescent que nous traitons, et si nous ne voulons pas de rechute, évitons les imprudences.—Tu comprends ce qui me fait parler ainsi, la crainte de voir se rompre notre amical triumvirat. Aussi tu excuseras mon ton de pédant, mes craintes exagérées, mes précautions peut-être inutiles, en mettant le tout sur l'amitié que je vous porte à tous les deux.

Je voudrais te faire comprendre ma maladie morale.—Lorsque je jette un regard à l'horizon, je me vois seul; rien ne m'attache à la vie, ni haine, ni amour. Je me demande avec angoisse si je n'ai pas de cœur, si le ciel m'a fait misérable, si je ne suis qu'un tas de boue incapable de briller. La solitude, la solitude sans forme, voilà ce qui m'effraye; et cette solitude, étrange chose, c'est moi qui me la suis créée. Moi, qui ne croyant personne digne de ma confiance, suis resté sans ami, sans maîtresse, dans cet immense Paris, moi qui, de crainte de n'être pas compris, n'ai rien dit, rien confié. Suis-je donc un sot orgueilleux? Je me juge sévèrement et pourtant je me juge exempt d'orgueil. Si j'ai agi ainsi, si je me suis enfermé, en égoïste, avec mes joies et mes douleurs; c'est que jusqu'à présent je n'ai pas encore trouvé une âme qui sympathise avec la mienne; c'est que je me suis agité dans un monde d'imbéciles, sans cœur pour la plupart. La solitude, ô mon Dieu! la solitude peuplée de chères visions, est bien calme, bien douce, mais il arrive un moment où le rêve du poète ne lui suffit plus, où son âme ne peut plus se contenter d'ombres vaines. Alors il cherche autour de lui ce qu'il a vu en songe, il ne le trouve pas et il souffre. Il veut revenir à son rêve, mais le rêve ne veut plus de lui; la solitude ne lui parait plus qu'un grand abîme noir, et il souffre. Il souffre toujours et partout.—Parfois je vais dans un théâtre, sur une place publique, pour m'étourdir; mais lorsque je me retrouve, le soir, seul dans mon lit, mon cœur se serre affreusement, je suis seul, seul de corps, seul d'âme. Je cherche en vain à me cramponner à la vie; je voudrais avoir une espérance qui me fasse vivre la veille pour le lendemain, je voudrais vivre, en un mot. Mais toujours, là, devant moi, s'étend le grand désert; à quoi bon la joie, à quoi bon la douleur, si cette joie, cette douleur n'est que pour moi, si je ne puis pas la partager avec une âme sœur. Vraiment, mon pauvre vieux, je suis bien malade, il me faut une suprême décision pour me tirer de là. Aurai-je le courage de la prendre?

Je viens de dire que je n'avais rencontré aucune âme qui sympathise avec la mienne. Tu sais bien le contraire, toi; Cézanne aussi. Mais vous êtes si loin, les lettres sont un si faible moyen. Qui sait si nous ne sommes pas destinés à passer notre vie les uns loin des autres. Aussi, lorsque je pense à vous, à vous les seuls auxquels je me confie, je souffre encore davantage: n'avoir rencontré que vous et vous perdre!

Docks, 16 mai, 1 heure.

J'ai encore attendu deux jours pour voir si rien ne venait—mais en vain. Je vais donc finir cette lettre tant bien que mal—sans te dire plus de sottise, mais n'en pensant pas moins.

Je ne sais si tu ignores que mons. Chaillan est ici depuis environ un mois. Il fait canne, le beau jeune homme! il va peindre au Louvre, le grand artiste! Vraiment, il n'y a que les imbéciles qui soient contents d'eux, qui s'admirent de bonne foi, jurent que rien n'est plus facile que de faire un chef-d'œuvre. Chaillan au Louvre! qu'en penses-tu? ô toi qui le connais. N'est-ce pas une verrue sur un joli visage, un tas d'ordures sur un parquet ciré? Chaillan au Louvre! que le diable m'emporte, si ce n'est du talent, je lui accorde du toupet.—L'autre soir, m'ennuyant grandement, je me dirigeais vers le nouvel appartement qu'il a choisi pour son auguste personne. Dans une rue étroite, une grande coquine de maison, haute, froide, dégoûtante. Je passe par une sale boutique, je gravis quatre étages d'un sale escalier. Je frappe. Il était neuf heures du soir; un beau dimanche qui, par hasard, avait vu briller le soleil et voyait scintiller les étoiles. Je frappe donc: silence complet, puis un Qui est là? suivi d'un Je commençais à m'endormir. Dormir à cette heure, un jour de fête, lorsque la nuit était si claire et si douce! Je manquai de dégringoler les quatre étages d'étonnement. Enfin, le beau Chaillan vint m'ouvrir, coiffé d'un superbe bonnet de coton et la bouche fendue par un incommensurable sourire. Il me fit voir une copie de la Descente de Croix de Rubens. Du Chaillan-Rubens, c'est triste, je t'en réponds, bien triste à voir. Heureusement il faisait nuit et je n'ai pas aperçu toute l'horreur de cette petite toile. Avec un air modeste: «C'est une ébauche, me disait-il, à grands coups, sans prétentions, je finirai cela plus tard, je le corrigerai». L'innocent! je connais cette comédie que chacun joue devant son œuvre, cette œuvre qu'il a tant soignée, qu'il a si souvent revue, et qu'il donne ensuite comme une simple ébauche, un simple canevas qu'il a jeté en quelques minutes sur la toile, sur le papier.—Une autre copie se balançait à un clou; mais celle-là, véritable ébauche, offrait un tel mélange informe de couleurs que je n'ai pu comprendre ni ce que c'était, ni de quel tableau elle était tirée.—Il m'a fort amusé, ce grave garçon, par ses réflexions, ses étonnements, sa bonhomie. J'aurais plus ri encore, si nous avions été deux; ne te souviens-tu pas de sa chambre à Aix, et de ce portrait qu'il avait fait gratis? Ce mot-là le peint tout entier.—Je fus chassé de sa mansarde par une odeur peu agréable qui s'exhalait; je suis encore dans une grande perplexité au sujet de ladite vapeur âcre, d'une puanteur sui generis. Était-ce un pot? était-ce la chambre elle-même? était-ce ...? Vraiment, voilà le problème le plus ardu que je connaisse.

Il est un autre Aixois à Paris en ce moment, c'est ton cousin, Coupin Albert. Ayant su son adresse, rue du Plâtre, 13, je m'y suis rendu le samedi de Pâques. Il reste là, chez un négociant, dans une fabrique de chapeaux, et je le trouvai tapant de tout son cœur sur du poil de lapin. Malgré la promesse que nous fîmes de nous revoir, je n'y suis plus retourné; un de ces jours cependant je compte aller lui serrer la main.

Le temps est fort inégal, un jour de beau temps, un jour de pluie. Je suis allé pourtant m'égarer sous les ombrages de Saint-Cloud, de Saint-Mandé et de Versailles; ces sites-là sont charmants, sauvages parfois, même pittoresques. Une bonne pipe à la bouche, un rêve doré dans la cervelle, et l'on peut encore y passer de doux instants. Nous irons visiter ces bois l'année prochaine, alors que tu seras ici, et que mercredis et dimanches t'appartiendront; ce sera pour moi un temps de joie folle, en comparaison du temps présent. Je t'aurai près de moi; je ne désespère pas d'entraîner Cézanne. Oh! la belle vie, la belle vie que nous mènerons!

Hier soir, j'étais à ma fenêtre du premier, fenêtre qui donne sur la rue. Je regardais la foule, qui s'écoulait bruyante et pressée; il pouvait être dix heures. Voici venir deux hommes ivres, criant et gesticulant: «Vois-tu, disait l'un, je te donnerais dix mille francs,—si je les avais. Tu es un homme d'honneur, et je suis ton ami.» Et là-dessus, ils s'embrassèrent, larmoyant et se serrant à s'étouffer. N'est-il pas étonnant que l'ivresse, chez la plupart, éveille les bons sentiments? N'as-tu pas remarqué que, dans ces moments, l'égoïsme, les calculs d'intérêt disparaissent, que ce sont des moments d'effusion, de générosité?—On perd sa raison, me diras-tu. C'est vrai; mais il semble que la partie de raison que l'on perd soit la partie méchante, celle que donne le contact des hommes. On est tout cœur, on est franc, rieur; en un mot, l'homme ivre, perdant le sentiment des dangers, perdant sa dissimulation, fruits des rapports entre hommes civilisés, revient à l'état nature, tel que l'a créé Dieu, sinon que sa pensée est obscurcie. Buvons donc, et du meilleur!

Je termine cette lettre, qui n'est pas des plus intéressantes, en t'accusant une dernière fois de paresse. Je veux, au mois d'août, te montrer le nombre de lettres de Cézanne, et te faire rougir en le comparant à celui des tiennes.

N'importe, je te serre la main très affectueusement.

Ton ami,

E. Zola.