XXV

Sans date. Elle a dû être écrite en août 1861.

Mon cher Baille,

J'ai reçu tes deux dernières lettres, celle adressée chez Paul, et celle adressée chez moi. Quant à celle que tu dis m'avoir envoyée vers le milieu de mai, elle se sera égarée.—Je te donnais ces détails dans une lettre qu'un de mes oncles allant à Marseille a dû te remettre dernièrement, ainsi qu'une copie de mon proverbe, Perrette. Dès que tu pourras me répondre, dis-moi si l'on a fidèlement rempli ma commission.

Tes deux dernières lettres m'ont causé la plus douce émotion. Ton amitié s'y montre à chaque ligne; j'y lis l'intérêt que tu me portes. Je te remercie de me rester fidèle dans mon malheur et de ne pas me serrer la main par égoïsme et par calcul. Crois-moi, mon pauvre vieux, confondons-nous le plus possible; tu auras tes peines comme j'ai les miennes, et alors tu comprendras tout ce qu'il y a de consolant dans la pensée d'avoir un ami, c'est-à-dire de n'être pas entièrement seul, de sentir un cœur battre à l'écho du vôtre et nous aimer en dépit des calomnies, de la sottise et de la fortune.—C'est à ces deux lettres que je veux répondre aujourd'hui.

Ce qui me répugne le plus au monde est de porter un jugement définitif sur un homme. Qu'on me présente une œuvre d'art, un tableau, un poème, je l'examinerai avec soin et je ne craindrai pas de me prononcer; si je me trompe, j'aurais pour excuse ma bonne foi. Ce tableau, ce poème sont choses sur lesquelles on ne doit pas revenir; ils ne présentent qu'une force; s'ils sont bons, ils resteront éternellement bons, s'ils sont mauvais, éternellement mauvais. Qu'on me raconte même encore une action d'un homme, je la jugerai, sans hésiter s'il a bien ou mal agi dans cet acte séparé de sa vie. Mais si l'on vient ensuite à me poser cette question générale: «Que pensez-vous de cet homme?» je tâcherai de m'esquiver poliment pour ne pas répondre. Et, en effet, quel jugement porter sur un être qui n'est plus matière, comme un tableau, ni chose abstraite comme une action? Que conclure de ce mélange de bien et de mal qui compose une existence? quelle balance prendre pour peser exactement ce que l'on doit louer et ce que l'on doit blâmer? et surtout où aller prendre tous les actes d'un homme?—car si vous en omettez un seul, votre jugement sera injuste. Enfin, si cet homme n'est pas mort, quelle bonne ou mauvaise conclusion pourrez-vous tirer d'une vie qui peut encore faire du mal ou du bien? C'est ce que je me disais en pensant à ma dernière lettre où je te parle de Cézanne. J'avais essayé de le juger, et, malgré ma bonne foi, je me repentais d'en avoir tiré une conclusion qui, après tout, n'est pas la véritable.—A peine arrivé de Marcoussis, Paul est venu me trouver, plus affectueux que jamais; depuis ce temps, nous passons six heures par jour ensemble; notre lieu de réunion est sa petite chambre; là, il fait mon portrait; pendant ce temps, je lis ou nous bavardons tous les deux, puis, lorsque nous avons du travail par-dessus les oreilles, nous allons ordinairement fumer une pipe au Luxembourg. Nos conversations roulent un peu sur tout, particulièrement sur la peinture; nos souvenirs y occupent aussi une large place; quant au futur, nous l'effleurons d'un mot, en passant, soit pour désirer notre complète réunion, soit pour nous poser la terrible question de la réussite. Parfois Cézanne me fait un discours sur l'économie, et, pour conclusion, il me force à aller prendre une bouteille de bière avec lui. D'autres fois, il me chante des heures entières un couplet stupide et par les paroles et par la musique; alors je déclare hautement préférer les discours sur l'économie. Nous sommes peu dérangés; quelques intrus viennent de loin en loin se jeter entre nous; Paul se remet à peindre avec acharnement; moi, je pose comme un sphinx égyptien; et l'intrus, tout déconcerté de tant de travail, s'assoit un instant, n'ose bouger et s'éloigne avec un bonjour bien bas et en fermant la porte tout doucement.—Je désirerais te donner encore plus de détails. Cézanne a de nombreux accès de découragement; malgré le mépris un peu affecté qu'il fait de la gloire, je vois qu'il désirerait parvenir. Lorsqu'il fait mauvais, il ne parle rien moins que de retourner à Aix et de se faire commis dans une maison de commerce. Il me faut alors de grands discours pour lui prouver la sottise d'un tel retour; il en convient facilement et se remet au travail. Cependant cette idée le ronge; deux fois déjà, il a été sur le point de partir; je crains qu'il ne m'échappe d'un instant à l'autre. Si tu lui écris, tâche de lui parler de notre réunion prochaine et avec les plus séduisantes couleurs; c'est le seul moyen de le retenir.—Nous n'avons pas encore fait de partie, l'argent nous retient; il n'est pas riche et moi encore moins. Cependant, un de ces jours, nous espérons prendre notre volée et aller rêver quelque part.—Pour te résumer tout ceci, je te dirai que, malgré sa monotonie, l'existence que nous menons n'est pas des plus ennuyeuses; le travail nous empêche de bâiller; puis quelques souvenirs échangés dorent le tout d'un rayon de soleil.—Viens et nous nous ennuierons moins encore.

Je reprends cette lettre pour appuyer ce que je te dis plus haut d'un fait arrivé hier dimanche. J'allais chez Paul qui me dit avec un grand sang-froid qu'il était en train de faire sa malle pour partir le lendemain. En attendant nous allâmes au café. Je ne lui lis aucun sermon; j'étais si étonné et si persuadé que ma logique resterait inutile que je ne hasardai pas la moindre objection. Cependant je cherchai une ruse pour le retenir, enfin je crus l'avoir trouvée et je lui demandai de faire mon portrait. Il accepta cette idée avec joie, et pour cette fois il ne fut plus question de retour. Ce maudit portrait, qui devait, selon moi, le retenir à Paris, à manqué hier de le lui faire quitter. Après l'avoir recommencé deux fois, toujours mécontent de lui, Paul voulut en finir et me demanda une dernière séance pour hier matin. Hier donc je vais chez lui; lorsque j'entre, je vois la malle ouverte, les tiroirs à demi vides; Paul, d'un visage sombre, bousculait les objets et les entassait sans ordre dans la malle. Puis il me dit tranquillement: «Je pars demain.—Et mon portrait, lui dis-je?—Ton portrait, me répondit-il, je viens de le crever. J'ai voulu le retoucher ce matin, et comme il devenait de plus en plus mauvais, je l'ai anéanti; et je pars.»—Je m'abstins encore de toute réflexion. Nous allâmes déjeuner ensemble et je ne le quittai que le soir. Dans la journée, il revint à des sentiments plus raisonnables, et enfin, me quittant, il me promit de rester.—Mais ce n'est là qu'un méchant raccommodage; s'il ne part pas cette semaine-ci, il partira la semaine prochaine; tu peux t'attendre à le voir partir d'un instant à l'autre.—Même je crois qu'il fera bien. Paul peut avoir le génie d'un grand peintre, il n'aura jamais le génie de le devenir. Le moindre obstacle le désespère. Je le répète, qu'il parte, s'il veut s'éviter beaucoup de soucis.

Mes pauvres amis, vous me donnez bien peu de courage; l'un succombe dès le début, l'autre maudit la carrière qu'on lui fait entreprendre. Vous ne sauriez croire combien je me ressens de votre faiblesse dans la lutte; je pense à notre jeunesse, à ce lien que nous nous plaisions à voir entre nous; je me dis que votre réussite devait entraîner la mienne; et lorsque je vous vois douter de votre intelligence et nous juger incapables, je me demande s'il n'y a pas de l'orgueil à avoir encore confiance en la mienne et à tenter ce que vous désespérez de faire. Quel méchant vent souffle donc sur nous? Ne sommes-nous pas comme hier forts tous les trois, pleins de bonne volonté? Avons-nous assez lutté pour désespérer de la victoire, et nous faut-il reculer avant même d'avoir avancé? Je vous le dis, vous êtes sans courage et vous me découragez moi-même; je n'ai pas comme vous renié ma jeunesse, je n'ai pas dit adieu à mes rêves de gloire; je suis ferme encore et cependant je suis le plus misérable, le plus entravé; et ceci, je l'avance sans orgueil, mais pour rendre une force nécessaire et puiser à mon tour dans cette force commune le reste de courage que m'enlèverait votre faiblesse. Je fais appel à nos souvenirs; soyons toujours confiants et enthousiastes comme dans le passé; soutenons-nous mutuellement et marchons sans nous inquiéter des obstacles. N'importe la carrière entreprise, n'importe l'idéal rêvé, si nous n'avons pas communauté d'instincts, ayons communauté d'espérance et d'amitié. Je voudrais vous communiquer ici ce que je ressens; ce n'est pas une vaine soif de renommée, c'est en quelque sorte un désir d'intelligente satisfaction; je voudrais nous voir grands par la pensée, non pas pour les autres, mais pour nous, je voudrais nous voir meilleurs que les autres hommes et n'ayant pour guides que le bon, le beau et le juste. Oh! courage.

C'est surtout pour toi que je dis tout ceci. Paul, excellente nature et plein de dons naturels, ne peut cependant pas souffrir une remontrance, quelque douce qu'elle soit. Je le laisse aller à sa fantaisie, espérant dans le ciel. Mais toi qui m'écouteras sans doute, je te crierai toujours: courage! Les sciences exactes telles qu'on les apprend au collège te pèsent, regarde alors un horizon supérieur, vois les mathématiques comme les voit le philosophe, conduisant à la seule vérité possible. Ne pense plus aux murs qui t'emprisonnent, oublie les trois années qui vont encore s'écouler pour toi dans les écoles; mais considère la vie, ton intelligence développée et ta liberté d'action; dis-toi qu'un homme de talent se révèle partout, qu'il peut tout entreprendre et réussir en tout; si l'idée existe, la forme viendra; si tu as de vagues aspirations, un jour elles deviendront certaines et tu seras toi, en dépit des pédants, de l'algèbre et de ses grandes mais froides compagnes. Courage! nous sommes deux encore à espérer; ce que nous avons fait jusqu'ici n'est rien; nous étions des enfants et nous allons devenir des hommes. Réussis dans tes examens, et viens près de moi; ce que je finis par te dire dans mes lettres, je te le dirai pour t'encourager lorsque tu seras ici. Nous nous réunirons souvent et nous parlerons de l'avenir; nous confondrons nos intelligences, et nous tâcherons d'en faire jaillir la vérité. Non, nous ne sommes pas encore usés; non, notre orgueil ne nous a pas égarés. Viens, et courage!

Que te dirai-je encore pour te rendre plus ferme dans les épreuves que tu vas prochainement subir? Te parlerai-je de moi, non pas du misérable, mais du poète? Je veux tenter l'impression, non pas que je me pense arrivé à un degré de perfection quelconque, mais parce que je suis las de silence; comme je te le disais tantôt, tout ce que j'ai fait jusqu'ici n'est rien, je suis le premier à sourire de mes œuvres; j'ai en vue une idée et une forme plus grandes; chaque jour m'élève davantage et chaque jour il me semble voir un horizon plus lumineux. Cependant, j'aime mes premiers vers si maladroits; malgré leurs défauts, ils ont pour moi un parfum de jeunesse; je ne puis me résoudre à les condamner à une ombre éternelle. Je veux donc réunir, sous le titre général de Trois Amours, les trois poèmes suivants: Rodolphe, l'Aérienne, Paolo. Un certain lien existe entre eux; une certaine gradation leur fait parcourir presque toute l'échelle de la passion, depuis la passion sensuelle et brutale, jusqu'à la passion idéale et angélique. Le premier est l'amour pour l'amour, aimant sans raisonner et ne distinguant jamais l'âme du corps. Le second est la lutte du corps et de l'âme, l'ange essayant d'abattre la brute sans pourtant y parvenir. Le troisième enfin est la victoire de l'ange, l'hymne pur de l'amour dégagé de la terre et se perdant dans le sein de Dieu. Dans la forme même, la gradation existe; enfin tout me pousse à les réunir et à tenter un premier pas. Je sais que tu me conseilleras d'attendre encore; je te donnerai de vive voix les raisons qui m'empêchent de me rendre à tes avis. D'ailleurs, il me faut chercher un éditeur et il n'est pas croyable que je vais en trouver un tout de suite. Sans doute tu seras arrivé avant que j'aie découvert un de ces messieurs.—Paul m'a dit que tu avais écrit une critique de Paolo. Elle me serait très utile dans ce moment, quoique j'aie déjà corrigé ce poème à plusieurs reprises. Si ces feuilles ne pesaient pas trop lourd, je te dirais de me les envoyer. Consulte leur poids et ta bourse; seulement il faudrait te hâter.

Parlons maintenant du misérable. Sans doute je serai placé vers le 15. Je retardais même cette lettre, pour te donner une certitude. J'aurai cent francs par mois pour sept heures de travail chaque jour. Avec cela on ne meurt pas de faim et l'on peut encore être poète.—D'ailleurs, ne t'inquiète pas trop sur ma position. Tu vois les choses un peu en noir, et je ris encore peut-être plus souvent que tu ne le penses.

J'irais sans doute dans le Midi, si Paul ne partait qu'au mois de septembre, mais jamais il n'attendra jusque-là. Ce sera quinze jours de plus de séparation entre nous. Quand tu verras Paul, juge-le sévèrement.

Je ne t'écrirai sans doute plus jusqu'au 20, et comme à partir de cette époque je ne saurai où t'adresser mes lettres, j'attendrai une lettre de toi avant tout. Or donc, écris-moi vers le 20, ainsi que tu me le promets, indique-moi où je dois t'adresser mes lettres, à Aix ou à Marseille, et je te répondrai.—Mes respects à tes parents.

Je te serre la main. Courage!

Ton ami,

Émile Zola.

Décidément, Paul reste à Paris jusqu'au mois de septembre; mais est-ce là sa dernière décision; j'ai pourtant l'espérance qu'il n'en changera pas.