XII
Quand l'été revint, l'abbé et sa mère descendirent de nouveau chaque soir prendre le frais sur la terrasse. Mouret devenait morose. Il refusait les parties de piquet que la vieille dame lui offrait; il restait là, à se dandiner, sur une chaise. Comme il bâillait, sans même chercher à cacher son ennui, Marthe lui disait:
—Mon ami, pourquoi ne vas-tu pas à ton cercle?
Il y allait plus souvent qu'autrefois. Lorsqu'il rentrait, il retrouvait sa femme et l'abbé à la même place, sur la terrasse; tandis que madame Faujas, à quelques pas, avait toujours son attitude de gardienne muette et aveugle.
Dans la ville, lorsqu'on parlait à Mouret du nouveau curé, il continuait à en faire le plus grand éloge. C'était décidément un homme supérieur. Lui, Mouret, n'avait jamais doute de ses belles facultés. Jamais madame Paloque ne put tirer de lui un mot d'aigreur, malgré la méchanceté qu'elle mettait à lui demander des nouvelles de sa femme, au beau milieu d'une phrase sur l'abbé Faujas. La vieille madame Rougon ne réussissait pas mieux à lire les chagrins secrets qu'elle croyait deviner sous sa bonhomie; elle le dévisageait en souriant finement, lui tendait des pièges; mais ce bavard incorrigible, par la langue duquel toute la ville passait, était maintenant pris d'une pudeur, lorsqu'il s'agissait des choses de son ménage.
—Ton mari a donc fini par être raisonnable? demanda un jour Félicité à sa fille. Il te laisse libre.
Marthe la regarda d'un air de surprise.
—J'ai toujours été libre, dit-elle.
—Chère enfant, tu ne veux pas l'accuser…. Tu m'avais dit qu'il voyait l'abbé Faujas d'un mauvais oeil.
—Mais non, je vous assure. C'est vous, au contraire, qui vous vous étiez imaginé cela…. Mon mari est au mieux avec monsieur l'abbé Faujas. Ils n'ont aucune raison pour être mal ensemble.
Marthe s'étonnait de la persistance que tout le monde mettait à vouloir que son mari et l'abbé ne fussent pas bons amis. Souvent, au comité de l'oeuvre de la Vierge, ces dames lui posaient des questions qui l'impatientaient. La vérité était qu'elle se trouvait très-heureuse, très-calme; jamais la maison de la rue Balande ne lui avait paru plus tiède. L'abbé Faujas lui ayant laissé entendre qu'il se chargerait de sa conscience, lorsqu'il jugerait que l'abbé Bourrette deviendrait insuffisant, elle vivait dans cette espérance, avec des joies naïves de première communiante à laquelle on a promis des images de sainteté, si elle est sage. Elle croyait, par instants, redevenir enfant; elle avait des fraîcheurs de sensation, des puérilités de désir, qui l'attendrissaient. Au printemps, Mouret, qui taillait ses grands buis, la surprit, les yeux baignés de larmes, sous la tonnelle du fond, au milieu des jeunes pousses, dans l'air chaud.
—Qu'as-tu donc, ma bonne? lui demanda-t-il avec inquiétude.
—Rien, je t'assure, lui dit-elle en souriant. Je suis contente, bien contente.
Il haussa les épaules, tout en donnant de délicats coups de ciseaux pour bien égaliser la ligne des buis; il mettait un grand amour-propre, chaque année, à avoir les buis les plus corrects du quartier. Marthe, qui avait essuyé ses yeux, pleura de nouveau, à grosses larmes chaudes, serrée à la gorge, touchée jusqu'au coeur par l'odeur de toute cette verdure coupée. Elle avait alors quarante ans, et c'était sa jeunesse qui pleurait.
Cependant, l'abbé Faujas, depuis qu'il était curé de Saint-Saturnin, avait une dignité douce, qui semblait le grandir encore. Il portait son bréviaire et son chapeau magistralement. A la cathédrale, il s'était révélé par des coups de force qui lui assurèrent le respect du clergé. L'abbé Fenil, vaincu de nouveau sur deux ou trois questions de détail, paraissait laisser la place libre à son adversaire. Mais celui-ci ne commettait pas la sottise de triompher brutalement. Il avait une fierté à lui, d'une souplesse et d'une humilité surprenantes. Il sentait parfaitement que Plassans était loin de lui appartenir encore. Ainsi, s'il s'arrêtait parfois dans la rue pour serrer la main de M. Delangre, il échangeait simplement de courts saluts avec M. de Bourdeu, M. Maffre et les autres invités du président Rastoil. Toute une partie de la société de la ville gardait à son égard une grande méfiance. On l'accusait d'avoir des opinions politiques fort louches. Il fallait qu'il s'expliquât, qu'il se déclarât pour un parti. Mais lui, souriait, disait qu'il était du parti des honnêtes gens, ce qui le dispensait de répondre plus nettement. D'ailleurs, il ne montrait aucune hâte, il continuait de rester à l'écart, attendant que les portes s'ouvrissent d'elles-mêmes.
—Non, mon ami, plus tard, nous verrons, disait il à l'abbé Bourrette, qui le pressait de faire une visite à M. Rastoil. Et l'on sut qu'il avait refusé deux invitations à dîner de la sous-préfecture. Il ne fréquentait toujours que les Mouret. Il restait là, comme en observation, entre les deux camps ennemis. Le mardi, lorsque les deux sociétés étaient réunies dans les jardins, à droite et à gauche, il se mettait à la fenêtre, regardait le soleil se coucher au loin, derrière les forêts de la Seille; puis, avant de se retirer, il baissait les yeux, il répondait d'une façon également aimable aux saluts des Rastoil et aux saints de la sous-préfecture. C'étaient là tous les rapports qu'il eût encore avec les voisins.
Un mardi pourtant, il descendit au jardin. Le jardin de Mouret lui appartenait maintenant. Il ne se contentait plus de se réserver la tonnelle du fond, aux heures de son bréviaire; toutes les allées, toutes les plates-bandes, étaient à lui; sa soutane tachait de noir toutes les verdures. Ce mardi-là, il fit le tour, salua M. Maffre et madame Rastoil, qu'il aperçut en contre-bas; puis, il vint passer sous la terrasse de la sous-préfecture, où se trouvait accoudé M. de Condamin, en compagnie du docteur Porquier. Ces messieurs l'ayant salué, il remontait l'allée, lorsque le docteur l'appela.
—Monsieur l'abbé, un mot, je vous prie?
Et il lui demanda à quelle heure il pourrait le voir, le lendemain. C'était la première fois qu'une des deux sociétés adressait ainsi la parole au prêtre, d'un jardin à l'autre. Le docteur était dans un grand souci: son garnement de fils venait d'être surpris, avec une bande d'autres vauriens, dans une maison suspecte, derrière les prisons. Le pis était qu'on accusait Guillaume d'être le chef de la bande et d'avoir corrompu les fils Maffre, beaucoup plus jeunes que lui.
—Bah! dit M. de Condamin avec son rire sceptique, il faut bien que jeunesse se passe. Voilà une belle affaire! Toute la ville est en révolution, parce que ces jeunes gens jouaient au baccarat et qu'on a trouvé une dame avec eux.
Le docteur se montra très-choqué.
—Je veux vous demander conseil, dit-il en s'adressant au prêtre. Monsieur Maffre est venu comme un furieux chez moi; il m'a fait les plus sanglants reproches, en criant que c'est ma faute, que j'ai mal élevé mon fils…. Ma position est vraiment bien pénible. On devrait pourtant mieux me connaître. J'ai soixante ans de vie sans tache derrière moi.
Et il continua à gémir, disant les sacrifices qu'il avait faits pour son fils, parlant de sa clientèle, qu'il craignait de perdre. L'abbé Faujas, debout au milieu de l'allée, levait la tête, écoutait gravement.
—Je ne demande pas mieux que de vous être utile, dit-il avec obligeance. Je verrai monsieur Maffre, je lui ferai comprendre qu'une juste indignation l'a emporté trop loin; je vais même le prier de m'accorder rendez-vous pour demain. Il est là, à côté.
Il traversa le jardin, se pencha vers M. Maffre, qui, en effet, était toujours là, en compagnie de madame Rastoil. Mais, quand le juge de paix sut que le curé désirait avoir un entretien avec lui, il ne voulut pas qu'il se dérangeât, il se mit à sa disposition, en lui disant qu'il aurait l'honneur de lui rendre visite le lendemain.
—Ah! monsieur le curé, ajouta madame Rastoil, mes compliments pour votre prône de dimanche. Toutes ces dames étaient bien émues, je vous assure.
Il salua, il traversa de nouveau le jardin, pour venir rassurer le docteur Porquier. Puis, lentement, il se promena jusqu'à la nuit dans les allées, sans se mêler davantage aux conversations, écoutant les rires des deux sociétés, à droite et à gauche.
Le lendemain, lorsque M. Maffre se présenta, l'abbé Faujas surveillait les travaux de deux ouvriers qui réparaient le bassin. Il avait témoigné le désir de voir le jet d'eau marcher; ce bassin sans eau était triste, disait-il. Mouret ne voulait pas, prétendait qu'il pouvait arriver des accidents; mais Marthe avait arrangé les choses, en décidant qu'on entourerait le bassin d'un grillage.
—Monsieur le curé, cria Rose, il y a là monsieur le juge de paix qui vous demande.
L'abbé Faujas se hâta. Il voulait faire monter M. Maffre au second, à son appartement; mais Rose avait déjà ouvert la porte du salon.
—Entrez donc, disait-elle. Est-ce que vous n'êtes pas chez vous ici! Il est inutile de faire monter deux étages à monsieur le juge de paix…. Seulement, si vous m'aviez prévenue ce matin, j'aurais épousseté le salon.
Comme elle refermait la porte sur eux, après avoir ouvert les volets,
Mouret l'appela dans la salle à manger.
—C'est ça, Rose, dit-il, tu lui donneras mon dîner, ce soir, à ton curé, et, s'il n'a pas assez de couvertures en haut, tu l'apporteras dans mon lit, n'est-ce pas?
La cuisinière échangea un regard d'intelligence avec Marthe, qui travaillait devant la fenêtre, en attendant que le soleil eût quitté la terrasse. Puis, haussant les épaules:
—Tenez, monsieur, murmurait-elle, vous n'avez jamais eu bon coeur.
Et elle s'en alla. Marthe continua à travailler sans lever la tête. Depuis quelques jours, elle s'était remise au travail avec une sorte de fièvre. Elle brodait une nappe d'autel; c'était un cadeau pour la cathédrale. Ces dames voulaient donner un autel tout entier. Mesdames Rastoil et Delangre s'étaient chargées des candélabres, madame de Condamin faisait venir de Paris un superbe christ d'argent.
Cependant, dans le salon, l'abbé Faujas adressait de douces remontrances à M. Maffre, en lui disant que le docteur Porquier était un homme religieux, d'une grande honorabilité, et qu'il souffrait, le premier de la déplorable conduite de son fils. Le juge de paix l'écoutait béatement; sa face épaisse, ses gros yeux à fleur de tête, prenaient un air d'extase, à certains mots pieux que le prêtre prononçait d'une façon plus pénétrante. Il convint qu'il s'était montré un peu vif, il dit être prêt à toutes les excuses, du moment que monsieur le curé pensait qu'il avait péché.
—Et vos fils? demanda l'abbé; il faudra me les envoyer, je leur parlerai.
M. Maffre secoua la tête avec un léger ricanement.
—N'ayez pas peur, monsieur le curé: les gredins ne recommenceront pas…. Il y a trois jours qu'ils sont enfermés dans leur chambre, au pain et à l'eau. Voyez-vous, quand j'ai appris l'affaire, si j'avais eu un bâton, je le leur aurais cassé sur l'échine.
L'abbé le regarda, en se souvenant que Mouret l'accusait d'avoir tué sa femme par sa dureté et son avarice; puis, avec un geste de protestation:
— Non, non, dit-il; ce n'est pas ainsi qu'il faut prendre les jeunes gens. Votre aîné, Ambroise, a une vingtaine d'années, et le cadet va sur ses dix-huit ans, n'est-ce pas? Songez que ce ne sont plus des bambins; il faut leur tolérer quelques amusements.
Le juge de paix restait muet de surprise.
—Alors vous les laisseriez fumer, vous leur permettriez d'aller au café? murmura-t-il.
—Sans doute, reprit le prêtre en souriant. Je vous répète que les jeunes gens doivent pouvoir se réunir pour causer ensemble, fumer des cigarettes, jouer même une partie de billard ou d'échecs…. Ils se permettront tout, si vous ne leur tolérez rien…. Seulement, vous devez bien penser, que je ne les enverrais pas dans tous les cafés. Je voudrais pour eux un établissement particulier, un cercle, comme j'en ai vu dans plusieurs villes. Et il développa tout un plan. M. Maffre, peu à peu, comprenait, hochait la tête, disant:
—Parfait, parfait…. Ce serait le digne pendant de l'oeuvre de la Vierge. Ah! monsieur le curé, il faut mettre à exécution un si beau projet.
—Eh bien, conclut le prêtre en le reconduisant jusque dans la rue, puisque l'idée vous semble bonne, dites-en un mot à vos amis. Je verrai monsieur Delangre, je lui en parlerai également…. Dimanche, après les vêpres, nous pourrions nous réunir à la cathédrale, pour prendre une décision.
Le dimanche, M. Maffre amena M. Rastoil. Ils trouvèrent l'abbé Faujas et M. Delangre dans une petite pièce attenante à la sacristie. Ces messieurs se montraient très-enthousiastes. En principe, la création d'un cercle de jeunes gens fut résolue; seulement, on batailla quelque temps sur le nom que ce cercle porterait. M. Maffre voulait absolument qu'on le nommât le cercle de Jésus.
—Eh! non, finit par s'écrier le prêtre impatienté; vous n'aurez personne, on se moquera des rares adhérents. Comprenez donc qu'il ne s'agit pas de mettre quand même la religion dans l'affaire; au contraire, je compte bien laisser la religion à la porte. Nous voulons distraire honnêtement la jeunesse, la gagner à notre cause, rien de plus.
Le juge de paix regardait le président d'un air si étonné, si anxieux, que M. Delangre dut baisser le nez pour cacher un sourire. Il tira sournoisement la soutane de l'abbé. Celui-ci, se calmant, reprit avec plus de douceur:
—J'imagine que vous ne doutez pas de moi, messieurs. Laissez-moi, je vous en prie, la conduite de cette affaire. Je propose de choisir un nom tout simple, par exemple celui-ci: le cercle de la Jeunesse, qui dit bien ce qu'il veut dire.
M. Rastoil et M. Maffre s'inclinèrent, bien que cela leur parût un peu fade. Ils parlèrent ensuite de nommer monsieur le curé président d'un comité provisoire.
—Je crois, murmura M. Delangre en jetant un coup d'oeil à l'abbé
Faujas, que cela n'entre pas dans les idées de monsieur le curé.
—Sans doute, je refuse, dit l'abbé en haussant légèrement les épaules; ma soutane effrayerait les timides, les tièdes. Nous n'aurions que les jeunes gens pieux, et ce n'est pas pour ceux-là que nous ouvrons le cercle. Nous désirons ramener à nous les égarés; en un mot, faire des disciples, n'est-ce pas?
—Évidemment, répondit le président.
—Eh bien! il est préférable que nous nous tenions dans l'ombre, moi surtout. Voici ce que je vous propose. Votre fils, monsieur Rastoil, et le vôtre, monsieur Delangre, vont seuls se mettre en avant. Ce seront eux qui auront eu l'idée du cercle. Envoyez-les-moi demain, je m'entendrai tout au long avec eux. J'ai déjà un local en vue, avec un projet de statuts tout prêt…. Quant à vos deux fils, monsieur Maffre, ils seront naturellement inscrits en tête de la liste des adhérents.
Le président parut flatté du rôle destiné à son fils. Aussi les choses furent-elles ainsi convenues, malgré la résistance du juge de paix, qui avait espéré tirer quelque gloire de la fondation du cercle. Dès le lendemain, Séverin Rastoil et Lucien Delangre se mirent en rapport avec l'abbé Faujas. Séverin était un grand jeune homme de vingt-cinq ans, le crâne mal fait, la cervelle obtuse, qui venait d'être reçu avocat, grâce à la position occupée par son père; celui-ci rêvait anxieusement d'en faire un substitut, désespérant de lui voir se créer une clientèle. Lucien, au contraire, petit de taille, l'oeil vif, la tête futée, plaidait avec l'aplomb d'un vieux praticien, bien que plus jeune d'une année; la Gazette de Plassans l'annonçait comme une lumière future du barreau. Ce fut surtout à ce dernier que l'abbé donna les instructions les plus minutieuses; le fils du président faisait les courses, crevait d'importance. En trois semaines, le cercle de la Jeunesse fut créé et installé.
Il y avait alors, sous l'église des Minimes, située au bout du cours Sauvaire, de vastes offices et un ancien réfectoire du couvent, dont on ne se servait plus. C'était là le local que l'abbé Faujas avait en vue. Le clergé de la paroisse le céda très-volontiers. Un matin, le comité provisoire du cercle de la Jeunesse ayant mis les ouvriers dans ces sortes de caves, les bourgeois de Plassans restèrent stupéfaits en constatant qu'on installait un café sous l'église. Dès le cinquième jour, le doute ne fut plus permis. Il s'agissait bel et bien d'un café. On apportait des divans, des tables de marbre, des chaises, deux billards, trois caisses de vaisselle et de verrerie. Une porte fut percée, à l'extrémité du bâtiment, le plus loin possible du portail des Minimes; de grands rideaux rouges, des rideaux de restaurant, pendaient derrière la porte vitrée, que l'on poussait, après avoir descendu cinq marches de pierre. Là se trouvait d'abord une grande salle; puis, à droite, s'ouvraient une salle plus étroite et un salon de lecture; enfin, dans une pièce carrée, au fond, on avait placé les deux billards. Ils étaient juste sous le maître-autel.
—Ah! mes pauvres petits, dit un jour Guillaume Porquier aux fils Maffre, qu'il rencontra sur le cours, on va donc vous faire servir la messe, maintenant, entre deux parties de bezigue.
Ambroise et Alphonse le supplièrent de ne plus leur parler en plein jour, parce que leur père les avait menacés de les engager dans la marine, s'ils le fréquentaient encore. La vérité était que, le premier étonnement passé, le cercle de la Jeunesse obtenait un grand succès. Monseigneur Rousselot en avait accepté la présidence honoraire; il y vint même un soir, en compagnie de son secrétaire, l'abbé Surin; ils burent chacun un verre de sirop de groseille, dans le petit salon; et l'on garda avec respect, sur un dressoir, le verre dont s'était servi monseigneur. On raconte encore cette anecdote avec émotion à Plassans. Cela détermina l'adhésion de tous les jeunes gens de la société. Il fut très-mauvais genre de ne pas faire partie du cercle de la Jeunesse.
Cependant, Guillaume Porquier rôdait autour du cercle, avec des rires de jeune loup rêvant d'entrer dans la bergerie. Les fils Maffre, malgré la peur affreuse qu'ils avaient de leur père, adoraient ce grand garçon éhonté, qui leur racontait des histoires de Paris, et leur ménageait des parties fines, dans les campagnes des environs. Aussi finirent-ils par lui donner un rendez-vous chaque samedi, à neuf heures, sur un banc de la promenade du Mail. Ils s'échappaient du cercle, bavardaient jusqu'à onze heures, cachés dans l'ombre noire des platanes. Guillaume revenait avec insistance aux soirées qu'ils passaient sous l'église des Minimes.
—Vous êtes encore bons, vous autres, disait-il, de vous laisser mener par le bout du nez…. C'est le bedeau, n'est-ce pas, qui vous sert des verres d'eau sucrée, comme s'il vous donnait la communion?
—Mais non, tu te trompes, je t'assure, affirmait Ambroise. On se croirait absolument dans un des cafés du Cours, le café de France ou le café des Voyageurs…. On boit de la bière, du punch, du madère, ce qu'on veut enfin, tout ce qu'on boit ailleurs.
Guillaume continuait à ricaner.
—N'importe, murmurait-il; moi, je ne voudrais pas boire de toutes leurs saletés; j'aurais trop peur qu'ils n'eussent mis dedans quelque drogue pour me faire aller à confesse. Je parle que vous jouez la consommation à la main chaude ou à pigeon-vole?
Les fils Maffre riaient beaucoup de ces plaisanteries. Ils le détrompaient pourtant, lui racontaient que les cartes elles-mêmes étaient permises. Ça ne sentait pas du tout l'église. Et l'on était très-bien, les divans étaient bons, il y avait des glaces partout.
—Voyons, reprenait Guillaume, vous ne me ferez pas croire qu'on n'entend pas les orgues, lorsqu'il y a une cérémonie, le soir, aux Minimes…. J'avalerais mon café de travers, rien que de savoir qu'on baptise, qu'on marie et qu'on enterre au-dessus de ma demi-tasse.
—Ça, c'est un peu vrai, disait Alphonse; l'autre jour, pendant que je faisais une partie de billard avec Séverin, dans la journée, nous avons parfaitement entendu qu'on enterrait quelqu'un. C'était la petite du boucher qui est au coin de la rue de la Banne…. Ce Séverin est bête comme tout; il croyait me faire peur, en me racontant que l'enterrement allait me tomber sur la tête.
—Ah bien, il est joli, voire cercle! s'écriait Guillaume. Je n'y mettrais pas les pieds pour tout l'or du monde. Autant vaut-il prendre son café dans une sacristie.
Guillaume se trouvait très-blessé de ne pas faire partie du cercle de la Jeunesse. Son père lui avait défendu de se présenter, craignant qu'il ne fût pas admis. Mais l'irritation qu'il éprouvait devint trop forte; il lança une demande, sans avertir personne. Cela fit toute une grosse affaire. La commission chargée de se prononcer sur les admissions comptait alors les fils Maffre parmi ses membres. Lucien Delangre était président, et Séverin Rastoil, secrétaire. L'embarras de ces jeunes gens fut terrible. Tout en n'osant appuyer la demande, ils ne voulaient pas être désagréables au docteur Porquier, cet homme si digne, si bien cravaté, qui avait l'absolue confiance des dames de la société. Ambroise et Alphonse conjurèrent Guillaume de ne pas pousser les choses plus loin, en lui donnant à entendre qu'il n'avait aucune chance.
—Laissez donc! leur répondit-il; vous êtes des lâches tous les deux…. Est-ce que vous croyez que je tiens à entrer dans votre confrérie? C'est une farce que je fais. Je veux voir si vous aurez le courage de voter contre moi…. Je rirai bien, le jour où ces cagots me fermeront la porte au nez. Quant à vous, mes petits, vous pourrez aller vous amuser où vous voudrez; je ne vous reparlerai de la vie.
Les fils Maffre, consternés, supplièrent Lucien Delangre d'arranger les choses de façon à éviter un éclat. Lucien soumit la difficulté à son conseiller ordinaire, l'abbé Faujas, pour lequel il s'était pris d'une admiration de disciple. L'abbé, toutes les après-midi, de cinq à six heures, venait au cercle de la Jeunesse. Il traversait la grande salle d'un air affable, saluant, s'arrêtant parfois, debout devant une table, à causer quelques minutes avec un groupe de jeunes gens. Jamais il n'acceptait rien, pas même un verre d'eau pure. Puis, il entrait dans le salon de lecture, s'asseyait devant la grande table couverte d'un tapis vert, lisait attentivement tous les journaux que recevait le cercle, les feuilles légitimistes de Paris et des départements voisins. Parfois, il prenait une note rapide, sur un petit carnet. Après quoi, il se retirait discrètement, souriant de nouveau aux habitués, leur donnant des poignées de main. Certains jours pourtant, il demeurait plus longtemps, s'intéressait à une partie d'échecs, parlait avec gaieté de toutes choses. Les jeunes gens, qui l'aimaient beaucoup, disaient de lui:
—Quand il cause, on ne croirait jamais que c'est un prêtre.
Lorsque le fils du maire lui eût parlé de l'embarras où la demande de Guillaume mettait la commission, l'abbé Faujas promit de s'interposer. En effet, dès le lendemain, il vit le docteur Porquier, auquel il conta l'affaire. Le docteur fut atterré. Son fils voulait donc le faire mourir de chagrin, en déshonorant ses cheveux blancs. Et que résoudre, à cette heure? Si la demande était retirée, la honte n'en serait pas moins grande. Le prêtre lui conseilla d'exiler Guillaume, pendant deux ou trois mois, dans une propriété qu'il possédait à quelques lieues; lui, se chargeait du reste. Le dénoûment fut des plus simples. Dès que Guillaume fut parti, la commission mit la demande de côté, en déclarant que rien ne pressait et qu'un décision serait prise ultérieurement.
Le docteur Porquier apprit cette solution par Lucien Delangre, une
après-midi, comme il se trouvait dans le jardin de la sous-préfecture.
Il courut à la terrasse. C'était l'heure du bréviaire de l'abbé
Faujas; il était là, sous la tonnelle des Mouret.
—Ah! monsieur le curé, que de remercîments! dit le docteur en se penchant. Je serais bien heureux de vous serrer la main.
—C'est un peu haut, répondit le prêtre, qui regardait le mur avec un sourire.
Mais le docteur Porquier était un homme plein d'effusion, que les obstacles ne décourageaient pas.
—Attendez, s'écria-t-il. Si vous le permettez, monsieur le curé, je vais faire le tour.
Et il disparut. L'abbé, toujours souriant, se dirigea lentement vers la petite porte qui s'ouvrait sur l'impasse des Chevillottes. Le docteur donnait déjà contre le bois de petits coups discrets.
—C'est que cette porte est condamnée, murmura le prêtre…. Il y a un des clous qui est cassé…. Si l'on avait un outil, ça ne serait pas difficile d'enlever l'autre.
Il regarda autour de lui, aperçut une bêche. Alors, d'un léger effort, il ouvrit la porte, dont il avait tiré les verroux. Puis, il sortit dans l'impasse des Chevillottes, où le docteur Porquier l'accabla de bonnes paroles. Comme ils se promenaient en causant le long de l'impasse, M. Maffre, qui se trouvait justement dans le jardin de M. Rastoil, ouvrit de son côté la petite porte cachée derrière la cascade. Et ces messieurs rirent beaucoup de se trouver, ainsi tous les trois dans cette ruelle déserte.
Ils restèrent là un instant. Lorsqu'ils prirent congé de l'abbé, le juge de paix et le docteur allongèrent la tête dans le jardin des Mouret, regardant curieusement autour d'eux.
Cependant, Mouret, qui mettait des tuteurs à des pieds de tomates, les aperçut en levant les yeux. Il resta muet de surprise.
—Eh bien! les voilà chez moi maintenant, murmura-t-il. Il ne manque plus que le curé amène ici les deux bandes! XIII
Serge avait alors dix-neuf ans. Il occupait au second étage, une petite chambre, en face de l'appartement du prêtre, où il vivait presque cloîtré, lisant beaucoup.
—Il faudra que je jette tes bouquins au feu, lui disait Mouret avec colère. Tu verras que tu finiras par te mettre au lit.
En effet, le jeune homme était d'un tempérament si nerveux, qu'il avait, à la moindre imprudence, des indispositions de fille, des bobos qui le retenaient dans sa chambre pendant deux ou trois jours. Rose le noyait alors de tisane, et lorsque Mouret montait pour le secouer un peu, comme il le disait, si la cuisinière était là, elle mettait son maître à la porte, en lui criant:
—Laissez-le donc tranquille, ce mignon! vous voyez bien que vous le tuez avec vos brutalités…. Allez, il ne tient guère de vous, il est tout le portrait de sa mère. Vous ne les comprendrez jamais, ni l'un ni l'autre.
Serge souriait. Son père, en le voyant si délicat, hésitait, depuis sa sortie du collège, à l'envoyer faire son droit à Paris. Il ne voulait pas entendre parler d'une Faculté de province; Paris, selon lui, était nécessaire à un garçon qui voulait aller loin. Il mettait dans son fils une grande ambition, disant que de plus bêtes—ses cousins Rougon, par exemple,—avaient fait un joli chemin. Chaque fois que le jeune homme lui semblait gaillard, il fixait son départ aux premiers jours du mois suivant; puis, la malle n'était jamais prête, le jeune homme toussait un peu, le départ se trouvait de nouveau renvoyé.
Marthe, avec sa douceur indifférente, se contentait de murmurer chaque fois:
—Il n'a pas encore vingt ans. Ce n'est guère prudent d'envoyer un enfant si jeune à Paris…. D'ailleurs il ne perd pas son temps ici. Tu trouves toi-même qu'il travaille trop.
Serge accompagnait sa mère à la messe. Il était d'esprit religieux, très-tendre et très-grave. Le docteur Porquier lui ayant recommandé beaucoup d'exercice, il s'était pris de passion pour la botanique, faisant des excursions, passant ensuite ses après-midi à dessécher les herbes qu'il avait cueillies, à les coller, à les classer, à les étiqueter. Ce fut alors que l'abbé Faujas devint son grand ami. L'abbé avait herborisé autrefois; il lui donna certains conseils pratiques dont le jeune homme se montra très-reconnaissant. Ils se prêtèrent quelques livres, ils allèrent un jour ensemble à la recherche d'une plante que le prêtre disait devoir pousser dans le pays. Quand Serge était souffrant, chaque matin, il recevait la visite de son voisin, qui causait longuement au chevet de son lit. Les autres jours, lorsqu'il se retrouvait sur pied, c'était lui qui frappait à la porte de l'abbé Faujas, dès qu'il l'entendait marcher dans sa chambre. Ils n'étaient séparés que par l'étroit palier, ils finissaient par vivre l'un chez l'autre.
Souvent Mouret s'emportait encore, malgré la tranquillité impassible de Marthe et les yeux irrités de Rose. —Qu'est-ce qu'il peut faire là-haut, ce garnement? grondait-il. Je passe des journées entières sans seulement l'apercevoir. Il ne sort plus de chez le curé; ils sont toujours à causer dans les coins… D'abord il va partir pour Paris. Il est fort comme un Turc. Tous ces bobos-là sont des frimes pour se faire dorloter. Vous avez beau me regarder toutes les deux, je ne veux pas que le curé fasse un cagot du petit.
Alors, il guetta son fils. Lorsqu'il le croyait chez l'abbé, il l'appelait rudement.
—J'aimerais mieux qu'il allât voir les femmes! cria-t-il un jour exaspéré.
—Oh! monsieur, dit Rose, c'est abominable, des idées pareilles.
—Oui, les femmes! Et je l'y mènerai moi-même, si vous me poussez à bout avec votre prêtraille!
Serge fit naturellement partie du cercle de la Jeunesse. Il y allait peu, d'ailleurs, préférant sa solitude. Sans la présence de l'abbé Faujas, avec lequel il s'y rencontrait parfois, il n'y aurait sans doute jamais mis les pieds. L'abbé, dans le salon de lecture, lui apprit à jouer aux échecs. Mouret, qui sut que «le petit» se retrouvait avec le curé, même au café, jura qu'il le conduirait au chemin de fer, dès le lundi suivant. La malle était faite, et sérieusement cette fois, lorsque Serge, qui avait voulu passer une dernière matinée en pleins champs, rentra, trempé par une averse brusque. Il dut se mettre au lit, les dents claquant de fièvre. Pendant trois semaines, il fut entre la vie et la mort. La convalescence dura deux grands mois. Les premiers jours surtout, il était si faible, qu'il restait la tête soulevée sur des oreillers, les bras étendus le long des draps, pareil à une figure de cire.
—C'est votre faute, monsieur, criait la cuisinière à Mouret. Si l'enfant meurt, vous aurez ça sur la conscience. Tant que son fils fut en danger, Mouret, assombri, les yeux rouges de larmes, rôda silencieusement dans la maison. Il montait rarement, piétinait dans le vestibule, à attendre le médecin à sa sortie. Quand il sut que Serge était sauvé, il se glissa dans la chambre, offrant ses services. Mais Rose le mit à la porte. On n'avait pas besoin de lui; l'enfant n'était pas encore assez fort pour supporter ses brutalités; il ferait bien mieux d'aller à ses affaires, que d'encombrer ainsi le plancher. Alors, Mouret resta tout seul au rez-de-chaussée, plus triste et plus désoeuvré; il n'avait de goût à rien, disait-il. Quand il traversait le vestibule, il entendait souvent, au second, la voix de l'abbé Faujas, qui passait les après-midi entières au chevet de Serge convalescent.
—Comment va-t-il aujourd'hui, monsieur le curé? demandait Mouret au prêtre timidement, lorsque ce dernier descendait au jardin.
—Assez bien; ce sera long, il faut de grands ménagements.
Et il lisait tranquillement son bréviaire, tandis que le père, un sécateur à la main, le suivait dans les allées, cherchant à renouer la conversation, pour avoir des nouvelles plus détaillées sur «le petit». Lorsque la convalescence s'avança, il remarqua que le prêtre ne quittait plus la chambre de Serge. Étant monté à plusieurs reprises, pendant que les femmes n'étaient pas là, il l'avait toujours trouvé assis auprès du jeune homme, causant doucement avec lui, lui rendant les petits services de sucrer sa tisane, de relever ses couvertures, de lui donner les objets qu'il désirait. Et c'était dans la maison tout un murmure adouci, des paroles échangées à voix basse entre Marthe et Rose, un recueillement particulier qui transformait le second étage en un coin de couvent. Mouret sentait comme une odeur d'encens chez lui; il lui semblait parfois, au balbutiement des voix, qu'on disait la messe, en haut.
—Que font-ils donc? pensait-il. Le petit est sauvé, pourtant; ils ne lui donnent pas l'extrême-onction.
Serge lui-même l'inquiétait. Il ressemblait à une fille, dans ses linges blancs. Ses yeux s'étaient agrandis; son sourire était une extase douce des lèvres, qu'il gardait même au milieu des plus cruelles souffrances. Mouret n'osait plus parler de Paris, tant le cher malade lui paraissait féminin et pudique.
Une après-midi, il était monté en étouffant le bruit de ses pas. Par la porte entre-bâillée, il aperçut Serge au soleil, dans un fauteuil. Le jeune homme pleurait, les yeux au ciel, tandis que sa mère, devant lui, sanglotait également. Ils se tournèrent tous les deux, au bruit de la porte, sans essuyer leurs larmes. Et, tout de suite, de sa voix faible de convalescent:
—Mon père, dit Serge, j'ai une grâce à vous demander. Ma mère prétend que vous vous fâcherez, que vous me refuserez une autorisation qui me comblerait de joie…. Je voudrais entrer au séminaire.
Il avait joint les mains avec une sorte de dévotion fiévreuse.
—Toi! toi! murmura Mouret.
Et il regarda Marthe qui détournait la tête. Il n'ajouta rien, alla à la fenêtre, revint s'asseoir au pied du lit, machinalement, comme assommé sous le coup.
—Mon père, reprit Serge au bout d'un long silence, j'ai vu Dieu, si près de la mort; j'ai juré d'être à lui. Je vous assure que toute ma joie est là. Croyez-moi, ne me désolez point.
Mouret, la face morne, les yeux à terre, ne prononçait toujours pas une parole. Il fit un geste de suprême découragement, en murmurant:
—Si j'avais le moindre courage, je mettrais deux chemises dans un mouchoir et je m'en irais. Puis, il se leva, vint battre contre les vitres du bout des doigts. Comme Serge allait l'implorer de nouveau:
—Non, non; c'est entendu, dit-il simplement. Fais-toi curé, mon garçon.
Et il sortit. Le lendemain, sans avertir personne, il partit pour Marseille, où il passa huit jours avec son fils Octave. Mais il revint soucieux, vieilli. Octave lui donnait peu de consolation. Il l'avait trouvé menant joyeuse vie, criblé de dettes, cachant des maîtresses dans ses armoires; d'ailleurs, il n'ouvrit pas les lèvres sur ces choses. Il devenait tout à fait sédentaire, ne faisait plus un seul de ces bons coups, un de ces achats de récolte sur pied, dont il était si glorieux autrefois. Rose remarqua qu'il affectait un silence presque absolu, qu'il évitait même de saluer l'abbé Faujas.
—Savez-vous que vous n'êtes guère poli? lui dit-elle un jour hardiment; monsieur le curé vient de passer, et vous lui avez tourné le dos…. Si c'est à cause de l'enfant que vous faites ça, vous avez bien tort. Monsieur le curé ne voulait pas qu'il entrât au séminaire; il l'a assez chapitré là-dessus; je l'ai entendu…. Ah! la maison est gaie maintenant; vous ne causez plus, même avec madame; quand vous vous mettez à table, on dirait un enterrement…. Moi, je commence à en avoir assez, monsieur.
Mouret quittait la pièce, mais la cuisinière le poursuivait dans le jardin.
—Est-ce que vous ne devriez pas être heureux de voir l'enfant sur ses pieds? Il a mangé une côtelette hier, le chérubin, et avec bon appétit encore…. Ça vous est bien égal, n'est-ce pas? Vous vouliez en faire un païen comme vous…. Allez, vous avez trop besoin de prières; c'est le bon Dieu qui veut notre salut à tous. A votre place, je pleurerais de joie, en pensant que ce pauvre petit coeur va prier pour moi. Mais vous êtes de pierre, vous, monsieur… Et comme il sera gentil, le mignon, en soutane! Alors, Mouret montait au premier étage. Là, il s'enfermait dans une chambre, qu'il appelait son bureau, une grande pièce nue, meublée d'une table et de deux chaises. Cette pièce devint son refuge, aux heures où la cuisinière le traquait. Il s'y ennuyait, redescendait au jardin, qu'il cultivait avec une sollicitude plus grande. Marthe ne semblait pas avoir conscience des bouderies de son mari; il restait parfois une semaine silencieux, sans qu'elle s'inquiétât ni se fâchât. Elle se détachait chaque jour davantage de ce qui l'entourait; elle crut même, tant la maison lui parut paisible, lorsqu'elle n'entendit plus, à toute heure, la voix grondeuse de Mouret, que celui-ci s'était raisonné, qu'il s'était arrangé comme elle un coin de bonheur. Cela la tranquillisa, l'autorisa à s'enfoncer plus avant dans son rêve. Quand il la regardait, les yeux troubles, ne la reconnaissant plus, elle lui souriait, elle ne voyait pas les larmes qui lui gonflaient les paupières.
Le jour où Serge, complètement guéri, entra au séminaire, Mouret resta seul à la maison avec Désirée. Maintenant, il la gardait souvent. Cette grande enfant, qui touchait à sa seizième année, aurait pu tomber dans le bassin, ou mettre le feu à la maison, en jouant avec des allumettes, comme une gamine de six ans. Lorsque Marthe rentra, elle trouva les portes ouvertes, les pièces vides. La maison lui sembla toute nue. Elle descendit sur la terrasse, et aperçut, au fond d'une allée, son mari qui jouait avec la jeune fille. Il était assis par terre, sur le sable; il emplissait gravement, à l'aide d'une petite pelle de bois, un chariot que Désirée tenait par une ficelle.
—Hue! hue! criait l'enfant.
—Mais attends donc, disait patiemment le bonhomme; il n'est pas plein…. Puisque tu veux faire le cheval, il faut attendre qu'il soit plein.
Alors, elle battit des pieds en faisant le cheval qui s'impatiente; puis, ne pouvant rester en place, elle partit, riant aux éclats. Le chariot sautait, se vidait. Quand elle eut fait le tour du jardin, elle revint, criant:
—Remplis-le, remplis-le encore!
Mouret le remplit de nouveau, à petites pelletées. Marthe était restée sur la terrasse, regardant, émue, mal à l'aise; ces portes ouvertes, cet homme jouant avec cette enfant, au fond de la maison vide, l'attristaient, sans qu'elle eût une conscience nette de ce qui se passait en elle. Elle monta se déshabiller, entendant Rose, qui était rentrée également, dire du haut du perron:
—Mon Dieu! que monsieur est bête!
Selon l'expression de ses amis du cours Sauvaire, des petits rentiers avec lesquels il faisait tous les jours son tour de promenade, Mouret «était touché». Ses cheveux avaient grisonné en quelques mois, il fléchissait sur les jambes, il n'était plus le terrible moqueur que toute la ville redoutait. On crut un instant qu'il s'était lancé dans des spéculations hasardeuses et qu'il pliait sous quelque grosse perte d'argent.
Madame Paloque, accoudée à la fenêtre de sa salle à manger, qui donnait sur la rue Balande, disait même «qu'il filait un vilain coton», chaque fois qu'elle le voyait sortir. Et si l'abbé Faujas traversait la rue, quelques minutes plus tard, elle prenait plaisir à s'écrier, surtout lorsqu'elle avait du monde chez elle:
—Voyez donc monsieur le curé; en voilà un qui engraisse!… S'il mangeait dans la même assiette que monsieur Mouret, on croirait qu'il ne lui laisse que les os.
Elle riait, et l'on riait avec elle. L'abbé Faujas, en effet, devenait superbe, toujours ganté de noir, la soutane luisante. Il avait un sourire particulier, un plissement ironique des lèvres, lorsque madame de Condamin le complimentait sur sa bonne mine. Ces dames l'aimaient bien mis, vêtu d'une façon cossue et douillette. Lui, devait rêver la lutte à poings fermés, les bras nus, sans souci du haillon. Mais, lorsqu'il se négligeait, le moindre reproche de la vieille madame Rougon le tirait de son abandon; il souriait, il allait acheter des bas de soie, un chapeau, une ceinture neuve. Il usait beaucoup, son grand corps faisait tout craquer.
Depuis la fondation de l'oeuvre de la Vierge, toutes les femmes étaient pour lui; elles le défendaient contre les vilaines histoires qui couraient encore parfois, sans qu'on pût en deviner nettement la source. Elles le trouvaient bien un peu rude par moments; mais cette brutalité ne leur déplaisait pas, surtout dans le confessionnal, où elles aimaient à sentir cette main de fer s'abattre sur leur nuque.
—Ma chère, dit un jour madame de Condamin à Marthe, il m'a grondée hier. Je crois qu'il m'aurait battue, s'il n'y avait pas eu une planche entre nous…. Ah! il n'est pas toujours commode!
Et elle eut un petit rire, jouissant encore de cette querelle avec son directeur. Il faut dire que madame de Condamin avait cru remarquer la pâleur de Marthe, quand elle lui faisait certaines confidences sur la façon dont l'abbé Faujas confessait; elle devinait sa jalousie, elle prenait un méchant plaisir à la torturer, en redoublant de détails intimes.
Lorsque l'abbé Faujas eut créé le cercle de la Jeunesse, il se fit bon enfant; ce fut comme une nouvelle incarnation. Sous l'effort de la volonté, sa nature sévère se pliait ainsi qu'une cire molle. Il laissa conter la part qu'il avait prise à l'ouverture du cercle, il devint l'ami de tous les jeunes gens de la ville, se surveillant davantage, sachant que les collégiens échappés n'ont pas le goût des femmes pour les brutalités. Il faillit se fâcher avec le fils Rastoil, dont il menaça de tirer les oreilles, à propos d'une altercation sur le règlement intérieur du cercle; mais, avec un empire surprenant sur lui-même, il lui tendit la main presque aussitôt, s'humiliant, mettant les assistants de son côté par sa bonne grâce à offrir des excuses «à cette grande bête de Saturnin,» comme on le nommait.
Si l'abbé avait conquis les femmes et les enfants, il restait sur un pied de simple politesse avec les pères et les maris. Les personnages graves continuaient à se méfier de lui, en le voyant rester à l'écart de tout groupe politique. A la sous-préfecture, M. Péqueur des Saulaies le discutait vivement; tandis que M. Delangre, sans le défendre d'une façon nette, disait avec de fins sourires qu'il fallait attendre pour le juger. Chez M. Rastoil, il était devenu un véritable trouble-ménage. Séverin et sa mère ne cessaient de fatiguer le président des éloges du prêtre.
—Bien! bien! il a toutes les qualités que vous voudrez, criait le malheureux. C'est convenu, laissez-moi tranquille. Je l'ai fait inviter à dîner; il n'est pas venu. Je ne puis pourtant pas aller le prendre par le bras pour l'amener.
—Mais, mon ami, disait madame Rastoil, quand tu le rencontres, tu le salues à peine. C'est cela qui a dû le froisser.
—Sans doute, ajoutait Séverin; il s'aperçoit bien que vous n'êtes pas avec lui comme vous devriez être.
M. Rastoil haussait les épaules. Lorsque M. de Bourdeu était là, tous deux accusaient l'abbé Faujas de pencher vers la sous-préfecture. Madame Rastoil faisait remarquer qu'il n'y dînait pas, qu'il n'y avait même jamais mis les pieds.
—Certainement, répondait le président, je ne l'accuse pas d'être bonapartiste…. Je dis qu'il penche, voilà tout. Il a eu des rapports avec monsieur Delangre.
—Eh! vous aussi, s'écriait Séverin, vous avez eu des rapports avec le maire! On y est bien forcé, dans certaines circonstances…. Dites que vous ne pouvez pas souffrir l'abbé Faujas, cela vaudra mieux. Et tout le monde se boudait dans la maison Rastoil pendant des journées entières. L'abbé Fenil n'y venait plus que rarement, se disant cloué chez lui par la goutte. D'ailleurs, à deux reprises, mis en demeure de se prononcer sur le curé de Saint-Saturnin, il avait fait son éloge, en quelques paroles brèves. L'abbé Surin et l'abbé Bourrette, ainsi que M. Maffre, étaient toujours du même avis que la maîtresse de la maison. L'opposition venait donc uniquement du président, soutenu par M. de Bourdeu, tous deux déclarant gravement ne pouvoir compromettre leur situation politique en accueillant un homme qui cachait ses opinions.
Séverin, par taquinerie, inventa alors d'aller frapper à la petite porte de l'impasse des Chevillottes, lorsqu'il voulait dire quelque chose au prêtre. Peu à peu, l'impasse devint un terrain neutre. Le docteur Porquier, qui avait le premier usé de ce chemin, le fils Delangre, le juge de paix, indistinctement, y vinrent causer avec l'abbé Faujas. Parfois, pendant toute une après-midi, les petites portes des deux jardins, ainsi que la porte charretière de la sous-préfecture, restaient grandes ouvertes. L'abbé était là, au fond de ce cul-de-sac, appuyé au mur, souriant, donnant des poignées de main aux personnes des deux sociétés qui voulaient bien le venir saluer. Mais M. Péqueur des Saulaies affectait de ne pas vouloir mettre les pieds hors du jardin de la sous-préfecture; tandis que M. Rastoil et M. de Bourdeu, s'obstinant également à ne point se montrer dans l'impasse, restaient assis sous les arbres, devant la cascade. Rarement la petite cour du prêtre envahissait la tonnelle des Mouret. De temps à autre, seulement, une tête s'allongeait, jetait un coup d'oeil, disparaissait.
D'ailleurs, l'abbé Faujas ne se gênait point; il ne surveillait guère avec inquiétude que la fenêtre des Trouche, où luisaient à toute heure les yeux d'Olympe. Les Trouche se tenaient là en embuscade, derrière les rideaux rouges, rongés par une envie rageuse de descendre, eux aussi, de goûter aux fruits, de causer avec le beau monde. Ils tapaient les persiennes, s'accoudaient un instant, se retiraient, furieux, sous les regards dompteurs du prêtre; puis, ils revenaient, à pas de loup, coller leurs faces blêmes, à un coin des vitres, espionnant chacun de ses mouvements, torturés de le voir jouir si à l'aise de ce paradis qu'il leur défendait.
—C'est trop bête! dit un jour Olympe à son mari; il nous mettrait dans une armoire, s'il pouvait, pour garder tout le plaisir…. Nous allons descendre, si tu veux. Nous verrons ce qu'il dira.
Trouche venait de rentrer de son bureau. Il changea de faux-col, épousseta ses souliers, voulant être tout à fait bien. Olympe mit une robe claire. Puis, ils descendirent bravement dans le jardin, marchant à petits pas le long des grands buis, s'arrêtant devant les fleurs. Justement, l'abbé Faujas tournait le dos, causant avec M. Maffre, sur le seuil de la petite porte de l'impasse. Lorsqu'il entendit crier le sable, les Trouche étaient derrière son dos, sous la tonnelle. Il se tourna, s'arrêta net au milieu d'une phrase, stupéfait de les trouver là. M. Maffre, qui ne les connaissait pas, les regardait curieusement.
—Un bien joli temps, n'est-ce pas, messieurs? dit Olympe, qui avait pâli sous le regard de son frère.
L'abbé, brusquement, entraîna le juge de paix dans l'impasse, où il se débarrassa de lui.
—Il est furieux, murmura Olympe. Tant pis! il faut rester. Si nous remontons, il croira que nous avons peur…. J'en ai assez. Tu vas voir comme je vais lui parler.
Et elle fit asseoir Trouche sur une des chaises que Rose avait apportées, quelques instants auparavant. Quand l'abbé rentra, il les aperçut tranquillement installés. Il poussa les verrous de la petite porte, s'assura d'un coup d'oeil que les feuilles les cachaient suffisamment; puis s'approchant, à voix étouffée:
—Vous oubliez nos conventions, dit-il: vous m'aviez promis de rester chez vous.
—Il fait trop chaud, là-haut, répondit Olympe. Nous ne commettons pas un crime, en venant respirer le frais ici.
Le prêtre allait s'emporter; mais sa soeur, toute blême de l'effort qu'elle faisait en lui résistant, ajouta d'un ton singulier:
—Ne crie pas; il y a du monde à côté, tu pourrais te faire du tort.
Les Trouche eurent un petit rire. Il les regarda, il se prit le front, d'un geste silencieux et terrible.
—Assieds-toi, dit Olympe. Tu veux une explication, n'est-ce pas? Eh bien, la voici…. Nous sommes las de nous claquemurer. Toi, tu vis ici comme un coq en pâte; la maison est à toi, le jardin est à toi. C'est tant mieux, ça nous fait plaisir de voir que tes affaires marchent bien; mais il ne faut pas pour cela nous traiter en va-nu-pieds. Jamais tu n'as eu l'attention de me monter une grappe de raisin; tu nous as donné la plus vilaine chambre; tu nous caches, tu as honte de nous, tu nous enfermes, comme si nous avions la peste…. Comprends-tu, ça ne peut plus durer!
—Je ne suis pas le maître, dit l'abbé Faujas. Adressez-vous à monsieur Mouret, si vous voulez dévaster la propriété.
Les Trouche échangèrent un nouveau sourire.
—Nous ne te demandons pas tes affaires, poursuivit Olympe; nous savons ce que nous savons, cela suffit…. Tout ceci prouve que tu as un mauvais coeur. Crois-tu que, si nous étions dans la position, nous ne te dirions pas de prendre ta part?
—Mais enfin que voulez-vous de moi? demanda l'abbé. Est-ce que vous vous imaginez que je nage dans l'or? Vous connaissez ma chambre, je suis plus mal meublé que vous. Je ne puis pourtant pas vous donner cette maison, qui ne m'appartient pas.
Olympe haussa les épaules; elle fit taire son mari qui allait répondre, et tranquillement:
—Chacun entend la vie à sa façon. Tu aurais des millions que tu n'achèterais pas une descente de lit; tu dépenserais ton argent à quelque grande affaire bête. Nous autres, nous aimons à être à notre aise chez nous…. Ose donc dire que, si tu voulais les plus beaux meubles de la maison, et le linge, et les provisions, et tout, tu ne l'aurais pas ce soir?…. Eh bien, un bon frère, dans ce cas-là, aurait déjà songé à ses parents; il ne les laisserait pas dans la crotte, comme tu nous y laisses.
L'abbé Faujas regarda profondément les Trouche. Ils se dandinaient tous les deux sur leurs chaises.
—Vous êtes ingrats, leur dit-il au bout d'un silence. J'ai déjà fait beaucoup pour vous. Si vous mangez du pain aujourd'hui, c'est à moi que vous le devez; car j'ai encore tes lettres, Olympe, ces lettres où tu me suppliais de vous sauver de la misère, en vous faisant venir à Plassans. Maintenant que vous voilà auprès de moi, avec votre vie assurée, ce sont de nouvelles exigences….
—Bah! interrompit brutalement Trouche, si vous nous avez fait venir, c'était que vous aviez besoin de nous. Je suis payé pour ne croire aux beaux sentiments de personne… Je laissais parler ma femme tout à l'heure; mais les femmes n'arrivent jamais au fait…. En deux mots, mon cher ami, vous avez tort de nous tenir en cage, comme des dogues fidèles, qu'on sort seulement les jours de danger. Nous nous ennuyons, nous finirons par faire des bêtises. Laissez-nous un peu de liberté, que diable! Puisque la maison n'est pas à vous et que vous dédaignez les douceurs, qu'est-ce que cela peut vous faire, si nous nous installons à notre guise? Nous ne mangerons pas les murs, peut-être! —Sans doute, insista Olympe; on deviendrait enragé, toujours sous clef… Nous serons bien gentils pour toi. Tu sais que mon mari n'attend qu'un signe…. Va ton chemin, compte sur nous; mais nous voulons notre part…. N'est-ce pas, c'est entendu?
L'abbé Faujas avait baissé la tête; il resta un moment silencieux; puis, se levant:
—Écoutez, dit-il, sans répondre directement, si vous devenez jamais un empêchement pour moi, je vous jure que je vous renvoie dans un coin crever sur la paille.
Et il remonta, les laissant sous la tonnelle. A partir de ce moment, les Trouche descendirent presque chaque jour au jardin; mais ils y mettaient quelque discrétion, ils évitaient de s'y trouver aux heures où le prêtre causait avec les sociétés des jardins voisins.
La semaine suivante, Olympe se plaignit tellement de la chambre qu'elle occupait, que Marthe, obligeamment, lui offrit celle de Serge, restée libre. Les Trouche gardèrent les deux pièces. Ils couchèrent dans l'ancienne chambre du jeune homme, dont pas un meuble d'ailleurs ne fut enlevé, et ils firent de l'autre pièce une sorte de salon, pour lequel Rose leur trouva dans le grenier un ancien meuble de velours. Olympe, ravie, se commanda un peignoir rose chez la meilleure couturière de Plassans.
Mouret, oubliant un soir que Marthe lui avait demandé de prêter la chambre de Serge, fut tout surpris d'y trouver les Trouche. Il montait pour prendre un couteau que le jeune homme avait dû laisser au fond de quelque tiroir. Justement, Trouche taillait avec ce couteau une canne de poirier, qu'il venait de couper dans le jardin. Alors, Mouret redescendit, en s'excusant.