CONTES POPULAIRES DE LORRAINE

EMMANUEL COSQUIN


CONTES POPULAIRES
DE
LORRAINE
COMPARÉS
AVEC LES CONTES DES AUTRES PROVINCES DE FRANCE ET DES PAYS ÉTRANGERS
ET PRÉCÉDÉS
D'UN ESSAI
SUR L'ORIGINE ET LA PROPAGATION
DES CONTES POPULAIRES EUROPÉENS


TOME SECOND

PARIS

F. VIEWEG, LIBRAIRE-ÉDITEUR

67, Rue de Richelieu, 67


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AMOURS (Les) et les aventures du jeune Ons-Ol-Oudjoud (les délices du monde) et de la fille de Vézir El-Ouard. Fi-l-Akmam (le Bouton de Rose), conte des Mille et une Nuits, traduit de l'arabe et publié complet pour la première fois par G. Rat, in-8 br1 50
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BIBLIOTHÈQUE FRANÇAISE DU MOYEN AGE, publiée sous la direction de MM. G. Paris et P. Meyer, membres de l'Institut. Format gr. in-16, impression sur papier vergé en caractères elzeviriens. Tous les ouvrages sont accompagnés d'introductions développées et de copieux glossaires.
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BRUNET (G.). La France littéraire au XVe siècle, ou Catalogue raisonné des ouvrages en tout genre imprimés en langue française jusqu'à l'an 1500, in-8, papier vergé, impression elzevirienne15 »
DU MÉRIL (E.). Mélanges archéologiques et littéraires. Cont.: De la langue des gloses malbergiques.—Sur l'origine des runes.—Aristophane et Socrate.—Des origines de la versification française.—De Virgile l'enchanteur, etc. In-8 br.8 »

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DE LORRAINE



EMMANUEL COSQUIN


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LORRAINE
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AVEC LES CONTES DES AUTRES PROVINCES DE FRANCE ET DES PAYS ÉTRANGERS
ET PRÉCÉDÉS
D'UN ESSAI
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TOME SECOND

PARIS

F. VIEWEG, LIBRAIRE-ÉDITEUR

67, Rue de Richelieu, 67


XXXI
L'HOMME DE FER

Il était une fois un vieux soldat, nommé La Ramée, qui était toujours ivre et chiquait du matin au soir. Son colonel lui ayant un jour fait des remontrances, il tira son sabre, lui en donna un coup au travers du visage et le tua. Un instant après, le capitaine et le caporal arrivèrent pour conduire La Ramée à la salle de police, lui disant que le lendemain il passerait en conseil de guerre. «Caporal,» dit La Ramée, «j'ai oublié mon sac sur la table de ma chambre; cela ne m'arrive pourtant jamais: vous savez que mes effets sont toujours en ordre. Me permettez-vous de l'aller chercher?—Va, si tu veux,» répondit le caporal. La Ramée prit son sac, qui était rempli de pain, et le jeta dans la rue; puis il sauta lui-même par la fenêtre, ramassa le sac et s'enfuit. Pour se mettre en sûreté, il passa en Angleterre.

Un soir qu'il traversait un bois, il vit une misérable masure. Comme il mourait de faim, il y entra et trouva une vieille femme occupée à teiller du chanvre. Il lui demanda si elle pouvait lui donner un morceau à manger et un gîte pour la nuit. La vieille lui servit une fricassée de pommes de terre et lui montra dans un coin un tas de chènevottes sur lequel il pourrait coucher, faute de lit.

Le lendemain matin, La Ramée allait se remettre en route, lorsque la vieille lui dit: «Je sais une chose qui peut faire ma fortune et la tienne. Dans un certain endroit se trouve un château, dont je te dirai le chemin; rends-toi à ce château, entres-y hardiment. Dans la première chambre, il y a de l'or et de l'argent sur une table; dans la seconde, des lions; dans la troisième, des serpents; dans la quatrième, des dragons; dans la cinquième, des ours; dans la sixième, trois léopards. Tu traverseras toutes ces chambres rapidement et sans t'effrayer. Entré dans la septième chambre, tu verras un homme de fer, assis sur une enclume de bronze, et, derrière cet homme de fer, une chandelle allumée: marche droit à la chandelle, souffle-la et mets-la dans ta poche. Il te faudra ensuite passer dans une cour où se trouve un corps-de-garde; les soldats te regarderont, mais toi, ne tourne pas les yeux de leur côté, tiens-les toujours fixés à terre. Et surtout aie bien soin de faire ce que je te dis: sinon il t'arrivera malheur.»

La Ramée prit le chemin que lui indiqua la vieille, et ne tarda pas à arriver au château. Dans la première chambre il vit sur une table un monceau d'or et d'argent; dans la seconde, des lions; dans la troisième, des serpents; dans la quatrième, des dragons; dans la cinquième, des ours; dans la sixième, trois léopards; dans la septième enfin, un homme de fer assis sur une enclume de bronze, et, derrière cet homme de fer, une chandelle allumée. La Ramée marcha droit à la chandelle, la souffla et la mit dans sa poche. Puis il traversa, en tenant les yeux fixés à terre, une grande cour où se trouvait un corps-de-garde. Quand il fut hors du château, il s'avisa d'allumer sa chandelle; aussitôt l'homme de fer, qui était serviteur de la chandelle, parut devant lui et lui dit: «Maître, que voulez-vous?—Donne-moi de l'argent,» répondit La Ramée; «il y a assez longtemps que je désire faire fortune.» L'homme de fer lui donna de l'argent plein son sac et disparut.

Alors La Ramée se mit en route pour se rendre à la capitale du royaume. Chemin faisant, il vit tout à coup devant lui la vieille sorcière, qui lui réclama la chandelle. Il dit d'abord qu'il l'avait perdue, ensuite il lui présenta une chandelle ordinaire. «Ce n'est pas celle-là que je veux,» dit-elle, «donne-moi vite celle que je t'ai envoyé chercher.» La Ramée, voyant qu'elle le menaçait, se jeta sur elle et la tua.

Arrivé à la capitale, il se logea à l'hôtel des princes, où il payait cinquante francs par jour. Comme il ne se refusait rien, au bout de quelque temps son sac se trouva vide, et il devait la dépense de deux ou trois journées; la maîtresse de l'hôtel ne cessait de lui réclamer son argent et de le quereller. La Ramée était dans le plus grand embarras.

Après avoir une dernière fois fouillé dans son sac sans avoir pu en tirer un liard, il mit la main dans sa poche, espérant y trouver quelques pièces de monnaie; il en retira la chandelle. «Imbécile que je suis!» s'écria-t-il, «comment ai-je pu ne pas songer à ma chandelle?» Il s'empressa de l'allumer, et aussitôt l'homme de fer se présenta devant lui. «Maître, que désirez-vous?—Comment!» cria La Ramée, «coquin, brigand, tu me laisses ici sans le sou!—Maître, je n'en savais rien; je ne puis le savoir que par le moyen de la chandelle.—Eh bien! donne-moi de l'argent.» L'homme de fer lui en donna plus encore que la première fois. Pendant que La Ramée était occupé à compter ses écus et à les empiler sur la table, la servante regarda par le trou de la serrure, et courut dire à sa maîtresse que c'était un homme riche et qu'il ne fallait pas le traiter comme un va-nu-pieds. Aussi, quand il vint payer, l'hôtesse lui fit-elle belle mine.

Deux ou trois jours après, La Ramée alluma encore sa chandelle: l'homme de fer parut. «Maître, que désirez-vous?—Je désire que la princesse, fille du roi d'Angleterre, soit cette nuit dans ma chambre.» La chose se fit comme il le souhaitait: à la nuit, la princesse se trouva dans la chambre de l'hôtel. La Ramée lui parla de mariage, mais elle ne voulut pas seulement l'écouter. Elle dut passer la nuit dans un coin de la chambre, et, le matin, La Ramée ordonna au serviteur de la chandelle de la ramener au château.

La princesse avait coutume d'aller tous les matins embrasser son père. Le roi fut bien étonné de ne pas la voir venir ce jour-là. Sept heures sonnèrent, puis huit heures, et elle ne paraissait toujours pas. Enfin elle arriva. «Ah!» dit-elle, «mon père, quelle triste nuit j'ai passée!» Et elle raconta au roi ce qui lui était arrivé. Le roi, craignant encore pareille aventure, alla trouver une fée et lui demanda conseil. «Nous avons affaire à plus fort que moi,» dit la fée, «je ne vois qu'un seul moyen: donnez à la princesse un sac de son, et dites-lui de laisser tomber le son dans la maison où elle aura été transportée. On pourra ainsi reconnaître cette maison.»

Cependant La Ramée avait changé d'hôtel. Un jour, il alluma la chandelle et dit à l'homme de fer: «Je désire que la princesse vienne cette nuit dans ma chambre.—Maître,» dit l'homme de fer, «nous sommes trahis. Mais je ferai ce que vous m'ordonnez.» Après s'être acquitté de sa commission, il prit tout le son qui se trouvait chez les boulangers, et le répandit dans toutes les maisons, de sorte que, le lendemain, on ne put savoir où la princesse avait passé la nuit.

La fée conseilla alors au roi de donner à sa fille une vessie remplie de sang; la princesse devait percer cette vessie dans la maison où elle serait transportée.

La Ramée ordonna encore au serviteur de la chandelle de lui amener la princesse. «Maître,» dit l'homme de fer, «nous sommes trahis; mais je ferai ce que vous me commandez.» Il pénétra dans les écuries du roi, tua tous les chevaux de guerre et tous les bœufs, et en répandit le sang partout. Le matin, toutes les rues, toutes les maisons étaient inondées de sang, si bien que le roi ne put rien découvrir. Il alla de nouveau consulter la fée. «Vous devriez,» lui dit-elle, «mettre des gardes près de la princesse.»

Le soir venu, La Ramée alluma la chandelle. «Maître,» dit l'homme de fer, «nous sommes trahis; il y a des gardes auprès de la princesse. Je ne puis rien contre eux.» La Ramée voulut y aller lui-même. Les gardes le saisirent, l'enchaînèrent et le jetèrent dans un cachot sombre et humide.

Il était à pleurer et à se lamenter près de la fenêtre grillée de sa prison, lorsqu'il vit passer dans la rue un vieux soldat français, son ancien camarade. Il l'appela. «Eh!» dit le soldat, «n'es-tu pas La Ramée?—Oui, c'est moi. Tu me rendrais un grand service en m'allant chercher dans mon hôtel mon briquet, mon tabac et ma chandelle, que tu trouveras sous mon oreiller.» Le vieux soldat en demanda la permission au sergent de garde, et se présenta à l'hôtel de la part de La Ramée. «C'est ce coquin qui vous envoie?» dit l'hôtelier. «Prenez ses nippes, et que je n'en entende plus parler.»

Quand La Ramée eut ce qu'il avait demandé, il battit le briquet et alluma sa chandelle. Aussitôt l'homme de fer parut, et les chaînes de La Ramée tombèrent. «Misérable,» cria La Ramée, «peux-tu bien me laisser dans ce cachot!—Maître,» dit l'homme de fer, «je n'en savais rien. Je ne puis le savoir que par le moyen de la chandelle.—Eh bien! tire-moi d'ici.»

L'homme de fer fit sortir La Ramée de son cachot, et lui donna de l'or et de l'argent, tant qu'il en voulut; puis La Ramée se fit transporter sur une haute montagne près de la capitale, et ordonna à l'homme de fer d'y établir une batterie de deux cents pièces de canon; après quoi, il envoya déclarer la guerre au roi d'Angleterre.

Le roi fit marcher cent hommes contre lui. La Ramée avait pour armée cinq hommes de fer. Le combat ne fut pas long; tous les gens du roi furent tués, sauf un tambour qui courut porter au roi la nouvelle. Alors La Ramée somma le roi de se rendre, mais celui-ci répondit qu'il ne le craignait pas et envoya contre lui quatre cents hommes, qui furent encore tués.

Sur ces entrefaites, La Ramée vit passer un aveugle et sa femme; cet aveugle avait un méchant violon, dont il jouait d'une manière pitoyable. «Bonhomme!» lui dit La Ramée, «tu as un bien beau violon!—Ne riez pas de mon violon,» répondit l'aveugle, «c'est un violon qui a pouvoir sur les vivants et sur les morts.—Vends-le-moi,» dit La Ramée.—«Je ne le puis,» dit l'aveugle, «c'est mon gagne-pain.—Si l'on t'en donnait dix mille francs, consentirais-tu à t'en défaire?—Bien volontiers.»

La Ramée lui compta dix mille francs et prit le violon. Il envoya ensuite un parlementaire dire au roi de lui amener sa fille et de la lui donner en mariage, sinon que la guerre continuerait. «Il a pour soldats,» dit le parlementaire, «des hommes hauts de dix pieds, armés de sabres longs de huit pieds.» Le roi chargea le parlementaire de répondre qu'il viendrait s'entendre avec La Ramée. En effet, il arriva bientôt avec sa fille.

«Je vous donne deux heures pour réfléchir,» dit La Ramée. «Si vous ne consentez pas à ce que je vous demande, je bombarderai votre château et votre ville.» Le roi réfléchit pendant quelque temps. «Je serais disposé à faire la paix,» dit-il enfin, «mais voilà bien des braves gens de tués.—Sire,» dit La Ramée, «rien n'est plus facile que de les ressusciter.» Il prit son violon, et, au premier coup d'archet, les soldats qui étaient étendus par terre commencèrent à remuer, les uns cherchant leurs bras, d'autres leurs jambes, d'autres leur tête.

A cette vue, le roi se déclara satisfait et consentit au mariage. Comme il commençait à se faire vieux, il prit sa retraite, et La Ramée devint roi d'Angleterre à sa place. Il fallut bien alors que le roi de France lui pardonnât sa désertion et ses autres méfaits.