REMARQUES
Notre conte présente, pour l'ensemble, mais traité d'une façon originale, un thème que nous appellerons, si l'on veut, à cause du conte hessois bien connu de la collection Grimm (no 57), le thème de l'Oiseau d'or, auquel sont venus se joindre divers autres éléments.
Rappelons en quelques mots ce thème de l'Oiseau d'or, dans sa forme la plus habituelle: Les trois fils d'un roi partent successivement à la recherche d'un oiseau merveilleux que leur père veut posséder. Les deux aînés se montrent peu charitables à l'égard d'un renard (ou parfois d'un loup, ou d'un ours): ils refusent de lui donner à manger, ou ils tirent sur lui, malgré ses prières. Arrivés dans une ville, ils se laissent retenir dans une hôtellerie, font des dettes et sont mis en prison. Le plus jeune prince, qui a été bon envers le renard, reçoit de celui-ci l'indication des moyens à prendre pour s'emparer de l'oiseau qui est dans le palais d'un roi; mais il ne suit pas exactement les instructions du renard, et il est fait prisonnier. Il obtiendra sa liberté et de plus l'oiseau, s'il procure au roi un cheval merveilleux qui est en la possession d'un autre roi. Son imprudence le fait encore tomber entre les mains des gardiens du cheval, et il doit aller chercher pour ce second roi certaine jeune fille que le roi veut épouser. Cette fois il ne s'écarte pas des conseils du renard. Il s'empare de la jeune fille, et il a l'adresse de s'emparer aussi du cheval et de l'oiseau. Comme il s'en retourne vers le pays de son père, il rencontre ses frères qu'on va pendre; il les délivre malgré le conseil que le renard lui avait donné de ne pas acheter de «gibier de potence». (Tout cet épisode n'existe que dans certaines versions.) Pour récompense, ses frères se débarrassent de lui (dans plusieurs versions, ils le jettent dans un puits) et lui enlèvent l'oiseau, le cheval et la jeune fille. Le renard le sauve; le jeune homme revient chez le roi son père, et ses frères sont punis.
Ce thème se retrouve, plus ou moins complet, dans un assez grand nombre de contes, qui ont été recueillis en Allemagne (Grimm, no 57; Wolf, p. 230), dans le «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, no 7), chez les Tchèques de Bohême (Chodzko, p. 285), chez les Valaques (Schott, no 26), en Russie (Ralston, p. 286), en Norwège (Asbjœrnsen, Tales of the Fjeld, p. 364), en Ecosse (Campbell, no 46), en Irlande (Kennedy, II, p. 47), etc.
Le thème de l'Oiseau d'or a une grande affinité avec un autre thème qui est développé dans le conte no 97 de la collection Grimm (l'Eau de la vie) et dans d'autres contes allemands (Wolf, p. 54; Meier, no 5; Simrock, no 47; Knoop, pp. 234 et 236); dans des contes autrichiens (Vernaleken, nos 52 et 53); dans un conte tyrolien (Zingerle, II, p. 225), un conte suédois (Cavallius, no 9), un conte écossais (Campbell, no 9), un conte lithuanien (Schleicher, p. 26), un conte polonais (Tœppen, p. 154), un conte toscan (Comparetti, no 37), un conte sicilien (Gonzenbach, no 64), un conte portugais du Brésil (Roméro, no 25), etc.
Dans tous ces contes, trois princes vont chercher pour leur père l'eau de la vie ou un fruit merveilleux qui doit le guérir, et c'est le plus jeune qui réussit dans cette entreprise. Dans plusieurs,—notamment dans des contes allemands, dans les contes autrichiens, le conte lithuanien et le conte italien,—les deux aînés font des dettes, et ils sont au moment d'être pendus, quand leur frère paie les créanciers (dans des contes allemands et dans les contes autrichiens, malgré l'avis que lui avait donné un ermite, un nain ou des animaux reconnaissants, de ne pas acheter de «gibier de potence»). Il est tué par eux ou, dans un conte allemand (Meier, no 5), jeté dans un grand trou; mais ensuite il est rappelé à la vie dans des circonstances qu'il serait trop long d'expliquer.
Il est curieux de voir comment le thème de l'Oiseau d'or s'est modifié dans notre conte.
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L'introduction se rattache aux contes du type de l'Eau de la vie. Notons ici, comme lien entre les contes des deux types, un conte allemand du type de l'Oiseau d'or (Wolf, p. 230), dans lequel les princes s'en vont à la recherche d'un oiseau dont le chant doit guérir le roi. (Comparer Grimm, III, p. 98.)
L'épisode du berger envers lequel les deux frères aînés sont impolis et peu complaisants appartient encore au thème de l'Eau de la vie, ou du moins se retrouve comme idée dans plusieurs contes allemands de ce type, dans lesquels les deux princes répondent grossièrement à un nain ou à un vieillard (Grimm, no 97; Simrock, no 47; Meier, no 5). Comme forme, il correspond à un passage d'un conte de Mme d'Aulnoy, tout différent pour le reste, Belle-Belle ou le Chevalier Fortuné, où la plus jeune des filles d'un vieux seigneur aide une bergère à retirer sa brebis d'un fossé.—Dans le conte allemand de la collection Wolf, c'est envers un ours (qui tient ici la place du renard) que les deux princes se montrent impolis; ce qui, sur ce point encore, rapproche les contes des deux types. Ordinairement, dans les contes du type de l'Oiseau d'or, les deux frères aînés tirent sur le renard, et le plus jeune seul en a pitié. Notre conte présente successivement les deux épisodes; mais, dans le second, il ne met pas en scène les frères aînés.
Nous ne nous arrêterons qu'un instant sur les dons que le «petit bossu» reçoit d'abord du berger, puis du renard. La serviette dans laquelle il y a de quoi boire et manger est évidemment une altération de la serviette merveilleuse de notre no 4, Tapalapautau, serviette qui se couvre de mets au commandement.—Les flèches qui ne manquent pas leur but et le flageolet qui fait danser se retrouvent également associés dans un conte allemand (Grimm, III, p. 192), dans un conte flamand (Wolf, Deutsche Mærchen und Sagen, no 24), dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, no 7) et dans un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, Légendes, I, p. 48). Comparer la sarbacane et le violon du no 110 de la collection Grimm.
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L'épisode de l'homme mort que le «petit bossu» fait enterrer appartient au thème bien connu du Mort reconnaissant, que M. Benfey a étudié dans son introduction au Pantchatantra (t. I, p. 221, et t. II, p. 532), M. Kœhler dans des revues allemandes (Germania, t. III, p. 199 seq.; Orient und Occident, t. II, p. 322 seq.), et M. d'Ancona dans la Romania (1874, p. 191), à propos d'un récit du Novellino italien. Ce conte du Mort reconnaissant, très répandu en Europe, a été aussi recueilli en Arménie; il forme le sujet de plusieurs récits et poèmes du moyen-âge.
Ce qui explique comment ce thème s'est introduit dans notre conte et combiné avec le thème de l'Oiseau d'or, c'est que, dans plusieurs de ses formes, il présente une certaine parenté avec ce dernier thème. En d'autres termes, il existe dans les deux thèmes des éléments communs qui les rattachent l'un à l'autre. On va le voir, par l'analyse rapide d'un romance espagnol qui a pour fond le thème du Mort reconnaissant (R. Kœhler, Orient und Occident, loc. cit., p. 323): Un jeune marchand vénitien, se trouvant à Tunis, rachète le corps d'un chrétien auquel un créancier refusait la sépulture. En même temps, il procure la liberté à une esclave chrétienne, qu'il épouse, une fois de retour à Venise, bien qu'elle refuse de faire connaître son origine. Peu de temps après, un capitaine de vaisseau l'invite à venir avec sa femme lui rendre visite sur son navire, et il le fait jeter à la mer. Le Vénitien est sauvé, grâce à une planche à laquelle il se cramponne. Il est recueilli par un ermite qui plus tard l'envoie sur le rivage, où il trouve un vaisseau. Le capitaine de ce vaisseau le débarque en Irlande et le charge de remettre une lettre au roi. Dans cette lettre il est dit que le porteur est un grand médecin, qui, par sa seule vue, guérira la princesse malade. Celle-ci, en effet, est la femme du Vénitien, et, en le reconnaissant, elle recouvre la santé. Il est ensuite expliqué que la planche, l'ermite et le capitaine du second vaisseau, étaient l'âme du mort dont le Vénitien a fait enterrer le corps.—Ainsi, dans ce conte comme dans notre Petit Bossu, le héros est jeté à l'eau par un envieux qui lui enlève une princesse délivrée par lui, et, plus tard, il guérit par sa seule vue la princesse, malade de chagrin. Il n'est donc pas étonnant que les deux thèmes, voisins sur plusieurs points, se soient fusionnés.—Dans le conte lorrain, le renard n'est autre qu'une incarnation de l'homme mort, qui sert le prince par reconnaissance. Si le conte était bien conservé, le mort finirait par se faire connaître à son bienfaiteur, en lui disant adieu pour la dernière fois. Cette interprétation, qui nous était venue à l'esprit en étudiant pour la première fois notre conte, est maintenant une certitude: dans trois contes, qui se rattachent au thème de l'Oiseau d'or, un conte basque (Webster, p. 182), un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, no 1), et un conte portugais du Brésil (Roméro, no 10), il est dit expressément que le renard qui secourt le prince est l'«âme» d'un homme mort que, comme dans notre conte, le prince a fait enterrer. Comparer encore un conte toscan (Nerucci, no 52), se rattachant aussi au thème de l'Oiseau d'or et dans lequel l'âme de l'homme mort prend la forme d'un lièvre.
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Le batelier qui, depuis des siècles, transporte les voyageurs de l'autre côté du fleuve et dont le prince est en danger de prendre la place, se retrouve dans le conte hessois le Diable aux trois cheveux d'or (Grimm, no 29) et dans diverses variantes de ce thème. Ainsi, chez les Tchèques de Bohême (Chodzko, p. 40), en Norwège (Asbjœrnsen, t. I, no 5), en Allemagne (Meier, no 73; Prœhle, II, no 8), dans le Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 70).
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A partir de l'arrivée du prince chez l'ogre, notre conte entre tout à fait dans le thème de l'Oiseau d'or. La plupart des éléments de ce thème s'y retrouvent, mais autrement groupés. Ainsi, l'ogre de notre conte résume en sa personne les divers rois possesseurs des êtres merveilleux qu'il s'agit d'enlever. L'oiseau vert remplace l'oiseau d'or ou l'oiseau de feu, et, quand le renard dit au «petit bossu» de prendre le plus laid des deux oiseaux verts et ensuite la plus laide mule, c'est là certainement un souvenir altéré de la recommandation faite au prince, dans la forme originale du thème, de se garder de retirer l'oiseau d'or de sa cage de bois ou de mettre au cheval merveilleux une selle d'or. Le cheval merveilleux lui-même est devenu, dans notre conte, la mule qui fait sept lieues d'un pas[231]. Enfin la princesse qui est retenue dans le château de l'ogre, c'est la princesse aux cheveux d'or du thème primitif. Quant à l'eau qui rajeunit, comme il y a eu dans le conte lorrain combinaison du thème de l'Eau de la vie avec celui de l'Oiseau d'or, elle devait naturellement figurer en plus à cet endroit du récit.
Le jugement que les deux frères du «petit bossu» rendent sans le savoir contre eux-mêmes termine aussi plusieurs contes étrangers, mais des contes différents du nôtre pour l'ensemble du récit. Voir, par exemple, les contes allemands nos 13 et 135 de la collection Grimm, un conte tyrolien (Zingerle, II, p. 131), deux contes siciliens (Gonzenbach, nos 11 et 13), un conte grec moderne (Simrock, appendice, no 3), etc.
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En Orient, nous avons plusieurs rapprochements à faire. On y trouvera sans doute nombre de détails qui se rapportent moins à notre conte, dans sa forme actuelle, qu'à ses deux thèmes principaux, dans leur pureté, le thème de l'Oiseau d'or et celui de l'Eau de la vie (ce dernier surtout); mais on n'aura pas de peine à y reconnaître non seulement l'idée générale de notre Petit Bossu,—l'expédition de plusieurs princes qui vont chercher pour le roi leur père un objet merveilleux, le succès du plus jeune et la trahison des aînés, à la fin punie,—mais encore, tantôt dans l'un, tantôt dans l'autre de ces récits orientaux, plusieurs des traits les plus caractéristiques de notre conte: ainsi, nous y verrons le plus jeune prince dédaigné par son père; les frères aînés faisant des dettes, réduits à la misère et retenus prisonniers, puis délivrés par le jeune prince; celui-ci jeté par eux dans un puits, etc.
Prenons d'abord la grande collection de contes, chants et poèmes des Tartares de la Sibérie méridionale, qui a été publiée par M. W. Radloff et déjà citée plusieurs fois par nous. Elle contient, dans le volume concernant les Kirghiz, à côté des chants et récits non écrits, quelques poèmes formant dans le pays une sorte de littérature. Dans l'un de ces poèmes (t. III, p. 535 seq.), trois princes se mettent en route ensemble pour aller chercher certain rossignol, que leur père a vu en songe. Arrivés à un endroit où trois chemins s'ouvrent devant eux, ils se séparent. Le plus jeune, Hæmra, devient l'époux d'une péri (sorte de fée), et, avec l'aide de celle-ci, il parvient à prendre l'oiseau merveilleux. Comme il s'en retourne, il rencontre dans une auberge ses deux frères, devenus valets de cuisine[232]; il paie leurs dettes et les emmène avec lui. En chemin, ses frères lui crèvent les yeux et le jettent dans un puits. Le rossignol qu'ils rapportent à leur père révèle à celui-ci le sort de Hæmra. Le poème s'arrête court: on s'attendait à voir reparaître la péri, qui avait donné à Hæmra, pour qu'il pût l'appeler en cas de danger, une boucle de ses cheveux.
Dans un conte tartare de la même collection (t. IV, p. 146), trois princes partent aussi à la recherche d'un oiseau merveilleux. Le plus jeune seul se montre charitable envers un loup, qui lui indique où est l'oiseau et ce qu'il doit faire pour s'en emparer. Suit, comme dans le thème de l'Oiseau d'or, une série d'entreprises (enlever des chevaux, une guitare d'or, une jeune fille), entreprises auxquelles le prince est condamné pour avoir oublié les recommandations du loup. Il manque dans ce conte tartare la trahison des frères aînés.
Ce dernier trait se retrouve dans un conte kabyle (J. Rivière, p. 235), qui se rattache étroitement, comme le conte tartare, au thème de l'Oiseau d'or. Oiseau merveilleux, à la recherche duquel partent trois princes, fils des trois femmes d'un roi; conseil donné au troisième, fils d'une négresse, par une vieille qui remplace ici le loup ou le renard; désobéissance du prince, lequel est obligé, en conséquence, d'aller chercher le cheval du prince des génies et ensuite la fille de l'ogresse: toute la marche du récit est identique dans les deux contes. Dans le conte kabyle, la trahison des deux frères du héros ne consiste pas en ce qu'ils jettent celui-ci dans un puits, mais en ce qu'ils coupent la corde après l'y avoir descendu et s'être emparés de sept femmes, prisonnières d'un ogre, que le héros avait délivrées et qu'il avait fait remonter par ses frères. Toute la fin de ce conte se rapporte au thème de la descente dans le monde souterrain, dont nous avons traité dans les remarques de notre no 1 Jean de l'Ours. (Comparer les remarques de notre no 52, la Canne de cinq cents livres.)
La collection de contes avares du Caucase, traduits par M. Schiefner, nous fournit encore un conte (no 1) à rapprocher du nôtre. Si on laisse de côté un long épisode dont nous aurons occasion de reparler plus tard, ce conte peut se résumer très brièvement. Le commencement est celui du poème kirghiz; seulement, à la place du rossignol, il y a un «cheval de mer». C'est avec l'aide d'une vieille géante, sorte d'ogresse, dont il a su gagner la bienveillance, que le plus jeune prince parvient à se rendre maître du cheval et aussi d'une fille du roi de la mer. A son retour, en passant dans une ville, il trouve ses frères réduits à la misère et devenus valets, l'un chez un boulanger, l'autre chez un boucher. Il les prend avec lui; mais ceux-ci, envieux, s'arrangent de façon à le faire tomber dans un puits. Le cheval l'en retire, et, à sa vue, ses frères prennent la fuite pour ne plus revenir.
On peut également citer ici un conte arabe (Mille et une Nuits, t. XI, p. 175, de la traduction allemande dite de Breslau), dans lequel trois princes partent à la recherche d'un oiseau que leur père, le sultan du pays d'Yémen, veut avoir. Le plus jeune, Aladin, dédaigné de son père, délivre successivement deux princesses exposées à des monstres et les épouse; puis il les abandonne pendant leur sommeil après leur avoir écrit dans la main son nom et son pays. Enfin il arrive dans la ville où se trouve la princesse qui possède l'oiseau. Grâce aux conseils d'un vieillard, il peut pénétrer dans le palais, gardé par des lions, et il se retire en toute hâte après avoir écrit son nom et son pays dans la main de la princesse endormie. Puis il reprend le chemin de la capitale de son père. Parvenu non loin de là, il rencontre ses frères qui l'accablent de coups et lui prennent l'oiseau. Mais bientôt arrivent auprès de la ville, accompagnées des sultans leurs pères et de grandes armées, les deux princesses qu'Aladin a délivrées et celle dans le palais de laquelle il a pénétré. La trahison des frères aînés se découvre, et le sultan d'Yémen cède son trône à Aladin[233].
Arrivons à l'Inde. Nous donnerons d'abord l'analyse d'un roman hindoustani, traduit par M. Garcin de Tassy dans la Revue de l'Orient, de l'Algérie et des colonies (1858, t. I, p. 212) sous ce titre: La Doctrine de l'amour, ou Taj-Ulmuluk et Bakawali, roman de philosophie religieuse, par Nihal Chand, de Delhi: Le roi Zaïn Ulmuluk a perdu la vue. Les médecins déclarent que le seul remède est la «rose de Bakawali.» Les quatre fils aînés du roi partent pour aller chercher cette rose. Un cinquième fils, Taj-Ulmuluk, que son père a fait élever dans un palais éloigné, les rencontre et, apprenant d'une personne de leur suite qui ils sont et où ils vont, il se joint à l'escorte comme un simple voyageur. Arrivés dans une ville, les quatre aînés entrent dans le palais d'une courtisane, nommée Lakkha, et perdent au jeu, par la ruse de cette femme, tout leur argent et leur liberté. Taj-Ulmuluk résout de les délivrer; il gagne la partie contre Lakkha et la rend son esclave. Il lui raconte alors son histoire et apprend que la rose se trouve dans le jardin de Bakawali, fille du roi des fées. Mais le soleil lui-même ne saurait pénétrer à travers la quadruple enceinte de ce jardin. Des millions de dives (génies) veillent de tous côtés; en l'air, des fées écartent les oiseaux; sur la terre, la garde est confiée à des serpents et à des scorpions; au dessous du sol, au roi des rats avec des milliers de ses sujets. Taj-Ulmuluk s'habille en derviche et se met en marche. Bientôt il tombe entre les mains d'un dive géant qui veut d'abord le manger, puis qui a pitié de lui et finit par le prendre en amitié, surtout quand le prince lui a fait goûter des mets délicieux apprêtés par lui. Ce dive s'engage par serment à faire ce que le prince désirera. Le prince lui parle de la rose[234]. Le dive fait venir un autre dive, lequel envoie le prince à sa sœur Hammala, chef des dives qui gardent la rose. Après divers incidents, Hammala ordonne au roi des rats de creuser un passage souterrain et de porter Taj-Ulmuluk dans le jardin de Bakawali. Taj-Ulmuluk prend la rose, pénètre dans le château de Bakawali endormie et emporte l'anneau de celle-ci. De retour, il délivre ses frères, toujours prisonniers de la courtisane, sans se faire connaître d'eux, et les suit, déguisé en fakir. Les entendant se vanter d'avoir la rose, il a l'imprudence de leur dire que c'est lui qui la possède et de le prouver en rendant la vue à un aveugle. Ses frères lui prennent la rose, l'accablent de coups et retournent chez leur père, à qui ils rendent la vue.—La suite de ce roman hindoustani serait trop longue à raconter ici en détail. Elle se rapproche de plusieurs contes du type de l'Eau de la vie. Bakawali, surprise de la disparition de sa rose et de son anneau, se met à la recherche du ravisseur. Elle finit par le trouver; les méchants frères sont démasqués, et Taj-Ulmuluk, qui a été secouru dans sa détresse par sa protectrice Hammala, épouse Bakawali.
Dans l'Inde encore, nous trouvons un autre récit dans lequel on reconnaîtra facilement, malgré de nombreuses particularités, plusieurs traits des contes que nous avons étudiés dans ces remarques. C'est un conte populaire qui a été recueilli dans le Bengale (Indian Antiquary, t. IV, 1875, p. 54 et suiv.). En voici le résumé: Un roi a deux fils, Chandra et Siva Dâs, nés de ses deux femmes, Surâni et Durâni. Il ne peut souffrir Siva Dâs ni sa mère, et il les a relégués dans une cabane où ils vivent d'aumônes. Siva Dâs est très dévot au dieu Siva, et il en a reçu un sabre qui donne la victoire à son possesseur, le protège contre les dangers et le transporte où il le désire. Or, une nuit, le roi fait un rêve merveilleux, auquel il ne cesse de penser: il a vu endormie une femme dont la beauté illumine tout un palais; chaque fois qu'elle respire, une flamme sort de ses narines, comme une fleur. Il déclare à son premier ministre que, si celui-ci ne lui montre pas «son rêve», il le fera mettre à mort. Le premier ministre part aussitôt avec Chandra et une nombreuse suite. Entendant parler du songe de son père, Siva Dâs fait demander au roi la permission de se mettre lui aussi en campagne. «Qu'il parte si bon lui semble, dit le roi; s'il meurt, je n'en serai pas fâché: il n'est pas mon fils.» Siva Dâs se fait transporter par son sabre à la place où sont Chandra et ses compagnons, qu'il trouve arrêtés par une forêt. Grâce à son sabre, Siva Dâs peut traverser cette forêt, et, arrivé à un village, il se met aux gages d'un roi qui, en récompense d'un grand service rendu, lui donne sa fille en mariage. Puis il se fait transporter dans le pays des râkshasas (mauvais génies, ogres). Pris par deux râkshasas, il est apporté par eux à leur roi qui, loin de vouloir le manger, le prend en amitié et le marie à sa fille. Un jour Siva Dâs raconte au roi des râkshasas l'histoire du rêve. Le roi lui dit que ce «rêve» existe, et il le renvoie à certain ascète qui vit dans la forêt. L'ascète donne à Siva Dâs le moyen de trouver l'apsara (danseuse céleste) que son père a vue en songe et de conquérir sa main[235]. L'apsara ne reste que quelque temps avec Siva Dâs et lui donne en le quittant une flûte qui lui servira à la faire venir auprès de lui quand il le voudra. Siva Dâs retourne auprès de son beau-père le râkshasa, qui lui fait encore épouser sa nièce; puis il s'arrête chez le roi, son autre beau-père, et se fait transporter par le sabre, lui et ses trois femmes, à l'endroit où sont restés Chandra et le premier ministre. Sur une question de Chandra, il lui dit qu'il a trouvé le «rêve» du roi. Chandra en conclut que ce «rêve» est l'une des trois femmes que Siva Dâs a ramenées, et il complote avec le ministre de tuer Siva Dâs et de s'emparer de ses femmes. Un jour, il invite Siva Dâs à jouer avec lui aux dés sur la margelle d'un puits. Siva Dâs, soupçonnant quelque mauvais dessein, dit à ses femmes que, si Chandra le précipite dans le puits, il faudra qu'elles y jettent aussitôt leurs beaux vêtements et leurs ornements. Chandra l'ayant effectivement poussé dans le puits, où le sabre merveilleux l'empêche de périr, elles font ce que Siva Dâs leur avait prescrit, et celui-ci prend tous ces objets avec lui. Quand Chandra arrive à la cour de son père, le roi, très joyeux, invite d'autres rois à venir voir son «rêve», et Surâni, la mère de Chandra, envoie dire à Durâni, la mère de Siva Dâs, de venir la trouver. Cependant Siva Dâs s'est transporté en secret dans sa maison, et il dit à sa mère d'aller chez Surâni et de se parer des habits et des ornements qu'il a rapportés du pays des râkshasas (ceux que ses femmes lui ont jetés dans le puits): personne n'a jamais vu de ces ornements et personne ne peut les imiter. Quand les trois jeunes femmes remarquent les vêtements et les ornements que porte Surâni, elles se disent l'une à l'autre que ce doit être la mère de leur mari[236]. Pendant ce temps, les rois se sont tous réunis, et Chandra doit leur montrer le «rêve.» Il va trouver les jeunes femmes, et, voyant qu'elles ne savent rien du rêve, il s'enfuit par une porte dérobée. Les trois princesses révèlent alors ce qui s'est passé. Chandra et sa mère sont bannis; Siva Dâs et Durâni, mis à leur place. Siva Dâs fait venir sa femme l'apsara, et le roi le fait monter sur son trône.
Enfin, un autre conte indien, lui aussi du Bengale, présente, sous une forme très touffue, un thème du même genre, avec quelques traits de nos nos 1 et 52, Jean de l'Ours et la Canne de cinq cents livres. Voici le résumé de ce conte indien (Indian Antiquary, 1872, p. 115): Un roi avait deux «reines», Duhâ et Suhâ. Cette dernière avait deux fils; Duhâ n'en avait qu'un, et il était boiteux. Une nuit, le roi rêva qu'il voyait un arbre dont le tronc était d'argent; les branches, d'or; les feuilles, de diamant; et des paons se jouaient dans les branches et mangeaient les fruits, qui étaient des perles. Quand le roi eut ce spectacle devant les yeux, il perdit subitement la vue, et ensuite il rêva encore que, s'il était en présence de l'arbre merveilleux, il la recouvrerait: autrement, il demeurerait aveugle pour le reste de ses jours. A son réveil, le roi, plongé dans une profonde tristesse, ne voulut dire mot à personne. Ce ne fut qu'aux deux fils de Suhâ qu'il consentit à raconter ce qui lui était arrivé. Les princes dirent à leur père qu'ils trouveraient le moyen de découvrir l'arbre; ils montèrent à cheval et se mirent en campagne.—Le pauvre boiteux, fils de Duhâ, ayant appris ce qui s'était passé, dit à sa mère qu'il voudrait, lui aussi, se mettre à la recherche de l'arbre. Sa mère lui répondit que le roi ne pouvait le souffrir et qu'il n'y fallait pas penser. A la fin, pourtant, elle l'envoya demander la permission au roi. Le prince se rendit au palais, mais il n'osa s'approcher de son père. Après un entretien avec son premier ministre, qui lui fit connaître les intentions du prince, le roi dit à ce dernier de faire comme bon lui semblerait; il lui donna un peu d'argent et un cheval, et le congédia.—Le prince alla trouver sa mère et, en la quittant, il lui donna une certaine plante: «Mère,» lui dit-il, «ayez soin de cette plante et regardez-y chaque jour: si vous la voyez se flétrir, vous connaîtrez par là qu'il me sera arrivé quelque malheur; si elle meurt, ce sera signe que moi aussi je serai mort; si elle est bien fleurie, vous pourrez être sûre que je serai en bonne santé[237].»—Le prince se mit en route et il rejoignit ses frères, qu'il trouva assis au pied d'un arbre. Le soir venu, les deux fils de Suhâ se couchèrent par terre et s'endormirent; le fils de Duhâ veilla. Or, au sommet de l'arbre il y avait un nid d'oiseaux; le père et la mère étaient justement allés chercher à manger pour leurs petits. Tout à coup le prince vit un serpent qui s'enroulait autour de l'arbre et qui grimpait vers le nid; il tira son épée et tua le monstre. Les oiseaux étant revenus, leurs petits leur apprirent ce qui s'était passé et leur demandèrent qui étaient ces trois hommes. Après avoir entendu l'histoire des princes, les petits demandèrent à leurs parents si ces princes trouveraient l'arbre merveilleux. La mère répondit qu'ils le trouveraient s'ils descendaient dans le puits qui était au pied de l'arbre. Or, pendant cette conversation, le fils de la reine Duhâ était éveillé, et il entendit tout. Le matin, il en parla à ses frères et leur demanda s'ils voulaient descendre dans le puits; mais ils lui dirent d'y aller lui-même, pensant qu'il périrait. Le jeune homme n'hésita pas; il s'attacha à une corde et dit à ses frères de le descendre dans le puits et de le remonter quand il agiterait la corde.
Les aventures du prince dans le monde inférieur et la manière dont il délivre une femme, prisonnière de râkshasas, ont été résumées dans les remarques de notre no 15, les Dons des trois animaux.—Pendant quelque temps, le prince et la femme qu'il a délivrée et qu'il a épousée vivent tranquillement, quand un jour l'envie prend au prince de voir le pays. (Nous abrègerons cette partie du conte.) Le prince se propose d'abord de visiter la «partie nord». La femme lui dit de ne pas aller à l'extrémité le plus au nord. Le prince désobéit, et, à la suite de diverses circonstances, il est métamorphosé en mouton. La femme le délivre.—Dans la partie sud et dans la partie est, il est encore, en conséquence de sa désobéissance, changé en animal: en singe d'abord, puis en cheval, et encore délivré par la femme.—Dans la partie ouest, il va également dans un endroit où il lui était défendu d'aller. Là, il arrive auprès d'un puits, dans lequel étaient tombés un homme, un tigre, un serpent et une grenouille. Homme et animaux l'appellent à leur secours. Le prince déroule la toile de son turban, la fait descendre dans le puits et retire d'abord le tigre. «Prince,» lui dit le tigre, «si jamais il vous arrive malheur, pensez à moi, et j'accourrai pour vous aider; mais surtout ayez soin de ne jamais prêter assistance à une créature qui n'a pas de queue.» Ensuite le prince retire le serpent, qui lui tient le même langage que le tigre. Il passe alors à la grenouille (animal sans queue), qui lui crache au visage et s'en va; puis à l'homme (créature également sans queue), qui, pour tout remerciement, lui lie pieds et poings et le jette dans le puits. Le prince est encore délivré par la femme[238].—Quelque temps après, le prince réfléchit qu'il s'était mis en campagne pour chercher le remède qui devait guérir son père, et voilà qu'il a rencontré cette femme et tout oublié. Il se met à pleurer. La femme lui demande ce qui le chagrine; il le lui explique, et elle dit qu'il faut en effet partir. Elle met des provisions pour plusieurs jours dans une calebasse; mais ensuite elle continue à s'occuper tranquillement de son ménage, sans avoir l'air de songer au départ. Le prince, furieux de cette conduite, prend un grand couteau et coupe en deux la femme d'un seul coup. A peine l'avait-il fait que les jambes de la femme devinrent un tronc d'argent; ses deux bras, des branches d'or; ses mains, des feuilles de diamant; tous ses ornements, des perles, et sa tête, un paon, dansant dans les branches et mangeant les perles. A cette vue, le prince comprit que c'était là l'arbre même qu'il cherchait, et il se dit que c'était grand'pitié qu'il eût tué la femme en cet endroit; car, s'il l'avait amenée à son père, il aurait pu le guérir, tandis que l'arbre était trop grand pour qu'il pût le transporter. Il était au moment de le couper en morceaux, quand le couteau lui échappa des mains: à peine eut-il touché le sol, que l'arbre disparut, et à sa place se trouva la femme, qui dit au jeune homme: «Prince, si j'ai paru ne pas faire attention à votre impatience de partir, c'était pour vous donner l'occasion de voir l'arbre. Maintenant, en me tuant, vous pourrez faire paraître l'arbre devant votre père: quand vous laisserez tomber le couteau par terre, je reprendrai ma forme naturelle. Allons donc trouver mon beau-père et lui rendre la vue.»—Ils allèrent au puits par lequel le prince était descendu et agitèrent la corde. La femme dit au prince: «Faites-vous remonter le premier; autrement, quand vos frères m'auront vue, ils ne voudront plus vous tirer d'ici.» Mais le prince répondit: «Si je remonte le premier et que vous ne me suiviez pas, mon père ne sera pas guéri.» Ils convinrent alors de remonter tous les deux ensemble.—Quand ils furent arrivés en haut, les frères du prince, voyant la beauté de la femme, résolurent de la prendre pour eux-mêmes et de se débarrasser du fils de la reine Duhâ en le jetant à la mer alors qu'ils s'embarqueraient pour revenir dans leur pays; ils diraient à leur père qu'ils avaient longtemps cherché l'arbre merveilleux, mais qu'ils n'avaient pu le trouver et qu'ils avaient ramené seulement une femme.—Ils exécutent leur projet et jettent le prince à la mer, pieds et poings liés. La femme, qui de l'intérieur du vaisseau a vu ce qui s'est passé, jette au prince la calebasse qu'elle a emportée: le prince se met dessus, et, quand il a faim, il mange des provisions qui y sont renfermées. A la fin, il pense au serpent; celui-ci arrive, et, donnant sa queue à tenir au prince, il le tire sur le rivage et lui dit ensuite de penser à son ami le tigre pour que ce dernier vienne briser ses liens.—Cela fait, le prince se rend chez sa mère, puis chez son père, à qui il raconte ses aventures. Le roi lui dit alors que, si le jeune homme peut changer la femme en arbre d'argent, elle lui appartiendra, et que, s'il lui rend la vue, à lui, il aura tout son royaume. Le prince fait ce qui lui est demandé, il devient roi et ses frères sont bannis.
XX
RICHEDEAU
Il était une fois un pauvre homme, appelé Richedeau, qui avait autant d'enfants qu'il y a de trous dans un tamis. Il envoya un jour un de ses petits garçons chez le seigneur du village pour lui emprunter un boisseau. «Qu'est-ce que ton père veut faire d'un boisseau?» demanda le seigneur. «Est-ce pour mesurer vos poux?—Monseigneur,» répondit l'enfant, «il veut mesurer l'argent qu'il vient de rapporter à la maison.» Bien que le seigneur n'y crût guère, il dit à une servante de donner le boisseau. Richedeau mesura donc son argent et renvoya ensuite le boisseau; comme il ne l'avait pas bien secoué, on trouva au fond trois louis d'or.
Le seigneur, fort surpris, alla aussitôt chez Richedeau. «Comment as-tu fait,» lui demanda-t-il, «pour avoir tant d'argent?—Monseigneur,» répondit Richedeau, «j'ai porté à la foire la peau de ma vache, et je l'ai vendue à raison d'un louis chaque poil.—Est-ce bien vrai, ce que tu me dis là?—Rien n'est plus vrai, monseigneur.—Eh bien! je vais faire tuer les cinquante bêtes à cornes qui sont dans mon étable, et j'en retirerai beaucoup d'argent.» Le seigneur fit donc venir des bouchers qui abattirent tous ses bœufs et toutes ses vaches; puis il envoya ses gens porter les peaux à la foire pour les vendre à raison d'un louis chaque poil. Mais les valets eurent beau offrir leur marchandise; dès qu'ils faisaient leur prix, chacun leur riait au nez, et ils revinrent sans avoir rien vendu.
Le seigneur, furieux de sa mésaventure, courut chez Richedeau pour décharger sa colère sur lui. Celui-ci l'aperçut de loin, et il dit à sa femme: «Voilà monseigneur qui vient pour me quereller. Mets-toi vite au lit et fais la morte.» En entrant dans la cabane, le seigneur remarqua l'air affligé de Richedeau. «Qu'as-tu donc?» lui demanda-t-il.—«Ah! monseigneur, ma pauvre femme vient de trépasser!—Mon ami,» lui dit le seigneur, «je te plains: c'est un grand malheur.» Et il s'en retourna sans songer aux reproches qu'il voulait faire à Richedeau.
«Voilà qui est bien pour le moment,» dit alors la femme de Richedeau; «mais plus tard, quand monseigneur me verra sur pied, qu'aurai-je à lui dire?—Tu lui diras que je t'ai soufflé dans l'oreille, et que cela t'a ressuscitée.»
Quelque temps après, le seigneur, passant par là, vit la femme de Richedeau assise devant sa porte. «Quoi!» dit-il, «c'est vous, madame Richedeau? je vous croyais morte et enterrée.—Monseigneur,» répondit-elle, «j'étais morte en effet, mais mon mari m'a soufflé dans l'oreille, et cela m'a fait revenir.—C'est bon à savoir,» pensa le seigneur; «il faudra que j'en fasse l'essai sur ma femme.» De retour au château, il n'eut rien de plus pressé que de tuer sa femme; ensuite il lui souffla dans l'oreille pour la ranimer, mais il eut beau souffler, la pauvre femme ne bougea pas.
Le seigneur, au désespoir, fit atteler sur le champ son carrosse, et partit avec plusieurs valets pour se saisir de Richedeau. On l'enchaîna et on l'enferma dans un sac que l'on mit dans le carrosse; puis on se remit en route et l'on arriva dans un pré, au bord d'un grand trou rempli d'eau. Richedeau fut déposé sur l'herbe; mais, au moment où on allait le jeter dans l'eau, les cloches sonnèrent la dernière laisse pour l'enterrement de la femme du seigneur. Celui-ci revint en toute hâte au château avec ses gens, afin de n'être pas en retard pour la cérémonie.
Richedeau, resté seul dans son sac au milieu du pré, se mit à dire à haute voix: «Pater, Pater.» Un berger, l'ayant entendu, s'approcha de lui et lui demanda: «Que fais-tu là, et qu'as-tu à dire Pater?» Richedeau répondit: «Je dois rester là-dedans jusqu'à ce que je sache le Pater, et je ne puis en venir à bout; on voudrait me faire curé.—Cela m'irait bien, à moi, d'être curé,» dit le berger; «je sais le Pater tout au long.—Eh bien!» dit Richedeau, «veux-tu te mettre à ma place?—Volontiers,» dit l'autre. Quand Richedeau fut sorti du sac, il y enferma le berger et partit avec les moutons.
Cependant le berger, dans le sac, disait et redisait son Pater sans se lasser. Après l'enterrement, le seigneur revint au pré avec ses gens et leur ordonna de prendre le sac et de le jeter dans l'eau. Le pauvre berger eut beau crier: «Mais je sais mon Pater tout au long.» On ne fit pas attention à ses cris, et on le jeta dans le trou.
Richedeau retourna le soir au village avec les moutons. Le seigneur le vit passer. «Comment,» lui dit-il, «tu n'es pas mort?—Non, monseigneur; il aurait fallu me jeter un peu plus loin.—Mais,» dit le seigneur, «où donc as-tu trouvé ces moutons?—Au fond de l'eau, monseigneur: à quelques pieds plus loin, on trouverait mieux encore. Oh! les beaux moutons! Si vous voulez, monseigneur, je vous les ferai voir.»
Le seigneur suivit Richedeau, qui emmena son troupeau avec lui. Quand ils furent arrivés au bord de l'eau, où se reflétait l'image des moutons: «Regardez,» dit Richedeau, «regardez, monseigneur, les beaux moutons que voilà!»
Aussitôt le seigneur sauta dans l'eau pour les aller prendre, et il se noya. Quant à Richedeau, il devint le seigneur du village.