XXXVI
Paris, 13 juin 1860.
Mon cher Paul,
L'autre jour, par une belle matinée, je me suis égaré loin de Paris, dans les champs, à trois ou quatre lieues.—N'aimes-tu pas les bluets, ces petites étoiles qui scintillent dans les blés, ces fleurs si gracieusement jolies. Les poètes ont, hélas! usé et abusé des fleurs. Qui oserait parler de la rose, écrire deux lignes sur la pensée, pousser des exclamations sur le lilas, le chèvrefeuille, etc., etc. Je suis donc fort mal venu de te vanter mes bluets, de le dire que j'en ai ramassé une grosse belle gerbe, tout comme une pensionnaire de couvent en robe blanche pudique et folâtre. Mon Dieu! oui, une grosse gerbe, courant dans les prés, joyeux de ne plus voir de maisons, de marcher dans le rosée, de me croire en Provence, en chasse, en partie au bastidon. J'étais seul et je m'en donnais à cœur joie; certain que personne ne m'épiait pour me railler, j'allais toujours, augmentant mon bouquet. Ces bluets, ce sont fleurs si charmantes; je parie que tu ne les as jamais remarqués. Mon bon vieux, quelque jour imite-moi, cours en cueillir une pleine poignée le matin, avant que le soleil ait séché la rosée dans leurs corolles; fais-toi enfant pour une heure; puis tu verras quelle belle teinte bleue, quel fouillis gracieux; on dirait un amas de fine dentelle.—Le fait est qu'après avoir couru deux grandes heures, je me sentis un grand appétit. Je levais la tête; des arbres partout, du blé, des haies, etc. Je me trouvais dans un pays qui m'était totalement inconnu. Enfin, au-dessus d'un vieux chêne, j'aperçus un clocher; un clocher suppose un village; un village, une auberge. Je marchai vers la bienheureuse église, et je ne tardai pas à me trouver installé devant un frugal déjeuner, dans un café quelconque. Dans ce café—et c'est à cela que j'en voulais venir, tout le reste n'est qu'une préface,—je remarquai en rentrant des peintures qui me frappèrent. C'étaient de grands panneaux comme tu veux en peindre chez toi, peints sur toile, représentant des fêtes de village; mais un chic, un coup de pinceau si sûr, une entente si parfaite de l'effet à distance, que je demeurai ébahi. Jamais je n'avais vu de telles choses dans un café, même parisien. On me dit que c'était un artiste de vingt-trois ans qui avait commis ces petits chefs-d'œuvre. Vraiment, si tu viens à Paris, nous irons jusqu'à Vitry—c'est le nom du bienheureux village—et je suis certain que tu admireras comme moi. Je me suis laissé peut-être emporter par l'enthousiasme, mais je ne crois pas me tromper en avançant que ce jeune rapin a de l'avenir.
Tu m'apprends une nouvelle qui me surprend fort, le mariage d'Escoffier-Don-Juan, d'Escoffier le coureur, le libertin, etc., etc. Du diable! si je croyais que ce serait lui qui se marierait le premier de mes amis. Pousserai-je de grandes exclamations sur le mariage d'argent? A quoi bon? ce serait au moins ridicule et en tout cas plus qu'inutile. Gardons en avare nos belles rêveries; laissons les autres barboter dans la prose. Qui sait d'ailleurs? peut-être sont-ils plus heureux que nous. Je faisais même cette réflexion l'autre soir en pensant à ce cher Escoffier: Voilà un garçon, me disais-je, dont le sentier aura été bordé de roses sans épines. Jusqu'à vingt-deux ans il a mené une belle vie de paresse et de plaisir, puis en ce moment, où il lui faut choisir une carrière, faire un travail quelconque, il rencontre bonnement une dot de cent mille francs qui lui tend les bras. Voilà la carrière, la position trouvée. Je sais que cette fois la rose a une épine. Mais qu'importe! combien il en est qui envieraient son sort! Quand on peut marcher terre à terre, n'être pas tourmenté par de folles idées comme moi, n'est-on pas joyeux de voir cent mille francs tomber amoureux de vous? Ma foi, vive la prose par moment, je le répète, Escoffier doit être heureux. Ce n'est pas dire que je serais heureux, si j'étais à sa place; que non pas! Chacun dans son milieu, mon vieux; l'oiseau dans l'air et le poisson dans l'eau.
Je vois Chaillan fort souvent. Hier nous avons passé la soirée ensemble; cet après-midi je dois aller le retrouver au Louvre. Il m'a dit t'avoir écrit avant-hier, je crois, je ne te parle donc pas de ses travaux. Combes est ici, il doit t'en parler. Les autres artistes que je vois sont Truphème jeune, Villevieille, Chotard; quant à Ampérère, je n'ai pu encore le rencontrer. Nous parlons quelquefois avec Chaillan de Fournier; sais-tu par où il réside, ce qu'il fait? Pour nous, absence complète de notions à cet égard.—Nous attendons, pour commencer le superbe tableau dont je te parlais, que je sois installé dans une chambre que je viens de louer. Mon vieux, au septième; l'habitation la plus haute du quartier; une immense terrasse, la vue de tout Paris; une chambrette délicieuse que je vais meubler dans le dernier chic, divan, piano, hamac, pipes en foule, narguilé turc, etc. Puis des fleurs, puis une volière, un jet d'eau, une véritable féerie. Je te reparlerai de mon grenier quand tous ces embellissements seront terminés. Au 8 juillet l'emménagement.—Baille, qui viendra sans doute à Paris au mois de septembre, jouira sans doute de mon asile: que ne puis-je en dire autant de toi. Chaillan doit te narrer toutes les félicités que les rapins rencontrent ici.
Voilà bientôt quinze jours que je file un amour des plus platoniques. Une jeune fille, une fleuriste qui reste à côté de chez moi, passe sous ma fenêtre deux fois par jour, le matin à six heures et demie, et le soir à huit heures. C'est une petite blonde, toute mignonne, toute gracieuse; petite main, petit pied, une grisette des plus gentilles. Aux heures où elle doit passer, je me mets régulièrement à la fenêtre; elle vient, lève les yeux; nous échangeons un regard, même un sourire; puis c'est tout. Est-ce folie, mon Dieu! aimer ainsi une fleuriste, la moins cruelle des beautés parisiennes! Ne pas la suivre, ne pas lui parler! Veux-tu que je te le dise, c'est paresse et rêverie à la fois. C'est bien moins fatigant d'aimer ainsi; je l'attends, mon adorée, en fumant ma pipe. Puis les beaux rêves! ne la connaissant pas, je puis la doter de mille qualités, inventer mille aventures délirantes, la voir, l'entendre parler à travers le prisme de mon imagination. Mais, que te dis-je? ne le sais-tu pas aussi bien que moi, les charmes de cet amour platonique dont on se moque tant. Laissons railler les sots; folie et sagesse sont des mots sur la signification desquels on ne s'entendra jamais.—Mon vieux, que ne suis-je près de toi, pour boire un bon coup, pour causer folie, couchés sur le gazon, la tête à l'ombre et les pieds au soleil. Épicure fut un sage; le monde n'a que faire de nous, pauvres chétifs, nous n'avons que faire du monde. Eh! morbleu! qu'on nous laisse vivre en paix, le verre en main et la chanson aux lèvres, rêvant et dormant en attendant le grand sommeil.—Je veux aller près de toi au mois d'août rien que pour divaguer et boire de bons coups. Vive Dieu! nous en viderons plus d'une et des meilleures encore!
Tu ne me parles plus du droit. Qu'en fais-tu? es-tu toujours en brouille avec lui? Ce pauvre droit qui n'en peut mais, comme tu dois l'arranger!—J'ai remarqué que nous, avions toujours besoin d'une peine ou d'un amour, sans lesquelles conditions la vie est incomplète. D'ailleurs, l'idée d'amour entraîne jusqu'à un certain point l'idée de haine et vice versa. Tu aimes les jolies femmes, donc tu détestes les laides; tu hais la ville, donc tu aimes les champs. Bien entendu, qu'il ne faudrait pas pousser cela trop loin. Quoi qu'il en soit, je répète que nous avons besoin pour bien vivre d'aimer et de haïr quelque chose; d'aimer pour laisser notre âme s'épancher dans nos bons moments; de haïr pour jurer et briser les vitres dans nos mauvais moments. Tel est l'homme en général, c'est-à-dire l'homme bon et méchant, ayant des qualités et des défauts. Le véritable sage serait celui qui ne serait qu'amour, dans l'âme duquel la haine n'aurait pas de place. Mais comme nous ne sommes pas parfaits—Dieu merci! ce serait trop ennuyant—et que tu ressembles à tous, ton amour à toi est la peinture et la haine du droit. Voilà, comme dirait Astier, ce qu'il fallait démontrer.
Tu relis quelquefois mes anciennes lettres, me dis-tu. C'est un plaisir que je me paie souvent. J'ai gardé toutes les tiennes; ce sont là mes souvenirs de jeunesse.—Faut-il que l'homme soit misérable! toujours désirer, toujours regretter, toujours vouloir devancer l'avenir, puis, chaque fois que le regard se porte vers le passé, toujours verser des pleurs amers. Quels pauvres animaux que nous: ne pas savoir profiter de la minute présente, la gâter par un désir ou par un regret. Vraiment, je serais tenté de me dresser vers le ciel et de crier à Dieu: «Dis-moi pourquoi nous as-tu pétris d'une argile aussi immonde? pourquoi as-tu enfermé ton souffle divin dans une si ignoble prison que les parois en ont souillé la céleste prisonnière?» Certes, ce n'est pas à propos de tes lettres que je pousserais ce cri. Quand je les relis, si je regrette le temps passé, c'est un regret exempt de larmes; au contraire, je suis heureux pour un quart d'heure, je nous revois plus jeunes, réunis et joyeux. Puis je pense au futur, je me demande si ce bon temps ne reviendra pas, et j'espère. Et pourquoi n'aurais-je pas d'espérance? Ne sommes-nous pas jeunes encore, pleins de rêves, à peine au début de la vie. Tiens, laissons les souvenirs et les regrets aux vieillards; c'est leur trésor à eux, c'est le livre du passé qu'ils feuillettent d'une main tremblante, s'attendrissant à chaque page. Et, puisque nous ne saurions jouir du présent, à nous l'avenir, ce bel avenir inconnu que nous pouvons embellir des plus riches couleurs. Espérons, mon bon vieux, espérons d'être réunis un jour, de jouir d'une sainte liberté, et de marcher en riant jusqu'à ce que nos pieds se heurtent contre la pierre d'un tombeau.
Mon poème en est toujours au même point: au commencement du troisième et dernier chant. Un de ces jours de beau temps, je tâcherai de le terminer.—Si tu vois Houchard, dis-lui que sa lettre ne m'est nullement parvenue; dis-lui aussi que je lui écrirai bientôt et que je lui serre la main.
Parle-moi un peu des processions. C'est un temps de sainte coquetterie; sous prétexte d'adorer Dieu dans ses plus beaux atours, on va se faire adorer soi-même. Que de billets doux une église a vu glisser dans des mains mignonnes.—Parle-moi de Marguery (de Mars guéri, entendons-nous). Parle-moi, parle-moi de tout: je suis avide de nouvelles. Toi qui ne regardes jamais pour toi, regarde un peu pour moi, puis tu me conteras tout ce que tu as vu.—Une dernière question: «Ta barbe, comment la portes-tu?»
Mes respects à tes parents.—Je te serre la main.
Ton ami,
Émile Zola.