XII
Paris, 15 juin 1860.
Mon cher Baille,
Je viens de lire André Chénier. Tu m'as promis une lettre sur le style—lettre que je verrai Dieu sait quand,—et en attendant de connaître tes idées à cet égard, je vais, à propos de ce poète, te communiquer ma manière de voir. Bien entendu que Chénier est hors de cause; que je reconnais toute la grâce de ses vers, que je m'incline devant son génie. Je ne veux plus te faire une critique de ses poésies, te dire ce que tu liras partout; je le répète, je ne veux que te donner les réflexions générales que j'ai faites en lisant.
Chénier a fait des poèmes, des idylles, des élégies.
Parmi ses poèmes, le seul qui soit terminé est celui de l'Invention. Étrange bizarrerie, cet homme de génie qui passe sa jeunesse à étudier les anciens pour les imiter, est emporté, comme malgré lui, à se révolter contre les imitateurs. C'est qu'on n'est pas impunément un grand homme, c'est que le véritable poète, après s'être dans sa jeunesse inspiré d'un modèle quelconque, finit par vouloir et par marcher seul. Il est vrai que Chénier ne secoue pas le joug entièrement. Il ne l'ose pas, peut-être même ne le voit-il pas; cette antiquité qui lui paraît si belle, dont les productions lui semblaient si douces aux lèvres, ces études de toute son enfance, cet Homère, ce Virgile sur lesquels il a passé tant de veilles, il ne peut se décider à ne plus les imiter, à leur dire un dernier adieu. Que fait-il alors? il concilie son amour du grec et son génie qui se révolte, en gardant la forme, le style antique, et en lui faisant exprimer des idées modernes. Il consacre son projet dans ce vers fameux de son poème:
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.
Je comprends parfaitement une chose: un poète qui n'a encore rien produit sent un monde de pensers en lui; seulement, pour fixer ces idées encore vagues, il lui faut une forme, un style dignes d'elles. Le voilà donc à la recherche de cette forme, de ce style; si le jeune poète a fait ses études classiques, la mythologie païenne, les dieux d'Homère et de Virgile se présenteront les premiers. Voilà non pas un style, mais des matériaux pour embellir le style. Le vent ne sera plus que Zéphir, le rossignol que Philomèle, etc., etc. Ensuite, toute la bande des allusions: les demi-dieux, les naïades, les satyres, que sais-je? Voilà donc une forme, ayez du génie comme André Chénier et l'on dira que vos vers ont un parfum suave d'antiquité. Certes, nul ne serait assez fou pour ressusciter ces vieilles fables. Phébus et sa Diane ne sont plus que le soleil et la lune; on partirait de rire si quelqu'un s'avisait de faire revivre ces vieilles défroques. Chénier est le dernier homme de talent qui ait parlé sur ce ton, et encore, si je puis m'exprimer ainsi, ce n'est pas l'antiquité qui l'a servi, c'est lui qui a servi l'antiquité. Son vers est si gracieux, que je lui passe toutes les allusions possibles, même celles que je ne comprends pas, moi l'ignorant, moi qui n'ai entendu parler de Virgile que par ouï-dire. Tu penses peut-être, mon cher ami, que je fais ici un procès au classique pour exalter ensuite le romantique. Tu te trompes fort, et voici la part de la nouvelle école: je t'ai tantôt représenté un jeune poète cherchant une forme pour rendre ses idées, et prenant la poésie d'Homère pour animer ses tableaux. Voici maintenant un autre jeune inspiré; au lieu d'un Homère, c'est un Ossian qui tombe dans ses mains. Il est jeune, la nouveauté l'attire; cette poésie vague du barde, ces gracieuses légendes du Nord, ces fées, ces sylphides, ces farfadets le captivent. Voilà ce qu'il cherchait: un coloris pour son style, un merveilleux pour ses poèmes. Ce jeune homme devient alors un romantique, de même qu'on a nommé l'autre un classique. Il n'a qu'un mérite sur ce dernier, c'est que sa mythologie n'est pas si ancienne, c'est-à-dire pas aussi connue, usée, rebattue. Les deux Parnasses ont chacun leurs charmes; qui le nierait serait fou. Seulement on a tant abusé de l'un que quiconque se respecte n'en parle plus, tandis que l'autre est encore couvert d'une verdure assez fraîche.—Mais, me diras-tu, ce n'est pas là le style, tu me parles du merveilleux, des allusions, des images, des descriptions. Eh! en quoi consiste le style si ce n'est en cela, surtout chez les poètes. Je te l'ai dit tantôt, celui qui veut exprimer ce qu'il pense n'a besoin que d'une mythologie. Là, il trouvera mille comparaisons pour donner du relief à sa pensée; il trouvera le merveilleux, ce grand ressort poétique, etc., etc. Tu parles toujours des poètes. Je puis me tromper, mais après une lecture soit d'Homère, soit d'Ossian, un homme d'un talent même médiocre, s'il écrit, aura une espèce de style, grâce au larcin qu'il fera au poète qu'il vient de lire.—Je sais bien que ce coloris dont je parle, puisé aux sources païennes, n'est pas tout dans le style, qu'il n'en est que le vernis, et que le fond en est bien autrement important. Mais ce fond, je crois, naît avec nous; c'est un don de la nature, que l'étude, il est vrai, développe et bonifie. On a chacun son style, comme on a son écriture; mais quant aux ornements, ils sont à tous. Le génie sait faire tout accepter, les naïades d'Homère comme les ondines d'Ossian.
Maintenant, ne serait-il pas beau de créer une poésie à part, n'imiter pas plus le chantre de la Grèce que le barde du Nord, laisser les avis de l'âme s'épancher librement dans les vers sans faire intervenir les sylphides ou les nymphes? Certes, une poésie qui ne parlerait ni de Phébus, ni de Phébé, qui ne se pâmerait pas comme celle de nos jours devant un ruisseau, ou un clair de lune, une poésie forte et aimante, ce serait le sublime de l'art. L'homme de génie qui se lèvera un jour et dira
Sur des pensers nouveaux faisons des vers nouveaux
sera acclamé par la foule, et, s'il ne reste pas au-dessous de son projet, une gloire immortelle l'attend.
Revenons à Chénier. Ses idylles sont ce qu'il a laissé de mieux et de plus parfait. Gracieuses, elles plaisent plutôt qu'elles n'élèvent l'âme; c'est d'ailleurs le genre qui le veut. Lis-les, je ne doute pas qu'elles te fassent grand plaisir.
J'ai hâte d'arriver à ses élégies, sur lesquelles j'ai réfléchi longtemps. Elles sont adressées à une amante, Camille; ce sont donc les peintures des joies et des douleurs de l'amour. Je me suis promis depuis longtemps de faire une certaine étude, celle de l'expression de l'amour chez les poètes de tous les temps. Rien ne serait plus curieux de comparer Horace, Pétrarque, Molière (dans quelques scènes), Lamartine. Je ne veux t'en nommer que quatre; bien entendu que chaque siècle aurait son représentant.—La manière d'aimer une femme, de faire l'amour a toujours, dû être la même, du moins à peu de chose près. J'entends que lorsque l'on est auprès de la femme aimée sur tout le globe, on doit à peu près lui tenir le même discours; et ce discours depuis la création du monde a dû varier fort peu. D'où vient donc que dans chaque siècle les poètes ont eu une manière différente de parler à leurs beautés, de leur parler en vers, bien entendu; car je ne m'imagine pas qu'ils s'amusaient à leur débiter ces sornettes quand ils se trouvaient à leurs genoux. Horace l'épicurien ne peut aimer sa maîtresse sans se rouler sur le gazon, en buvant du falerne,—c'est encore le plus sage. Pétrarque semble s'envoler à chaque vers. Avec Molière et avec tout le siècle de Louis XIV naît un attirail d'arcs, de flèches, de fers, de chaînes, que sais-je? tout un appareil de torture dont les belles dans leur cruauté tourmentaient leurs amants. Quant à Lamartine, il pleurniche sentimentalement sur un lac, prend la lune et les étoiles à témoin, s'enfonce dans la Nature jusqu'au cou.—Pourtant ces quatre hommes aimaient; y a-t-il donc différentes manières d'aimer? Non, assurément. C'est qu'ils ont obéi à la mode de leur temps, peut-être plus encore aux mœurs, aux penchants de leur siècle.—Tu vois donc la curieuse étude qu'on pourrait faire; non pas seulement comparer les diverses expressions, mais retrouver sous ces expressions tout un peuple avec toutes ses coutumes. Je me trompais peut-être tantôt lorsque j'avançais que de tout temps on a tenu les mêmes discours à la femme aimée; mais dans ce cas, en admettant que même dans la réalité, Horace fût plus matériel que Pétrarque, cela ne diminuerait en rien la portée de cette étude. Au contraire, je viens de le dire, on retrouverait dans les vers du poète les habitudes du peuple contemporain.
André Chénier se ressent un peu du siècle de Louis XIV et, de plus, il fait intervenir Homère et Virgile à chaque instant. Néanmoins, je préfère ses élégies à bien des œuvres bâtardes de notre temps. Comme je le disais tantôt à propos du style en général, comme il serait beau de créer une expression de l'amour où le passé n'entrerait pour rien. Faire de beaux vers où l'âme seule parlerait et n'irait pas, pour peindre ses joies et ses tourments, emprunter de banales images, pousser des exclamations à la Nature, etc., etc. En un mot, une poésie amoureuse assez digne pour ne pas être ridicule, une poésie que l'on oserait réciter aux pieds de celle que l'on aime sans craindre qu'elle éclate de rire.
Cette lettre étant essentiellement littéraire, je vais terminer par l'exposition du plan d'un petit poème qui roule depuis plus de trois ans dans ma tête. Le titre est: la Chaîne des Êtres. Il aura trois chants que j'appellerai volontiers le Passé, le Présent, le Futur. Le premier chant (le Passé) comprendra la création successive des êtres jusqu'à celle de l'homme. Là, seront racontés tous les bouleversements survenus sur le globe, tout ce que la géologie nous apprend sur ces campagnes détruites et sur les animaux maintenant engloutis dans leurs débris. Le second chant (le Présent) prendra l'humanité à sa naissance, dans l'état sauvage, et la mènera jusqu'à ces temps de civilisation; ce que la physiologie nous apprend de l'homme physique, ce que la philosophie nous apprend de l'homme moral, entrera, en résumé du moins, dans cette partie. Enfin, le troisième et dernier chant (le Futur) sera une magnifique divagation. Se basant sur ce que l'œuvre de Dieu n'a fait que se parfaire depuis les premiers êtres créés, ces zoophytes, ces êtres informes qui vivaient à peine, jusqu'à l'homme, sa dernière création, on pourra imaginer que cette créature n'est pas le dernier mot du Créateur, et qu'après l'extinction de la race humaine, de nouveaux êtres de plus en plus parfaits viendront habiter ce monde. Description de ces êtres, de leurs mœurs, etc., etc.
Ainsi donc au premier chant, savant; au second, philosophe; au troisième, chantre lyrique; dans tous les trois, poète.—Magnifique idée, on ne peut le nier, surtout si l'exécution répondait au projet. Je ne sais si tu vois les horizons de ce poème, mais pour moi, ils me paraissent si vastes, si lumineux, que j'en recule jusqu'à ce jour devant la tâche formidable de rimer mes pauvres vers sur cette grandiose pensée.
J'écris toutes mes lettres sans brouillon, tu ne dois pas y chercher beaucoup de correction. Je me trompe sans doute fort souvent; mais, que diable! nous ne faisons pas de la littérature ici; nous parlons comme deux bons amis, nous communiquant nos pensées et nos observations.—J'attends les lettres avec impatience; que les quelques idées que j'ai émises dans cette lettre ne t'empêchent en rien de me dire franchement les tiennes. Le premier lien de l'amitié est de s'avouer, sans hypocrisie, ce que l'on pense.
Chaillan te serre la main. Je te prie de présenter mes compliments à Raynaud Jules.
Mes respects à tes parents.
Je te serre la main.
Ton ami,
E. Zola.
Quant au poème que je suis en train de bâtir, il avance fort lentement. J'ai encore tout le troisième et dernier chant à voir. Après peut-être j'attaquerai celui de la Chaîne des Êtres.
Je suis fort souffrant depuis quelques semaines; cela t'explique le retard survenu dans ma correspondance.