XXXIV

26 avril 1860, 7 heures du matin.

Mon bon vieux,

Je ne cesserai de te répéter: ne crois pas que je sois devenu pédant. Chaque fois que je suis sur le point de te donner un conseil, j'hésite, je me demande si c'est bien là mon rôle, si tu ne te fatigueras pas de m'entendre toujours te crier: fais ceci, fais cela. J'ai peur que tu ne m'en veuilles, que mes pensées soient en contradiction avec les tiennes, partant que notre amitié en souffre. Que te dirai-je? je suis sans doute bien fou de penser ainsi au mal; mais je crains tant le plus léger nuage outre nous. Dis-moi, dis-moi sans cesse que tu reçois mes avis comme ceux d'un ami; que tu ne te fâches pas contre moi lorsqu'ils sont en désaccord avec ta manière de voir; que je n'en suis pas moins le joyeux, le rêveur, celui qui s'étend si volontiers sur l'herbe auprès de toi, la pipe à la bouche et le verre à la main.—L'amitié seule dicte mes paroles; je vis mieux avec toi en me mêlant un peu de tes affaires; je cause, je remplis mes lettres, je bâtis des châteaux en Espagne. Mais, pour Dieu! ne crois pas que je veuille te tracer une ligne de conduite; prends seulement, dans mes paroles, ce qui te conviendra, ce que tu trouveras bon, et ris du reste, sans seulement prendre la peine de le discuter.

Et maintenant j'aborde plus hardiment le sujet peinture.

Lorsque je vois un tableau, moi qui sais tout au plus distinguer le blanc du noir, il est évident que je ne puis me permettre de juger des coups de pinceau. Je me borne à dire si le sujet me plaît, si l'ensemble me fait rêver à quelque bonne et grande chose, si l'amour du beau respire dans la composition. En un mot, sans m'occuper du métier, je parle sur l'art, sur la pensée qui a présidé à l'œuvre. Et je pense agir sagement; rien ne me fait plus pitié que ces exclamations des soi-disant amateurs qui, ayant retenu quelques termes techniques dans les ateliers, viennent les débiter avec aplomb et comme des perroquets. Toi, au contraire, toi qui as compris combien il est difficile de placer selon sa fantaisie des couleurs sur une toile, je comprends qu'à la vue d'un tableau tu t'occupes beaucoup du métier, que tu t'extasies sur tel ou tel coup de pinceau, sur une couleur obtenue, etc., etc. Cela est naturel; l'idée, l'étincelle est en toi, tu cherches la forme que tu n'as pas, et tu l'admires de bonne foi partout où tu la rencontres. Mais prends garde; cette forme n'est pas tout, et, quelle que soit ton excuse, tu dois mettre l'idée avant elle. Je m'explique: un tableau ne doit pas être seulement pour toi des couleurs broyées, placées sur une toile; il ne te faut pas chercher constamment par quel procédé mécanique l'effet a été obtenu, quelle couleur a été employée; mais voir l'ensemble, te demander si l'œuvre est bien ce qu'elle doit être, si l'artiste est réellement un artiste. Il y a si peu de différence, aux yeux du vulgaire, entre une croûte et un chef-d'œuvre. Des deux côtés, c'est du blanc, du rouge, etc., des coups de brosse, une toile, un cadre. La différence n'est que dans ce quelque chose qui n'a pas de nom, et que la pensée, que le goût seul révèle. C'est ce quelque chose, ce sentiment artistique du peut-être, qu'il faut surtout découvrir et admirer. Puis, tu pourras chercher à connaître sa manière de procéder, tu pourras faire du métier. Mais, je le répète, qu'avant de descendre à fouiller ainsi le matériel, ces couleurs puantes, cette toile grossière, qu'avant tout tu te laisses emporter au ciel, par la sublime harmonie, par la grande pensée qui s'épand du chef-d'œuvre, et l'entoure comme d'une auréole divine.—Loin de moi la pensée de mépriser la forme. Ce serait sottise; car sans la forme on peut être grand peintre pour soi, mais non pour les autres. C'est elle qui fixe l'idée, et plus l'idée est grande, plus la forme doit être grande aussi. C'est par elle que le peintre est compris, apprécié; et cette appréciation n'est favorable qu'autant que la forme est excellente. Je me servirai d'une comparaison; si je voulais converser avec un Allemand, je ferais venir un interprète; mais si je n'ai pas d'Allemand avec qui parler, je n'ai que faire d'un interprète. L'interprète est la forme, l'Allemand la pensée; sans la forme je ne comprendrai jamais la pensée, mais je n'ai que faire de la forme si la pensée n'existe pas. C'est le dire que le métier est tout et n'est rien; qu'il faut absolument le savoir, mais qu'il ne faut pas perdre de vue que le sentiment artistique est aussi essentiel. En un mot, ce sont deux éléments qui s'annulent séparés, et qui réunis font un tout grandiose.

D'ailleurs, je ne parle pas pour toi; si tu as du bon, comme je le crois fermement, tu n'as pas à établir ces distinctions que je viens de faire un peu puérilement. Chaque génie naît avec sa pensée et avec sa forme originale; ce sont choses qui ne peuvent se séparer sans entraîner une complète nullité, du moins apparente, chez l'homme. Cela se remarque surtout lorsque c'est la pensée qui règne seule; le pauvre grand homme est rangé alors dans le rang des incompris; son âme a beau rêver, elle ne peut se communiquer aux autres, il est ridicule et malheureux. Lorsque la forme seule existe, l'homme qui la possède sans posséder l'idée, réussit parfois et alors son exemple devient extrêmement dangereux. J'arrive enfin à la peinture de commerce, dont j'avais promis de te reparler; tout ce qui précède n'est qu'un long préambule et c'est ceci que je voulais te dire. Le peintre de commerce exclut l'idée, il fait trop vite pour faire quelque chose de bon comme art. C'est un métier, un moyen de donner du pain à ses enfants; rien de mieux. Mais c'est que ce diable de peintre, s'il n'a pas l'idée, a le plus souvent la forme pour lui; et, dès lors, son tableau est un véritable piège pour les commerçants. On est forcé d'avouer que c'est joli, et si l'on ne va pas plus loin, voilà qu'on se met à admirer une œuvre indigne, l'imiter peut-être. Je sais bien que ce ne sont que les imbéciles qui se laissent prendre; mais m'en voudras-tu si je me suis effrayé, même à tort, et si je l'ai dit en ami: «Prends garde! songe à l'art, à l'art sublime; ne considère pas que la forme, parce que la forme seule, c'est la peinture de commerce; considère l'idée, fais de beaux rêves; la forme viendra avec le travail et tout ce que tu feras sera beau, sera grand». Voilà ce que je t'ai dit, voilà ce que je te répéterai toujours.

Si tu n'es pas content, tu n'es pas raisonnable. Voilà cinq pages, les plus sérieuses que j'aie écrites de ma vie.—Au moins, souviens-toi de nos engagements; si je blessais ta manière de voir, ne fais pas attention à mon bavardage.

Chaillan a passé, dimanche dernier, la journée entière avec moi; nous avons déjeuné, soupé ensemble, causant de toi, fumant nos bouffardes. C'est un excellent garçon; mais quelle simplicité, bon Dieu! quelle ignorance du monde! Qu'il réussisse, cela me semble peu probable; il ne sera cependant jamais malheureux, et c'est en quelque sorte ce qui me console de le voir rêver ainsi tout éveillé. Son caractère n'est plus jeune; je le soupçonne même d'être un peu avare. Avec ces deux défauts, qui dans le cas présent sont des qualités, il ne peut mourir de faim, ni se faire trop de bile. Il se retirera toujours à temps dans son village, ou bien se contentera des poitrails médiocres qu'il vendra le plus cher possible.

—Il est, me disait-il, dans une maison où logent douze fillettes; et cela l'ennuie, car elles font un tapage à faire crouler les murs. Il va changer de demeure. L'innocent!

Chaque jour il se rend chez le père Suisse, depuis le matin 6 heures jusqu'à 11 heures. Puis, l'après-midi, il va au Louvre. Réellement il a du toupet.—Ah! si tu étais ici, la belle vie! Mais à quoi bon cette exclamation? à nous donner des regrets superflus.

—Je ne t'en dirai pas plus long sur Chaillan: il doit t'écrire lui-même sous peu.—Je n'ai pas encore revu Villevieille; je pense aller lui rendre bientôt visite.

Quant à moi, ma vie est toujours monotone. Lorsque, courbé sur mon pupitre, écrivant sans savoir ce que j'écris, je dors tout éveillé, comme abruti, soudain parfois un frais souvenir passe dans mon esprit, une de nos joyeuses parties, un des sites que nous affectionnions, et mon cœur se serre affreusement. Je lève la tête, et je vois la triste réalité; la chambre poudreuse, encombrée de vieilles paperasses, peuplée par un monde de commis stupides pour la plupart; j'entends le monotone grincement des plumes, des mots stridents, des termes bizarres pour moi; et là, sur la vitre, comme pour me railler, les rayons de soleil viennent se jouer et m'annoncer qu'au dehors la nature est en fête, que les oiseaux ont des chants mélodieux, les fleurs des parfums enivrants. Je me renverse sur ma chaise, je ferme les yeux, et pour un instant je vous vois passer, vous, mes amis; je les vois, elles aussi, ces femmes que j'aimais sans le savoir. Puis tout s'évanouit, la réalité revient plus terrible, je reprends ma plume et je me sens des envies de pleurer.—Oh! la liberté, la liberté! la vie contemplative de l'Orient! la douce et poétique paresse! mon beau rêve! qu'êtes-vous devenus?

J'ai fait cette lettre, currente calamo, sans me reposer, sans moucher ma chandelle. Il est bientôt minuit et je vais me mettre au lit. Je me sentais exalté ce soir, pardonne-moi donc si ma lettre est folle, privée de ce peu de raison que je possède.

Je n'ai pas pu attendre une lettre de toi pour t'écrire de nouveau et quoique je n'aie rien à te dire, il m'a pris une telle rage de noircir du papier, que j'ai cédé à la tentation.

Je te serre la main.

Ton ami,

Émile Zola.

Mes respects à tes parents.

Je reçois ta lettre à l'instant.—Elle fait naître en moi une bien douce espérance. Ton père s'humanise; sois ferme, sans être irrespectueux. Pense que c'est ton avenir qui se décide et que tout ton bonheur en dépend.—Ce que tu dis sur la peinture devient inutile, du moment que tu reconnais toi-même les défauts de X***.

Je répondrai à ta lettre sous peu.