REMARQUES

Nous avons recueilli une variante de ce conte, provenant d'Ecurey, hameau situé à deux ou trois kilomètres de Montiers-sur-Saulx. Cette variante est, sur certains points, plus complète. En voici le résumé:

Trois militaires, qui reviennent de la guerre, entrent dans un beau château, au milieu d'une forêt. Ils y trouvent une table bien servie, avec trois couverts; mais ils ne voient personne, sinon des mains, qui les servent. En se promenant dans le jardin, ils rencontrent un chat, qui donne au premier une bourse toujours remplie; au second, une baguette qui fait paraître des soldats, autant qu'on en veut; au troisième, un petit billet, par la vertu duquel on se transporte partout où l'on désire être. Celui qui a la bourse s'en va jouer aux cartes avec une princesse. Celle-ci, qui gagne toujours, exprime son étonnement de voir qu'il a toujours de l'argent. Il lui parle de la bourse. La princesse se lève pendant la nuit, va fouiller dans sa poche, lui prend sa bourse et en fait faire une autre d'apparence semblable, qu'elle met à la place de la bourse merveilleuse. Le militaire se fait prêter la baguette par son camarade; mais il a l'imprudence de la remettre à la princesse qui demande à l'examiner, et il est obligé de s'enfuir. Il revient avec le billet qu'il a emprunté à son autre camarade, et il offre à la princesse de la transporter avec lui en un instant bien loin sur la mer. La princesse accepte, et ils sont transportés dans une île. Voyant un beau pommier, la princesse demande au militaire de lui cueillir des pommes. Pendant qu'il monte sur l'arbre, il laisse tomber son billet; la princesse le ramasse et se souhaite chez elle. Le militaire, resté sur son arbre, mange des pommes, et voilà qu'il lui pousse des cornes, et plus il mange de pommes, plus il lui pousse de cornes. Il descend de l'arbre et s'en va plus loin. Il monte sur un poirier, et à peine a-t-il commencé à manger des poires, qu'il voit une corne tomber, puis une autre; elles finissent par tomber toutes.—Il rencontre une fée qui lui conseille de s'habiller en fruitier et d'aller dans le pays de la princesse crier ses pommes à cinquante, deux cents et trois cents louis la pomme. Le militaire suit ce conseil; la princesse fait acheter par sa servante un panier de pommes; elle en mange, et aussitôt il lui vient des cornes et des cornes. Tous les médecins y perdent leur latin. Le militaire se présente au palais, déguisé en docteur; il est bien reçu. Pendant deux ou trois mois, il donne des tisanes à la princesse, sans qu'il y ait d'amélioration. Enfin il lui dit: «Il faudrait aller vous confesser, et vos cornes s'en iraient.» La princesse répond d'abord qu'elle n'oserait pas traverser le village avec ses cornes; puis elle dit qu'elle ira se confesser au curé, le lendemain, à six heures du matin.—Le lendemain, à six heures, le militaire s'affuble d'un surplis et se met dans le confessionnal. La princesse se confesse. «Vous devez avoir encore quelque chose sur la conscience, car le docteur m'a dit que toutes vos cornes tomberaient si vous disiez tout.—Je n'ai qu'une méchante bourse.—Donnez-la toujours.» La princesse la donne, et le prétendu curé lui fait manger deux poires «pour la remettre». Aussitôt il tombe plusieurs cornes. Le militaire se fait ainsi donner la baguette et le billet, et chaque fois il fait manger deux poires à la princesse. Quand il est rentré en possession des trois objets, il crie: «Par la vertu de mon billet, que je sois transporté avec mes camarades!» Il rend à chacun ce qui lui appartient, et ils se marient tous les trois avec des princesses.


Comparer nos nos 42, les trois Frères, et 71, le Roi et ses Fils, et aussi, pour les objets merveilleux, notre no 59, les trois Charpentiers.

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Par rapport à l'introduction, où il est dit comment les objets merveilleux sont venus aux héros, les contes de cette famille peuvent se diviser en plusieurs groupes.

Le premier est celui auquel se rattache notre premier conte lorrain. Nous citerons d'abord un conte hessois (Grimm, III, p. 202): Trois vieux soldats congédiés montent, l'un après l'autre, la garde dans une forêt qu'ils ont à traverser; ils reçoivent successivement d'un vieux petit homme rouge un manteau qui fait avoir tout ce que l'on souhaite, une bourse qui ne se vide jamais, un cor qui fait venir tous les peuples du monde. (Dans un autre conte allemand, très voisin, de la collection Curtze, p. 34, les objets merveilleux sont un bâton qui procure à boire et à manger, une bourse inépuisable et une trompette au moyen de laquelle on fait venir autant de soldats qu'on en veut.)—Dans un troisième conte allemand (Prœhle, I, no 27), c'est d'une vieille que quatre frères déserteurs reçoivent, comme dans le premier conte lorrain, les objets merveilleux (bourse, trompette, chapeau qui procure tout ce que l'on désire, et manteau qui transporte où l'on veut), et, toujours comme dans notre conte, la vieille demande à celui qui monte la garde de la laisser se chauffer à son feu. Dans un conte italien des Marches (Gubernatis, Zoological Mythology, p. 288), les objets merveilleux (bourse, sifflet qui fait venir toute une armée, et manteau qui rend invisible) sont également donnés par une vieille, une fée, à trois frères.—Un conte écossais (Campbell, no 10) met en scène trois soldats, un sergent, un caporal et un simple soldat, comme notre conte. S'étant attardés en allant rejoindre leur régiment, ils entrent dans une maison déserte, où ils trouvent une table bien servie. (C'est, on le voit, l'introduction de notre variante.) Trois princesses enchantées, qu'ils parviennent plus tard à délivrer, font présent, la première au sergent d'une bourse magique; la seconde au caporal d'une nappe qui se couvre de mets au commandement et transporte où l'on veut; la troisième donne au soldat un sifflet merveilleux.

Dans un conte flamand de Condé-sur-Escaut (Deulin, I, p. 85), une princesse-serpent à tête de femme est délivrée par un petit soldat. Elle vient ensuite trois fois pour l'emmener avec elle; il dort. Elle laisse alors auprès de lui un manteau et une bourse magiques[172].—Il n'y a également qu'un soldat dans un conte roumain de Transylvanie, dont nous résumerons l'introduction dans les remarques de notre no 42, les trois Frères.

Un second groupe comprend un certain nombre de contes. On peut citer d'abord un conte italien recueilli à Rome (Busk, p. 129), dans lequel un vieux bonhomme, très pauvre, laisse en héritage à ses trois fils un vieux chapeau, qui rend invisible, une vieille bourse, où il y a toujours un écu, et un cor qui procure ce que l'on désire, dîner, palais, armée, etc. (Comparer l'introduction presque identique d'un conte sicilien de la collection Pitrè, no 28, où les objets dont héritent les trois frères sont une bourse, un manteau qui rend invisible et un cor qui fait venir des soldats.)—Dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 142), où les objets sont absolument les mêmes et ont les mêmes propriétés que ceux du premier conte lorrain, le père qui les lègue à ses trois fils n'est pas représenté comme pauvre (comparer un autre conte tyrolien, ibid., p. 73).

Dans ces divers contes, il n'est pas dit comment les objets merveilleux étaient venus en la possession du père des jeunes gens. Un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, no 5) explique qu'ils lui avaient été donnés par une fée de ses amies.—Dans un conte grec moderne (Hahn, variante du no 9), le père les avait reçus d'un serpent reconnaissant, et son fils, qui les trouve après sa mort, n'en découvre que par hasard les propriétés.

Dans un conte sicilien (Gonzenbach, no 30), un père, très pauvre, lègue à son fils aîné une vieille couverture, au cadet une vieille bourse et au plus jeune un cor. Trois fées, qui voient un jour les jeunes gens faisant la sieste devant leur cabane, sont frappées de leur beauté et se disent qu'elles vont leur faire des dons: la couverture transportera partout où l'on voudra; la bourse fournira l'argent qu'on lui demandera; si l'on souffle dans le cor, la mer se couvrira de vaisseaux.—Ailleurs, dans un autre conte sicilien (Pitrè, no 26), ce sont les objets merveilleux eux-mêmes (bourse, serviette qui se couvre de mets au commandement et violon qui force les gens à danser) que les trois fées donnent, comme dans un songe, à Petru endormi.—Dans un conte irlandais (Kennedy, II, p. 67), un jeune homme, qui a partagé ses petites provisions de voyage avec une pauvre vieille femme, voit en songe une belle dame qui lui donne une bourse magique; une autre fois, il reçoit de la même manière un manteau qui transporte où l'on veut, et, une troisième fois, un cor de chasse qui appelle au service de son possesseur tous les soldats qui l'entendent.

Dans deux contes, un conte allemand (Wolf, p. 16) et un conte sicilien (Gonzenbach, no 31), le héros trouve moyen d'enlever à des brigands les objets merveilleux.

Enfin, dans un conte catalan (Rondallayre, III, p. 58), l'aîné de deux frères trouve sur son chemin une bourse pleine d'argent (il n'est pas dit qu'elle soit merveilleuse). Le cadet rencontre des enfants qui se disputent au sujet d'une chaise qui transporte où l'on veut et d'une trompette qui fait venir autant de soldats qu'on en désire. Le jeune homme leur dit qu'il va faire le partage. Il se fait remettre la trompette, s'assied sur la chaise et se souhaite dans la ville du roi, père de la princesse qui lui dérobera les objets merveilleux. (Nous reviendrons plus bas sur cette forme particulière.)

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Dans plusieurs des contes ci-dessus mentionnés,—conte allemand de la collection Grimm, conte roumain de Transylvanie, conte italien de Rome,—le héros, comme dans les deux contes lorrains, va jouer aux cartes avec une princesse; mais, dans aucun, la princesse ne gagne les objets merveilleux, comme cela a lieu dans notre premier conte; elle les dérobe, comme dans notre variante. Ainsi, dans le conte roumain, Hærstældai, le soldat, se rend chez la fille du roi, qui aime beaucoup à jouer aux cartes et qui ruine tous ceux qui osent jouer avec elle: elle a promis sa main à celui qui la vaincrait au jeu. Quand la princesse voit qu'elle ne peut ruiner Hærstældai (celui-ci a une bourse qui ne se vide jamais), elle le grise et lui prend la bourse merveilleuse. Comme elle ne veut pas la lui rendre, il déclare la guerre au roi, et, au moyen d'un chapeau magique, d'où il sort, quand on le secoue, autant de soldats que l'on veut, il a bientôt à ses ordres une grande armée. A la vue de cette armée, le roi fait rendre la bourse. Hærstældai retourne jouer aux cartes avec la princesse, qui l'enivre encore et lui vole ses deux objets merveilleux.

Dans les contes italiens de Rome et des Marches, le héros, après que sa bourse lui a été volée, se fait prêter successivement par ses deux frères leurs objets merveilleux, comme dans les deux contes lorrains.

Dans le conte allemand, la princesse, après avoir grisé le soldat, substitue à sa bourse inépuisable une autre bourse en apparence semblable, comme dans notre variante.

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Il serait trop long d'examiner les modifications de détail que cette partie du récit (le vol des objets merveilleux) présente dans les autres contes de cette famille dont nous avons étudié l'introduction.

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Quant à la dernière partie, notre variante présente une forme beaucoup mieux conservée que notre premier conte. Dans presque tous les contes de cette famille, c'est aussi après en avoir fait involontairement l'expérience sur lui-même, que le héros reconnaît la vertu des deux sortes de fruits. Nous ne connaissons que le conte tyrolien (Zingerle, II, p. 142), cité plus haut, où il en soit autrement. Là, un ermite, comme la vieille du conte lorrain, donne au héros des pommes qui ont la propriété de faire pousser des cornes, et une pommade qui a celle de les enlever.

Dans plusieurs contes (contes allemands des collections Grimm et Curtze, conte italien de Rome, conte irlandais), au lieu des cornes qui poussent, c'est le nez qui s'allonge démesurément quand on a mangé des pommes ou des figues merveilleuses. Dans le conte italien des Marches, il pousse une queue énorme; dans le conte écossais, une tête de cerf.

Tous les contes mentionnés ci-dessus n'ont pas cette dernière partie. Les contes allemands des collections Prœhle et Wolf, le conte sicilien no 26 de la collection Pitrè se rapprochent sur ce point de notre no 42, les trois Frères. Le conte sicilien no 30 de la collection Gonzenbach passe dans un cycle tout différent.

En revanche, un conte grec moderne (Hahn, no 44) n'a de commun avec nos contes lorrains que la dernière partie. Le héros, au moyen de figues qui font pousser des cornes, réussit à se faire épouser par une princesse.—Comparer un épisode d'un conte esthonien (Kreutzwald, no 23), où des pommes qui font allonger le nez et des noix qui le raccourcissent sont, pour le héros, l'occasion de gagner beaucoup d'argent.

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Au siècle dernier, on imprimait un conte de ce genre dans les Aventures d'Abdallah, fils d'Hanif, ouvrage soi-disant traduit de l'arabe d'après un manuscrit envoyé de Batavia par un M. Sandisson, mais dont le véritable auteur est l'abbé Bignon (Paris, 1713, 2 vol. in-12). C'est l'histoire du Prince Tangut et de la princesse au pied de nez (t. I, p. 231), mise plus tard en vers par Laharpe[173].

Citons encore le livre de Fortunatus, publié à Augsbourg en 1530. Fortunatus, égaré dans un bois, a reçu de dame Fortuna une bourse qui ne se vide jamais, et il a enlevé par ruse au sultan d'Alexandrie un chapeau qui transporte où l'on veut. En mourant, il laisse à ses deux fils, Ampedo et Andalosia, ces objets merveilleux. Andalosia se met à voyager avec la bourse, et se la laisse dérober par Agrippine, fille du roi d'Angleterre, dont il s'est épris. Il retourne dans son pays, prend à son frère le chapeau, et, s'étant introduit dans le palais du roi d'Angleterre, il enlève la princesse et la transporte par le moyen du chapeau dans une solitude d'Hibernie. Là se trouvent des arbres chargés de belles pommes. La princesse en désirant manger, Andalosia lui remet les objets merveilleux et grimpe sur l'arbre. Cependant Agrippine dit en soupirant: «Ah! si j'étais seulement dans mon palais!» Et aussitôt, par la vertu du chapeau, elle s'y trouve. Andalosia, bien désolé, erre dans ce désert, et, pressé par la faim, il mange deux des pommes qu'il a cueillies: aussitôt il lui pousse deux cornes. Un ermite entend ses plaintes, et lui indique d'autres pommes qui le débarrassent de ses cornes. Andalosia prend des deux sortes de fruits. Arrivé à Londres, il vend des premières pommes à la princesse et se présente ensuite comme médecin pour lui enlever les cornes qui lui ont poussé. Il trouve l'occasion de reprendre ses objets merveilleux; puis il transporte la princesse dans un couvent, où il la laisse.

La littérature du moyen âge nous offre un récit analogue. Dans les Gesta Romanorum (ch. CV de la traduction du XVIe siècle intitulée le Violier des histoires romaines), on voit un prince, nommé Jonathas, qui a reçu en legs du roi son père trois précieux joyaux: «un anneau d'or, un fermail ou monile, semblablement un drap précieux.» «L'anneau avait telle grâce que qui en son doigt le portait, il était de tous aimé, si qu'il obtenait tout ce qu'il demandait. Le fermail faisait à celui qui le portait sur son estomac obtenir tout ce que son cœur pouvait souhaiter. Et le drap précieux était de telle et semblable complection, qui rendait celui qui dessus se séait au lieu où il voulait être tout soudainement.» Jonathas, qui est tombé dans les pièges d'une «jeune pucelle moult belle», se laisse successivement dérober par elle ses trois objets merveilleux, et finalement il se trouve seul, abandonné dans un désert, où il s'était fait transporter ainsi que la traîtresse. Comme il a faim, il mange du fruit d'un arbre qu'il rencontre sur son chemin, «et fut ledit Jonathas fait, par la commenstion dudit fruit, adoncques ladre.» Plus loin, il mange du fruit d'un autre arbre, et sa lèpre disparaît. Il arrive dans un pays où il guérit un lépreux et acquiert la réputation de grand médecin. De retour dans sa ville natale, il est appelé auprès de «son amoureuse» malade, qui ne le reconnaît pas. Il lui dit: «Ma très chière dame, si vous voulez que je vous donne santé, il faut premièrement que vous vous confessiez de tous les péchés qu'avez commis, et que vous rendiez tout de l'autrui, s'il est ainsi que aucune chose vous en ayez; tout autrement jamais ne serez guérie.»[174] Elle raconte alors comment elle a volé Jonathas, et dit au prétendu médecin où sont les trois joyaux. Quand Jonathas est rentré en possession de son bien, il donne à la fille du fruit qui rend lépreux et s'en retourne chez lui.

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En Orient, nous rencontrons d'abord un conte hindoustani, que M. Garcin de Tassy a traduit sur un manuscrit de la Bibliothèque nationale et publié dans la Revue orientale et américaine (année 1865, p. 149): Un roi, à qui vient l'idée de voyager, confie son royaume à son premier ministre: si, dans un an, il n'est pas revenu, celui-ci doit remettre le gouvernement au second ministre et aller à la recherche de son maître. Le roi, s'étant mis en route, rencontre bientôt quatre voleurs qui, après s'être emparés de quatre objets de grand prix, se disputent pour savoir à qui d'entre eux chacun de ces objets doit appartenir. Le premier de ces objets est une épée qui a la propriété de trancher la tête à un ou plusieurs ennemis, à une grande distance; le second, une tasse de porcelaine de Chine, qui se remplit, au commandement, des mets les plus exquis; le troisième, un tapis qui fournit tout l'argent qu'on peut souhaiter; enfin le quatrième, un trône qui vous transporte partout où vous désirez aller. Le roi, pris pour arbitre, conçoit le dessein d'enlever ces objets aux voleurs. Il les engage à plonger dans un étang voisin, en leur disant que l'objet le plus précieux appartiendra à celui d'entre eux qui restera le plus longtemps sous l'eau. Ils acceptent la proposition. Mais à peine ont-ils la tête dans l'eau que le roi prend l'épée, la tasse et le tapis, monte sur le trône et se souhaite dans une ville lointaine, où il est aussitôt transporté[175]. Là, il s'éprend d'une célèbre courtisane et lui prodigue l'or fourni par le tapis magique. La courtisane, étonnée de cette prodigalité, ordonne à une suivante d'épier le prince et apprend ainsi le secret du tapis. Elle fait si bien que le prince lui apporte ses objets merveilleux. Alors elle le presse d'aller voir le roi du pays pour faire avec lui une partie de chasse. Dès qu'il est parti, elle place les quatre objets en lieu sûr, puis elle met le feu à sa maison. Le prince aperçoit de loin la flamme et accourt. Il trouve la courtisane les cheveux épars et se roulant par terre. Il la console et lui demande ce que sont devenus les objets merveilleux. Elle répond qu'elle l'ignore. Bientôt le prince a dépensé tout ce qui lui restait d'argent, et la courtisane le fait mettre à la porte. Il est tellement fasciné qu'il ne peut quitter le seuil de la maison de cette femme.—Cependant, une année s'étant écoulée, le grand vizir se met en route. Il arrive auprès d'un puits dont l'eau noire bouillonne avec bruit: un chacal s'étant approché pour boire, quelques gouttes de l'eau tombent sur sa tête, et il est métamorphosé en singe. Le vizir comprend la vertu de cette eau merveilleuse, et en remplit une outre. Il finit par trouver le prince, lui donne de l'or et lui dit d'aller chez la courtisane en l'emmenant, lui vizir, comme son serviteur. Au moment de l'ablution, le vizir jette sur la tête de la courtisane un peu de l'eau merveilleuse, et aussitôt elle est changée en singe. Ses femmes supplient le vizir de lui rendre sa première forme. Il répond qu'il lui faut pour cela une tasse chinoise, une épée, un trône et un tapis. On lui apporte les objets du prince. Alors lui et son maître mettent le tapis, l'épée et la tasse sur le trône, s'y placent eux-mêmes, et, en une heure, ils sont de retour dans leur pays.

Dans ce conte hindoustani, on a pu remarquer comme un trait particulier la métamorphose en animal. Ce trait, nous le retrouvons dans un conte romain de la collection Busk (p. 146): Un jeune homme, qui a mangé le cœur d'un oiseau merveilleux, trouve chaque matin sous sa tête une boîte de sequins[176]. En voyageant, il arrive dans une ville où il demande l'hospitalité dans une maison où habitent une femme et sa fille. La jeune fille, qui est très belle, lui a bientôt fait raconter son histoire et révéler le secret de sa richesse. Elle lui donne alors, au souper, du vin où elle a mis de l'émétique, et, quand il a rejeté le cœur de l'oiseau, elle s'en empare et met le jeune homme à la porte. Des fées, prenant pitié de son chagrin, lui donnent successivement divers objets merveilleux, qu'il se laisse dérober par la jeune fille. En dernier lieu, celle-ci l'abandonne sur le haut d'une montagne où un anneau magique, qu'elle lui vole encore, les a transportés tous les deux. Le jeune homme, mourant de faim, mange d'une sorte de salade qui croît sur cette montagne. Aussitôt il est changé en âne. Au pied de la montagne, il trouve une autre herbe qui lui rend sa forme naturelle. Il prend de l'une et de l'autre herbe et va crier sa «belle salade» sous les fenêtres de la jeune fille. Celle-ci en achète, en mange, et la voilà changée en ânesse. Quand elle a restitué les objets merveilleux, le jeune homme, par le moyen de son autre herbe, lui rend sa première forme.

Ce conte italien, dont on peut rapprocher un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, no 14), un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 91) et des contes allemands (Prœhle, II, no 18; Grimm, no 122), présente de grands rapports avec un conte kalmouk de la collection du Siddhi-Kür, laquelle est, nous l'avons dit, d'origine indienne. Dans ce conte kalmouk (2e récit), deux jeunes gens, un fils de khan et son ami, doivent être livrés en proie à deux grenouilles monstrueuses, sortes de dragons, qui exigent chaque année une victime. Ils surprennent une conversation des deux grenouilles qui, sans le vouloir, leur révèlent la manière de les tuer et leur apprennent que ceux qui les auront mangées cracheront (sic) à volonté de l'or et des pierres précieuses. Ils tuent les deux grenouilles et les mangent[177]. Ensuite ils se mettent en route, et, arrivés au pied d'une montagne, ils se logent chez deux femmes, la mère et la fille, qui vendent de l'eau-de-vie. Ces deux femmes, une fois instruites des dons merveilleux de ces deux étrangers, les enivrent, se fournissent d'or et de pierres précieuses à leurs dépens, puis les mettent à la porte. Plus loin ils rencontrent des enfants qui se disputent un bonnet qui rend invisible. Le fils du khan leur dit que le bonnet appartiendra à celui qui arrivera le plus vite à un certain but, et, pendant qu'ils courent, il s'empare du bonnet. Il se met de la même façon en possession d'une paire de bottes qui transportent où l'on veut et que se disputaient des démons. Après diverses aventures, l'ami du prince, se trouvant près d'un temple, regarde à travers une fente de la porte; il voit un gardien du temple, qui, après avoir déployé une feuille de papier et s'être roulé dessus, est transformé en âne, et qui ensuite, se roulant une seconde fois sur ce papier, reprend sa première forme. Le jeune homme s'introduit dans le temple, emporte le rouleau de papier et se rend chez les marchandes d'eau-de-vie. Il leur dit que, s'il a tant d'or, c'est qu'il s'est roulé sur le papier. Elles lui demandent la permission de le faire aussi, et aussitôt elles sont changées en ânesses. Après trois ans de châtiment, il leur fait reprendre leur forme naturelle.

Enfin un conte arabe moderne, recueilli en Egypte par M. Spitta-Bey (no 9), offre de curieuses ressemblances à la fois avec le conte italien de Rome que nous venons d'analyser et avec les deux contes lorrains et leurs analogues. Comme le conte romain, le conte arabe commence par le thème, ici quelque peu altéré, de l'oiseau merveilleux. Le jeune garçon, après avoir mangé le gésier de l'oiseau, arrive chez une princesse qui a promis sa main à celui qui la vaincrait à la lutte: celui qui ne la vaincra pas aura la tête tranchée. Il se présente comme prétendant. La victoire étant restée indécise, on donne, le soir, au jeune homme un narcotique; puis les médecins l'examinent et retirent de son estomac le gésier de l'oiseau. Le jeune homme, en se réveillant, sent sa force disparue et s'enfuit. Il rencontre trois hommes qui se disputent au sujet du partage de trois objets: tapis qui transporte où l'on se souhaite; écuelle qui se remplit à volonté d'un certain ragoût; meule à bras, d'où tombe de l'argent, quand on la tourne. Il se fait remettre les trois objets et lance une pierre en disant aux hommes que celui qui la rapportera prendra la meule. Aussitôt il se souhaite sur la montagne de Kâf (au bout du monde), puis chez la princesse. Il propose à celle-ci de lutter. Quand ils ont tous les deux les pieds sur le tapis magique, il se fait transporter par le tapis avec la princesse sur la montagne de Kâf. La princesse lui promet, s'il veut la ramener chez son père, de l'épouser et de lui rendre le gésier enchanté. Le jeune homme lui montre ses deux autres objets merveilleux. Alors elle lui propose de faire avec elle une promenade. A peine a-t-il mis les pieds hors du tapis, qu'elle se souhaite chez son père.—Le jeune homme s'en va pleurant. Après avoir marché toute une journée, il voit deux dattiers, l'un à dattes jaunes, l'autre à dattes rouges. Il mange une datte jaune: aussitôt il lui pousse une corne. Il mange une datte rouge: la corne disparaît. Il remplit ses poches des deux sortes de dattes, puis se rend à la ville de la princesse et va crier ses dattes devant le palais. La princesse en fait acheter, en mange seize; il lui pousse huit cornes. Les médecins ne peuvent rien faire. Le roi promet sa fille à celui qui la guérira. Le jeune homme donne une datte rouge à la princesse: une corne tombe; chaque jour, il en fait tomber une. Finalement, il épouse la princesse et rentre ainsi en possession des objets merveilleux.

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En examinant de près les contes que nous avons étudiés, on remarquera qu'il s'y rencontre deux types dont les divers traits se correspondent de la manière la plus symétrique.

Dans le premier type, le héros se laisse dérober par une femme divers objets magiques; il les recouvre ensuite par le moyen de fruits qui font naître une certaine difformité et dont il a fait involontairement l'expérience sur lui-même.—Dans le second type, le cœur d'un oiseau merveilleux, ayant une propriété analogue à celle d'un des objets magiques du premier type, est également dérobé au héros par une femme, et le héros s'en remet en possession par le moyen d'une certaine herbe, qui métamorphose en animal et dont il a appris à ses dépens la vertu.

Ces deux types si voisins se combinent parfois, ainsi qu'on l'a vu; mais, au fond, ils sont distincts, et,—chose importante à constater,—l'un et l'autre existent en Orient. Le conte hindoustani se rattache au premier type, pour sa première partie; au second, pour la dernière. Le conte kalmouk, assez altéré, est tout entier du second type. Enfin, le conte arabe d'Egypte est du premier pour tout le corps du récit, qui pourrait former un conte complet à lui seul; quant à l'introduction, elle est du second type, profondément modifié pour que le gésier de l'oiseau merveilleux,—qui, comme le cœur dans la forme ordinaire, devrait donner de l'or,—ne fasse pas double emploi avec le troisième des objets magiques, la meule d'où tombe de l'argent.

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Dans les remarques de notre no 42, les trois Frères, nous aurons encore divers rapprochements à faire avec des contes orientaux au sujet des objets merveilleux que l'on a vus figurer dans notre conte et dans sa variante.

XII
LE PRINCE & SON CHEVAL

Il était une fois un roi qui avait un fils. Un jour, il lui dit: «Mon fils, je pars en voyage pour une quinzaine. Voici toutes les clefs du château, mais vous n'entrerez pas dans telle chambre.—Non, mon père,» répondit le prince. Dès que son père eut le dos tourné, il courut droit à la chambre et y trouva une belle fontaine d'or; il y trempa le doigt; aussitôt son doigt fut tout doré. Il essaya d'enlever l'or, mais il eut beau frotter, rien n'y fit; il se mit un linge au doigt.

Le soir même, le roi revint. «Eh bien! mon fils, avez-vous été dans la chambre?—Non, mon père.—Qu'avez-vous donc au doigt?—Rien, mon père.—Mon fils, vous avez quelque chose.—C'est que je me suis coupé le doigt en taillant la soupe à nos domestiques.—Montrez-moi votre doigt.» Il fallut bien obéir. «A qui me fierai-je,» dit le roi, «si je ne puis me fier à mon fils?» Puis il lui dit: «Je vais repartir en voyage pour quinze jours. Tenez, voici toutes mes clefs, mais n'entrez pas dans la chambre où je vous ai déjà défendu d'entrer.—Non, mon père; soyez tranquille.»

A peine son père fut-il parti que le prince courut à la fontaine d'or; il y plongea ses habits et sa tête; aussitôt ses habits furent tout dorés et ses cheveux aussi. Puis il entra dans l'écurie, où il y avait deux chevaux, Moreau et Bayard. «Moreau,» dit le prince, «combien fais-tu de lieues d'un pas?—Dix-huit.—Et toi, Bayard?—Moi, je n'en fais que quinze, mais j'ai plus d'esprit que Moreau. Vous ferez bien de me prendre.» Le prince monta sur Bayard et partit en toute hâte.

Le soir même, le roi revint au château. Ne voyant pas son fils, il courut à l'écurie. «Où est Bayard?» dit-il à Moreau.—«Il est parti avec votre fils.» Le roi prit Moreau et se mit à la poursuite du prince.

Au bout de quelque temps, Bayard dit au jeune homme: «Ah! prince, nous sommes perdus! je sens derrière nous le souffle de Moreau. Tenez, voici une éponge; jetez-la derrière vous le plus haut et le plus loin que vous pourrez.» Le prince fit ce que lui disait son cheval, et, à l'endroit où tomba l'éponge, il s'éleva aussitôt une grande forêt. Le roi franchit la forêt avec Moreau. «Ah! prince,» dit Bayard, «nous sommes perdus! je sens derrière nous le souffle de Moreau. Tenez, voici une étrille; jetez-la derrière vous le plus haut et le plus loin que vous pourrez.» Le prince jeta l'étrille, et aussitôt il se trouva une grande rivière entre eux et le roi. Le roi passa la rivière avec Moreau. «Ah! prince,» dit Bayard, «nous sommes perdus! je sens derrière nous le souffle de Moreau. Tenez, voici une pierre; jetez-la derrière vous le plus haut et le plus loin que vous pourrez.» Le prince jeta la pierre, et il se dressa derrière eux une grande montagne de rasoirs. Le roi voulut la franchir, mais Moreau se coupait les pieds; quand ils furent à moitié de la montagne, il leur fallut rebrousser chemin.

Cependant le prince rencontra un jeune garçon, qui venait de quitter son maître et retournait au pays. «Mon ami,» lui dit-il, «veux-tu échanger tes habits contre les miens?—Oh!» répondit le jeune garçon, «vous voulez vous moquer de moi.» Il lui donna pourtant ses habits; le prince les mit; puis il acheta une vessie et s'en couvrit la tête. Ainsi équipé, il se rendit au château du roi du pays, et demanda si l'on avait besoin d'un marmiton: on lui répondit que oui. Comme il gardait toujours la vessie sur sa tête et ne laissait jamais voir ses cheveux, tout le monde au château le nommait le Petit Teigneux.

Or, le roi avait trois filles qu'il voulait marier: chacune des princesses devait désigner celui qu'elle choisirait en lui jetant une pomme d'or. Les seigneurs de la cour vinrent donc à la file se présenter devant elles, et les deux aînées jetèrent leurs pommes d'or, l'une à un bossu, l'autre à un tortu. Le Petit Teigneux s'était glissé au milieu des seigneurs; ce fut à lui que la plus jeune des princesses jeta sa pomme: elle l'avait vu démêler sa chevelure d'or, et elle savait à quoi s'en tenir sur son compte. Le roi fut bien fâché du choix de ses filles: «Un tortu, un bossu, un teigneux,» s'écria-t-il, «voilà de beaux gendres!»

Quelque temps après, il tomba malade. Pour le guérir, il fallait trois pots d'eau de la reine d'Hongrie: le tortu et le bossu se mirent en route pour les aller chercher. Le prince dit à sa femme: «Va demander à ton père si je puis aussi me mettre en campagne.»

«Bonjour, mon cher père.—Bonjour, madame la Teigneuse.—Le Teigneux demande s'il peut se mettre en campagne.—A son aise. Qu'il prenne le cheval à trois jambes, qu'il parte et qu'il ne revienne plus.»

Elle retourna trouver son mari. «Eh bien! qu'est-ce qu'a dit ton père?—Mon ami, il vous dit de prendre le cheval à trois jambes et de partir.» Elle n'ajouta pas que le roi souhaitait de ne pas le voir revenir. Le prince monta donc sur le vieux cheval et se rendit au bois où il avait laissé Bayard. Il trouva auprès de Bayard les trois pots d'eau de la reine d'Hongrie; il les prit et remonta sur le cheval à trois jambes. En passant près d'une auberge, il y aperçut ses deux beaux-frères qui étaient à rire et à boire. «Eh bien!» leur dit-il, «vous n'êtes pas allés chercher l'eau de la reine d'Hongrie?—Oh!» répondirent-ils, «à quoi bon? Est-ce que tu l'aurais trouvée?—Oui.—Veux-tu nous vendre les trois pots?—Vous les aurez, si vous voulez que je vous donne cent coups d'alène dans le derrière.—Bien volontiers.»

Le tortu et le bossu allèrent porter au roi les trois pots d'eau de la reine d'Hongrie. «Vous n'avez pas vu le Teigneux?» leur demanda le roi.—«Non vraiment, sire,» répondirent-ils. «En voilà un beau que votre Teigneux!»

Quelque temps après, il y eut une guerre. Le prince dit à sa femme: «Va demander à ton père si je puis me mettre en campagne.»

«Bonjour, mon cher père.—Bonjour, madame la Teigneuse.—Le Teigneux demande s'il peut se mettre en campagne.—A son aise. Qu'il prenne le cheval à trois jambes, qu'il parte et qu'il ne revienne plus.»

Elle retourna trouver son mari. «Eh bien! qu'est-ce qu'a dit ton père?—Mon ami, il vous dit de prendre le cheval à trois jambes et de partir.» Elle n'ajouta pas que le roi souhaitait de ne pas le voir revenir. Le prince se rendit au bois sur le cheval à trois jambes. Arrivé là, il mit ses habits dorés, monta sur Bayard et s'en fut combattre les ennemis. Il remporta la victoire. Or, c'était contre le roi son père qu'il avait livré bataille.

Le tortu et le bossu, qui avaient regardé de loin le combat, retournèrent auprès du roi et lui dirent: «Ah! sire, si vous aviez vu le vaillant homme qui a gagné la bataille!—Hélas!» dit le roi, «si j'avais encore ma plus jeune fille, je la lui donnerais bien volontiers!... Mais avez-vous vu le Teigneux?—Non vraiment, sire,» répondirent-ils. «En voilà un beau que votre Teigneux!»

Survint une nouvelle guerre. Le prince envoya sa femme demander pour lui au roi la permission de se mettre en campagne. Puis, s'étant rendu au bois sur le cheval à trois jambes, il mit ses habits dorés, monta sur Bayard, et partit pour la guerre, encore plus beau que la première fois. Il gagna la bataille, et le tortu et le bossu, qui regardaient de loin, disaient: «Ah! le bel homme! le vaillant homme!—Ah! sire,» dirent-ils au roi, «si vous aviez vu le vaillant homme qui a gagné la bataille!—Hélas!» dit le roi, «que n'ai-je encore ma plus jeune fille! je la lui donnerais bien volontiers... Mais avez-vous vu le Teigneux?—Non vraiment, sire. En voilà un beau que votre Teigneux!»

Il fallait encore deux pots d'eau de la reine d'Hongrie pour achever la guérison du roi. Le prince fit demander au roi la permission de se mettre en campagne, et s'en alla au bois sur le cheval à trois jambes. Il trouva les deux pots près de Bayard; il les prit, puis il repartit. En passant devant une auberge, il y vit ses deux beaux-frères qui étaient à rire et à boire. «Eh bien!» leur dit-il, «vous n'allez pas chercher l'eau de la reine d'Hongrie?—Non,» répondirent-ils; «à quoi bon? En aurais-tu par hasard?—Oui, j'en rapporte deux pots.—Veux-tu nous les vendre?—Je veux bien vous les céder, si vous me donnez vos pommes d'or.—Qu'à cela ne tienne! les voilà.»

Le prince prit les pommes d'or, et ses beaux-frères allèrent porter au roi l'eau de la reine d'Hongrie. «Avez-vous vu le Teigneux?» leur demanda le roi.—«Non vraiment, sire,» répondirent-ils. «En voilà un beau que votre Teigneux!»

Bientôt après, le roi eut de nouveau à soutenir une guerre. Le prince se rendit au bois, comme les fois précédentes, sur le cheval à trois jambes. Arrivé là, il mit ses habits dorés, avec lesquels il avait encore meilleur air qu'auparavant, monta sur Bayard et partit. Il gagna encore la bataille. Comme il s'en retournait au galop, le roi, qui cette fois assistait au combat, lui cassa sa lance dans la cuisse afin de pouvoir le reconnaître plus tard.

De retour dans le bois, Bayard dit à son maître: «Prince, je suis prince aussi bien que vous: je devais rendre cinq services à un prince. Voulez-vous partir avec moi? Mais maintenant où est mon royaume, où est tout ce que je possédais?» Le prince le laissa partir seul, et revint au château sur le cheval à trois jambes.

Le roi fit publier partout que celui qui avait gagné la bataille recevrait une grande récompense. Beaucoup de gens se présentèrent au château après s'être cassé une lance dans la cuisse; mais on n'avait pas de peine à reconnaître que ce n'était pas la lance du roi.

Cependant le prince était arrivé chez lui, et sa femme avait envoyé chercher un médecin pour retirer la lance. Le roi vit entrer le médecin; comme celui-ci restait longtemps, il entra lui-même et reconnut sa lance; il ne savait comment expliquer la chose. Le prince lui dit: «C'est moi qui ai tout fait. La première fois, j'ai trouvé les trois pots d'eau de la reine d'Hongrie près de mon cheval; je les ai cédés à mes beaux-frères moyennant cent coups d'alène que je leur ai donnés dans le derrière. La seconde fois, ils m'ont donné leurs pommes d'or pour avoir les deux autres pots.»

Le roi fit alors venir le tortu et le bossu: «Eh bien!» leur dit-il, «où sont vos pommes d'or?—Nous ne les avons plus.» On leur donna à chacun un coup de pied et on les mit à la porte. On fit la paix avec le père du prince, et tout le monde fut heureux.