XVII

Mon cher ami,

Un peu d'indisposition et beaucoup de paresse m'ont empêché jusqu'à ce jour de t'écrire. Qu'importe d'ailleurs notre correspondance, le vide d'intérêt est si peu propre à échanger nos idées. Le grand point est que nous n'oublions pas que nous possédons un ami dont nous connaissons le cœur. Tu vois que je me range à tes silences si prolongés et que je ne raille plus tes lettres aux rares apparitions. Attendons d'être réunis, et alors nous chercherons à nous connaître de nouveau; je suis certain que les changements survenus en nous ne seront pas un obstacle à notre amitié.

Toutefois la paresse me pèse, et je commence une longue épître, peu soucieux du contenu, écrivant pour écrire. C'est là une louable habitude; je me traîne bien des mois, je bâtis des romans, puis un beau matin, las de rêver, je me remets au travail, jetant sur le papier les premières pensées venues. Causons donc de ceci et de cela; te rappeler mon souvenir, me rappeler le tien, tel est mon but; et je l'atteindrai quel que soit mon sujet, le ciel, l'enfer, l'idéal ou la réalité.

Voici ma transition trouvée, puisque transition il faut, prétendent les classiques. Tu me parles justement de l'idéal et de la réalité, et tu me proposes de recommencer notre ancienne discussion sur ce sujet, seulement en changeant les positions, toi devenant l'idéaliste et moi le réaliste. Une telle idée ne saurait me plaire; j'ai écrit selon ma façon de voir et, si je m'examine, je ne trouve aucun changement dans ma pensée. Je me mentirais à moi-même si je t'adressais à cette heure les lettres que tu m'as adressées anciennement. Je ne puis devenir réaliste dans le sens que tu donnais à ce mot et, me faisant une loi des nécessités matérielles, étouffer tous les nobles élans de la créature. Mais, comme je ne cessais de te le répéter, je me suis souvent heurté à la réalité; je la connais et, si tu désires, je puis te la montrer, quitte à te parler ensuite du ciel et à te découvrir une étoile dans chaque bourbier que je sonderai. Ce qui m'irritait profondément autrefois était cette persistance de ta part à ne pas vouloir comprendre ma philosophie. J'avais beau te crier: «La réalité est triste, la réalité est hideuse; voilons-la donc sous des fleurs; n'ayons de commerce avec elle qu'autant que notre misérable humanité l'exige: mangeons, buvons, satisfaisons tous nos appétits brutaux, mais que l'âme ait sa part, que le rêve embellisse nos heures de loisir.» Tu me répondais invariablement que je me perdais aux nues, que je ne voyais pas ce qui m'aveuglait. Ne pas le voir, bon Dieu! Je détourne les yeux du fumier pour les porter sur les roses, non pas que je nie l'utilité du fumier qui fait éclore mes belles fleurs, mais parce que je préfère les roses, si peu utiles pourtant. Tel je me montre à l'égard de la réalité et de l'idéal. J'accepte l'une comme nécessaire, je m'y soumets selon la nature; mais, dès que je puis m'échapper de cette ornière commune, je cours à l'autre et je m'égare dans mes prairies bien-aimées.

Quant à toi, je ne t'ai pas soupçonné un instant de mauvaise foi dans la proposition que tu me fais. Je te crois incapable de parler contre ton opinion et de t'amuser à un misérable jeu en défendant aujourd'hui ce que tu as attaqué hier. Laissons cela à une science si improprement appelée le droit. Au contraire, je me réjouis d'une chose; puisque tu défends l'idéal, je t'ai donc converti et tu as donc enfin jeté aux orties ces raisonnements puérils sur la nécessité du boire et du manger. Nous avons nos rayons et nos ombres, nous, pauvres humains. Nos ombres sont ces liens matériels et vitaux qui nous attachent à la terre; nos rayons, ces ailes qui nous emportent aux cieux. Lorsque le laboureur, la sueur au front, a passé la journée à féconder son champ, il rentre et goûte de douces heures près du foyer domestique. Soyons ce laboureur, mon pauvre vieux, et sachons faire habilement succéder les rayons aux ombres. Que le corps se repaisse, puis que l'âme ait son tour.

Parmi les réalités navrantes qui viennent assombrir notre jeunesse, il en est une contre laquelle se brise chaque cœur généreux, la désillusion de l'amour. A seize ans, nous faisons de beaux rêves; notre sang bout dans nos veines, et nous brûlons de les réaliser. Aussi nous jetons-nous en aveugle à la poursuite de notre chimère; la première femme rencontrée est celle que nous cherchons; notre poésie nous la montre telle que nous l'avons rêvée, et, en fous que nous sommes, nous plaçons en elle tout un avenir de bonheur! Hélas! ce beau ciel ne tarde pas à s'obscurcir; un jour nous avouons avec angoisse que nous nous sommes trompés. Mais nous sommes jeunes encore; nous poursuivons de nouveau notre idéal, nous aimons de nouvelles maîtresses, et ce n'est que lorsque nous avons parcouru tous les rangs, depuis la fille publique jusqu'à la vierge, que brisés, nous déclarons que l'amour n'existe pas. C'est là ce que les vieux appellent de l'expérience, c'est là ce qu'ils regardent comme une qualité et nous jettent à la face pour dominer. Veuille le ciel que je reste toujours fou à ce prix et que, vieillard, j'aie encore toutes ces illusions qui nous font traiter d'écervelés!

Il est, il me semble, une question que le jeune homme devrait se poser avant tout, question, il est vrai, qui n'empêcherait pas son rêve de s'évanouir, mais au moins qui pourrait le guider et le faire agir en connaissance de cause. Cette question est celle-ci: Dans quelle sorte de femmes vais-je choisir mon amante? Sera-ce une fille de joie, une veuve, une vierge?—Tu me demandais de la réalité; le sujet vient de lui-même et je ne puis le refuser. Fouillons donc la fange, mon ami, et montrons la presque impossibilité de rencontrer celle que nous cherchons.

Je puis te parler savamment sur la fille à parties. Parfois il nous vient, à nous autres, cette folle idée de ramener au bien une malheureuse, en l'aimant, en la relevant du ruisseau. Nous croyons remarquer en elle un bon cœur, une dernière lueur d'amour, et, sous un souffle de tendresse, nous tâchons d'activer l'étincelle et de la changer en un brasier ardent. D'une part, notre amour-propre est en jeu, de l'autre, nous répétons de belles pensées telles que celles-ci: que l'amour lave toute souillure, qu'il suffît à lui seul pour contrebalancer tous les défauts. Hélas! que toutes ces formules sont belles, mais combien elles sont menteuses! La fille à parties, créature de Dieu, a pu avoir en naissant tous les bons instincts; seulement l'habitude lui a fait une seconde nature. Je ne dis pas que son cœur soit toujours corrompu par caractère, mais toujours la trace des débauches y demeure, toujours le bien y a été effacé par le mal. D'une légèreté sans exemple, due sans doute à son instabilité, elle passe d'un amant à un autre, sans regretter l'un, sans presque désirer l'autre. D'une part, rassasiée de baisers, fatiguée de volupté, elle fuit l'homme quant au corps: de l'autre, sans nulle éducation, sans aucune délicatesse de sentiment, elle est comme privée d'âme, et ne saurait sympathiser avec une nature généreuse et aimante. Voilà celle qu'il nous prend parfois la fantaisie d'aimer, créature détournée du sentier, intermédiaire en quelque sorte entre la femme et la femelle. Maintenant, suppose un jeune homme désirant ramener cette misérable enfant. Il l'a rencontrée dans un bal public, ivre, appartenant à tous. Quelques mots prononcés sans suite l'auront touché; il l'emmène et commence immédiatement la cure. Il lui prodigue mille caresses, lui remontre doucement combien la vie qu'elle mène est maudite, puis, passant de la théorie à la pratique, veut qu'elle change sa toilette affichante contre des vêtements plus simples, plus décents, et surtout qu'elle l'aime, s'attache à lui et oublie peu à peu ses habitudes de bal, de café. J'entends que notre jeune homme ne soit ni un sot, ni un jaloux: qu'il s'y prenne avec habileté et ne lui demande pas une vertu parfaite dès le premier jour. Mais, quel que soit son amour, quelle que soit sa finesse, je puis jurer qu'il n'arrivera qu'à se faire détester. On le nommera tyran, on le froissera de mille façons, lui parlant de tel ou tel ancien amant plus beau, plus généreux que lui, lui racontant mille et mille fredaines, plus sales les unes que les autres, ne l'entretenant que de débauches, que de sottises, que de niaiseries. Si bien que, las de frapper sur chaque fibre sans rien en tirer, las de prodiguer des trésors d'amour et de n'éveiller aucun écho, il laissera faiblir sa tendresse et ne demandera plus à cette femme qu'une belle peau et de beaux yeux. C'est ainsi que finissent tous les rêves que nous faisons sur les filles perdues. Par bonheur, nous relirons de cet amour trompé un excellent résultat. Nous nous sentons pris d'une horreur profonde pour la débauche, et si nous cherchons encore le vice, ce n'est qu'à contre-cœur et en sachant que nous agissons mal. Tu crois peut-être que ce n'est ici qu'un cas particulier, et qu'en te racontant cette histoire, je ne saurais parler de la généralité. J'ai bien peur, pour un seul échantillon, de connaître l'espèce entière. Règle générale: toute lorette adore ces poseurs de café qui le leur rendent en les méprisant, en les traitant encore plus mal qu'elles ne le méritent. Pourvu qu'on leur jette de la soie, des pièces de cent sous, qu'on ne les fatigue pas trop d'amour ni de morale, elles poursuivent, persuadées que vous êtes un fripon, un imbécile, que vous les insultez! voire même que vous prenez un bâton. Mais qu'elles rencontrent un cœur noble, qui tâche de les relever par l'amour, et qui, avant tout, voulant pouvoir les estimer, cherche à les rendre honnêtes femmes, ah! celui-là, elles le bafouent, le gardent parfois pour son argent, mais ne l'aiment jamais, même dans le singulier sens qu'elles donnent à ce mot. De sorte qu'on arrive par cette observation à cette bizarre formule: «Aimez la lorette, elle vous méprisera; méprisez-la, elle vous aimera.»

Notre jeune homme trompé une première fois s'adressera-t-il à une veuve? Ici l'expérience me manque et je ne puis que deviner et dire mon propre goût. Il est pourtant une remarque que je fais: d'où vient qu'à vingt ans, lorsque nous rêvons une amante, cette amante n'est jamais une veuve? c'est-à-dire une femme faite, passée maître en fait d'amour et dont nous ne serions, à coup sur, que les écoliers peut-être maladroits. Cela ne viendrait-il pas de cette pensée que notre amante doit tout tenir de nous et, d'autre part, de cette timidité d'enfant qui recule devant une expérience plus grande, de cette exquise jalousie de l'amant qui veut la rose dans tout son parfum pour l'effeuiller facilement? Quoi qu'il en soit, je constate le fait; la veuve n'est pas l'idéal de nos rêves: cette femme libre, plus âgée que nous, nous effraye. Je ne sais quel pressentiment nous avertit que, honnête, elle nous amènera prosaïquement et sans amour au mariage, et que légère, elle fera de nous un jouet qu'elle jettera ensuite pour un autre. Nous préférons tenter la femme entretenue, tenter le vice, comme je le le disais tantôt, que de nous heurter à une vertu fardée. Nous préférons la femme libre par une émancipation volontaire que celle à qui un triste accident vient de rendre une liberté, peut-être désirée; nous préférons enfin, emportés par nos jeunes cœurs, essayer une bonne action, nous battre au nom du bien contre la débauche, que d'aimer une femme déflorée aussi, et dont l'amour ne présente ni les difficultés, ni la poésie de l'autre. Effet de nos cerveaux fêlés, me dira-t-on. C'est possible; non, je le répète, une veuve nous effraye et nous ne la choisissons que rarement pour première maîtresse. Je suis d'ailleurs peu au courant de ces dames, et je n'affirme pas pour réel ce que je viens de dire.

Reste la vierge, cette fleur d'amour, cet idéal de nos seize ans, vision qui sourit à nos chevets, amante pure du poète qui le console dans ses rêves dorés. La vierge, cette Ève avant le péché: dernier rayon du ciel sur la terre, suprême manifestation du beau, du bien, de la divinité elle-même. Hélas! où est-elle cette créature divine, si innocente que la fange des hommes ne saurait la souiller, libre comme l'oiseau, n'agissant que par elle-même et agissant toujours bien? Je vois çà et là de petites pensionnaires, des jeunes filles fraîches du couvent. On me les donne comme vierges; je veux bien le croire; mais c'est une mauvaise raillerie de me parler de la virginité physique lorsque je demande la virginité morale. Que me fait que ces demoiselles sachent bien faire la révérence, qu'elles sachent ceci et cela; que même on ait pu les cloîtrer si étroitement que nulles lèvres d'homme ne se soient encore posées sur les leurs. Ce que je voulais en elles, c'était la chasteté de l'âme, l'amour du grand et du beau, la liberté d'action, sans laquelle on n'arrive qu'à l'hypocrisie et qu'au vice. Et encore ces prétendues qualités dont je n'ai que faire, on me les vend au poids de l'or; on fait sonner haut à mes oreilles les yeux baissés, l'air enfantin et niais de la jeune poupée; puis, lorsqu'on m'a bien détaillé ses mérites, sans seulement qu'il soit question de mon amour et du sien, sans qu'on me permette de la connaître et de sympathiser avec elle, on me crie, au nom des mœurs: «Monsieur, cela coûte tant; mariez-vous d'abord, vous vous aimerez ensuite, si faire se peut». On l'a dit avant moi, nous étalons la prostitution en plein soleil, mais nous cachons à tous les yeux la virginité. De sorte que, ne pouvant pénétrer jusqu'au sanctuaire, dégoûtés par la vénalité des vendeurs du temple, nous nous adressons au ruisseau. La vierge pour nous n'existe pas; elle est comme un parfum sous triple enveloppe que nous ne pouvons posséder qu'en jurant de le porter toujours sur nous. Est-il donc si étonnant que nous hésitions à choisir ainsi en aveugle, tremblant de nous tromper de sachet et d'en acheter un d'une odeur nauséabonde. Ma vierge idéale est libre avant tout; ce n'est qu'à cette condition que son âme est pure, exempte de feinte; ce n'est surtout qu'à cette condition que je peux sympathiser avec elle, l'estimer et enfin l'aimer.

Telle est pour moi la navrante réalité: la noceuse est à jamais perdue, la veuve m'effraye, la vierge n'existe pas. Tu nies donc l'amour? me diras-tu, et tu as renoncé à trouver sur la terre une amante. Je ne nie point l'amour et je ne désespère de rien: seulement j'attends quelque bon ange, quelque rare exception aux règles que je viens de poser. Je sais parfaitement que je rêve tout éveillé, que mon désir ne se réalisera peut-être jamais; mais il y a un peut-être et c'est là ma branche de salut. Je me cramponne à cette idée de possibilité, et je pars de là pour bâtir de longs romans où tout est pour le mieux et où, près de ma compagne, je me couronne de roses et m'enivre de volupté céleste. Puis, lorsque mon rêve s'évanouit, je doute parfois que ce soit un rêve, je crois réellement avoir été le héros de ce poème. Je n'en demande pas plus au ciel qui m'a doué d'une imagination assez vive pour m'illusionner ainsi. Dans mes heures de réalité, je suis d'ailleurs bien moins absolu qu'autrefois. Je demande à ma maîtresse de m'aimer seulement pendant la minute que je la tiens dans mes bras; d'être gracieuse avec moi, surtout de feindre plus d'amour qu'elle n'en a et de ne jamais me désabuser des rêves que je puis faire. Mais, à te vrai dire, toute cette réalité présente me semble hideuse; je ne l'accepte que parce qu'elle s'impose. Combien je préfère mes instants d'espérance et de rêverie!

J'ai changé de demeure et ma nouvelle adresse est rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, n° 21. J'habite là un petit belvédère, occupé autrefois par Bernardin de Saint-Pierre et où il a, dit-on, écrit presque toutes ses œuvres. Une mansarde de bon augure pour un poète.—Ne m'en veux pas trop si je garde de longs silences. J'ai de grosses occupations, d'abord à paresser, puis à travailler à un long poème que je viens de commencer, puis à faire un petit acte en prose pour un nouveau théâtre qui se monte aux Champs-Élysées, puis enfin à courir de côté et d'autre pour un emploi que je sollicite et que je compte obtenir bientôt. Tu vois que je songe à une position.

—Voici Cézanne qui va venir me retrouver. Et toi, mon pauvre vieux, à quand ton bien heureux voyage? Je t'attends toujours au mois d'octobre; et je serai charmé de cesser cet échange de lettres, si plates le plus souvent et où nous disons si peu. Que cela ne t'empêche pourtant de me répondre au plus tôt. Quant à moi, je ne resterai pas un mois sans t'écrire, et je pourrai sans doute te parler plus sûrement sur ma situation matérielle et morale.

Je te serre la main. Ton ami,

Émile Zola.

Mes respects à tes parents.

Je n'ai jamais eu les yeux malades et je ne sais trop qui a pu mettre en circulation un tel canard. Mes entrailles seules me font souffrir de temps en temps.