Nº VIII.—LE TAILLEUR ET LE GÉANT.

I, p. 100.—Un conte du sud de l'Inde (Natêsa Sastrî, nº 9) a deux épisodes que nous avons déjà rencontrés dans le conte mongol du Siddhi-Kür: Un brahmane a pris une seconde femme, au grand chagrin de la première. Cette nouvelle venue étant allée faire ses couches chez sa mère, le brahmane part un jour pour lui rendre visite, emportant des gâteaux qu'il doit lui offrir de la part de sa première femme. Après un jour de marche, il se couche sur le bord d'un étang et s'endort. Une troupe de cent voleurs, qui ont enlevé une princesse endormie et l'emportent dans son lit, viennent justement boire à cet étang; ils trouvent les gâteaux, les mangent et tombent tous raides morts: les gâteaux avaient été empoisonnés par la femme du brahmane à l'intention de sa rivale. A son réveil, le brahmane coupe la tête aux cent voleurs et se fait passer pour le libérateur de la princesse. Le roi la lui donne en mariage.—Bientôt le peuple vient demander au roi d'envoyer son valeureux gendre combattre une lionne terrible à laquelle il faut livrer tous les huit jours une victime humaine. Le brahmane est obligé de soutenir sa réputation; il se fait hisser sur un gros arbre avec toutes sortes d'armes. Voyant la lionne approcher, il est pris d'un tel tremblement que le sabre qu'il tient lui échappe de la main et va tomber juste dans la gueule de la lionne: voilà la bête tuée et le brahmane de nouveau couvert de gloire.—Plus tard, le brahmane doit faire campagne contre un puissant empereur. Le roi lui donne un cheval fougueux, sur lequel le brahmane se fait attacher, de peur de tomber; mais aussitôt le cheval, qui n'a jamais été monté, s'emporte et court au triple galop vers une rivière derrière laquelle est campé l'ennemi. La rivière traversée, le brahmane s'accroche à un arbre miné par l'eau; l'arbre est déraciné et le brahmane le traîne à sa suite. Les cordes qui l'attachent s'étant renflées dans l'eau et le faisant beaucoup souffrir, il ne cesse de crier: Appa! ayya! (Ah! hélas!) Or, l'empereur ennemi s'appelle justement Appayya; ses soldats croient entendre un défi adressé à leur souverain par le guerrier qui fond sur eux, brandissant un arbre entier. Tout fuit, et le brahmane fait sa rentrée en triomphateur.

Un conte de l'île de Ceylan (Orientalist, II, 1885, p. 102), qui ressemble beaucoup à ce conte indien, a un commencement un peu différent. C'est pour se débarrasser, non d'une rivale, mais de son mari lui-même, qui l'exaspère par sa sottise, que la femme donne à celui-ci des gâteaux empoisonnés. (Comparer le conte indien de Cachemire et le conte mongol, résumés dans nos remarques, I, pp. 100 et 102.) Ces gâteaux sont mangés par un éléphant qui faisait la terreur du pays. Vient ensuite un épisode correspondant à celui de la lionne (ici c'est un tigre), et enfin celui de l'arbre déraciné. Ce dernier épisode, où le héros crie Appoi! comme le héros du conte du sud de l'Inde crie Appa! ayya! montre bien l'étroite parenté qui existe entre les deux contes; mais, dans le conte singhalais, cette exclamation ne donne lieu à aucune équivoque.