NOTES:
[34] Dans un conte danois du même genre (Grimm, III, p. 91), c'est une giberne, comme dans le conte français.
[35] Dans un conte lithuanien qui correspond au conte allemand de la collection Grimm que nous venons de citer (Chodzko, p. 349), c'est également un bâton qui remplace le havre-sac et ses soldats.
XLIII
LE PETIT BERGER
Il était une fois un roi et une reine qui n'avaient qu'une fille; c'était une enfant gâtée, à qui l'on passait tous ses caprices. Se promenant un jour dans les champs avec le roi et la reine, elle vit un troupeau de moutons et voulut avoir un agneau. Ses parents s'adressèrent à la bergère; celle-ci leur dit que les moutons ne lui appartenaient pas et les renvoya au fermier, qui n'était pas loin; finalement, la princesse eut son agneau. Elle voulut ensuite le mener aux champs elle-même. Cette nouvelle fantaisie contraria fort ses parents; ils regrettèrent de lui avoir acheté l'agneau. «Il fait bien chaud dans les champs,» dirent-ils à leur fille; «tu te gâteras le teint. D'ailleurs, il n'est pas convenable pour une princesse de garder les moutons.»
Au bout de quelque temps, l'agneau devint brebis et mit bas un petit agneau; l'année suivante il en vint d'autres, si bien que la princesse finit par avoir un troupeau. Elle en était toute joyeuse et disait à sa mère qu'elle vendrait la laine de ses moutons. «Nous n'avons pas besoin de cela,» répondait la reine.
Il fallait un berger au troupeau. Le roi, étant sorti pour en chercher un, fit la rencontre d'un jeune garçon qui avait l'air très doux et très gentil. «Où vas-tu, mon ami?» lui demanda le roi.—«Je cherche un maître.—Veux-tu venir chez moi? je suis le roi.—Cela dépend des gages que vous me donnerez.» Le roi lui fit une offre dont il fut content, et le jeune garçon le suivit.
«Maintenant,» dit le roi à sa fille, «tu n'as plus besoin d'aller aux champs.» La princesse répondit: «J'irai conduire mon troupeau le matin, et le soir j'irai le rechercher.—C'est au mieux,» dit le roi; «le matin et le soir il fait frais aux champs; ainsi le soleil ne te gâtera pas le teint.»
Tous les jours le roi donnait au petit berger de la viande et une bouteille de vin. La princesse, un matin, conduisit le petit berger dans une belle plaine, près d'un petit bois. «Gardez-vous bien d'entrer dans ce bois,» lui dit-elle; «il y a là trois géants.—Je n'y entrerai pas, ma princesse,» répondit-il.
Mais elle ne fut pas plus tôt partie qu'il entra dans le bois; il avait tiré de sa poche un petit couteau de deux sous à sifflet, et sifflait joyeusement. Tout à coup, il vit venir un géant tout vêtu d'acier qui lui cria: «Que viens-tu faire ici, drôle?—Je me promène en gardant les moutons du roi.» Le géant tourna autour de lui. «Qu'as-tu donc sur le dos?» lui demanda-t-il.—«C'est une gibecière,» répondit le berger; «j'ai dedans du pain, de la viande et du vin. En veux-tu?» Le géant accepta. Après avoir mangé toutes les provisions du berger, il prit la bouteille et la vida d'un trait. Il n'eut pas plus tôt bu qu'il se laissa aller à terre et s'endormit: les géants ne sont pas habitués à boire du vin. Aussitôt le petit berger lui enfonça son couteau dans la gorge. Ensuite il fit le tour du bois et trouva une maison toute d'acier; il y entra: dans l'écurie était un cheval d'acier; dans les chambres, chaises, tables, cuillers, fourchettes, tout était d'acier. C'était la maison du géant.
Le soir, quand la princesse arriva, le petit berger était revenu dans la prairie. Elle lui demanda; «Etes-vous entré dans le bois?—Non, ma princesse.—Tant mieux; j'étais en peine de vous.—Ah!» dit-il, «ma princesse, qu'il faisait chaud aujourd'hui! J'ai eu bien soif.—Si vous n'avez pas eu assez d'une bouteille,» dit la princesse, «demain vous en aurez deux: une de mon père, comme à l'ordinaire, et une que je vous donnerai; mais n'en dites rien à mon père.»
Le lendemain, la princesse le conduisit encore dans la plaine et lui défendit d'aller dans le petit bois; mais, comme la veille, dès qu'il l'eut perdue de vue, il y entra en sifflant dans son sifflet. Cette fois, il rencontra un géant tout vêtu d'argent, qui lui dit: «Que viens-tu faire ici, drôle?—Je me promène,» répondit le berger. «Quoique tu sois plus gros et plus grand que moi, tu ne me fais pas peur.». Le géant tourna autour de lui et lui demanda: «Qu'as-tu donc sur le dos?—C'est une gibecière; il y a dedans du pain, de la viande et du vin. As-tu faim?—Oui, je mangerais bien un morceau.» Le berger lui donna son dîner, puis il lui présenta une de ses bouteilles, que le géant vida d'un trait. L'autre bouteille y passa également, et le géant s'endormit. Alors le berger lui enfonça son couteau dans la gorge. Il fit ensuite le tour du bois et vit une maison toute d'argent: dans l'écurie était un cheval d'argent; dans les chambres, chaises, tables, assiettes, cuillers, fourchettes, tout était d'argent. C'était la maison du géant.
En arrivant le soir, la princesse dit au berger: «Etes-vous entré dans le petit bois?—Non, ma princesse.—Vous avez bien fait.—Ah!» dit-il, «ma princesse, qu'il a fait chaud aujourd'hui!—Demain,» dit-elle, «je vous donnerai deux bouteilles; avec celle que mon père vous donnera, cela fera trois bouteilles. Mais surtout, n'en dites rien.»
La princesse conduisit, le jour suivant, le petit berger dans la même plaine et lui défendit d'entrer dans le bois; mais, aussitôt qu'elle eut le dos tourné, il y entra en sifflant dans son sifflet. Il eut à peine fait quelques pas qu'il se trouva en face d'un géant tout vêtu d'or. «Que viens-tu faire ici, drôle?—Je me promène.» Le géant tourna autour de lui. «Qu'as-tu donc sur le dos?—C'est une gibecière: il y a dedans du pain, de la viande et du vin. As-tu faim?—Oui, j'ai faim.—Eh bien! mange.» Quand le géant eut mangé, le berger lui donna une bouteille, qu'il vida d'un trait. «En veux-tu une autre?» lui demanda le berger.—«Oui.—En veux-tu une troisième?—Oui.—En veux-tu une quatrième?—Mais tu en as donc un tonneau?—Oh! bien,» dit le berger, qui n'en avait plus, «je la garde pour quand tu auras encore soif.» Le géant une fois endormi, le petit berger lui enfonça son couteau dans la gorge, puis il fit le tour du bois et vit une maison toute d'or: dans l'écurie était un cheval d'or; dans les chambres, chaises, tables, assiettes, cuillers, fourchettes, tout était d'or. C'était la maison du géant.
Cependant le roi, qui voulait marier sa fille, fit préparer trois pots de fleurs: plusieurs seigneurs devaient combattre à qui gagnerait ces pots de fleurs et épouserait la princesse. Celle-ci dit au petit berger: «Venez demain, à neuf heures, et tâchez de gagner le prix.»
Le petit berger promit de venir. Le lendemain, en effet, il s'habilla tout d'acier, de sorte que personne ne le reconnut. «Ah! le beau seigneur!» disait le roi, «je voudrais bien qu'il eût ma fille.» Mais la princesse pleurait, ne voyant pas venir son berger. Après avoir combattu longtemps, le berger gagna un pot de fleurs, ce dont le roi fut enchanté.
Le soir, quand la princesse vit le berger, elle lui dit tout affligée: «Pourquoi n'êtes-vous pas venu?—La chaleur m'avait rendu malade.—Ah!» dit la princesse, «vous n'êtes pas bien ici; vous dépérissez.» Durant les trois jours qu'il avait rencontré les géants, il n'avait ni bu ni mangé.—«Je tâcherai d'y aller demain,» répondit-il.
Le lendemain, il s'habilla tout d'argent. «Voilà,» dit le roi, «un superbe chevalier! Il est encore plus beau que celui d'hier.» Ce fut encore le berger qui gagna le second pot de fleurs, à la grande satisfaction du roi.
Le soir, la princesse fit des reproches au berger. «Ah! ma princesse,» dit-il, «que voulez-vous que je fasse au milieu de ces grands seigneurs? Je n'oserai jamais y aller.—Je vous prêterai les habits de mon père,» dit la princesse.—«Vous êtes bien bonne, ma princesse, mais je n'en ai pas besoin; j'irai demain.—Eh bien,» dit-elle, «on vous attendra.»
Le jour suivant, il s'habilla tout d'or et se présenta à neuf heures au château. «Ah! le beau jeune homme!» dit le roi, «je voudrais bien qu'il eût ma fille.—Mon père;» dit la princesse, «si l'on attendait jusqu'à neuf heures et demie?» A neuf heures et demie, ne voyant toujours pas venir le berger, elle dit: «Mon père, attendons jusqu'à dix heures.» Dix heures sonnèrent; elle demanda un nouveau délai. «Nous attendrons jusqu'à onze heures,» dit le roi, «mais pas plus tard; ce n'est pas ma faute si ton berger ne veut pas venir.» A onze heures précises, le combat commença; il dura longtemps, et ce fut encore le petit berger qui gagna le dernier pot de fleurs.
Le soir venu, la princesse se rendit auprès de lui tout éplorée et lui dit: «C'est vous que je voulais épouser, et mon père va me donner à un autre.—Oh!» dit le berger, «si je ne suis pas venu, c'est que j'ai encore été un peu malade.»
Le lendemain, pourtant, il pria la princesse de le suivre dans le petit bois, et lui montra les trois pots de fleurs qu'il avait mis dans la maison d'acier. «C'est moi,» dit-il, «qui les ai gagnés, et, de plus, j'ai vaincu les trois géants: voici la maison du premier.» Il lui fit voir aussi la maison d'argent et la maison d'or, en lui disant: «Tout cela m'appartient.—Hélas!» dit la princesse, «maintenant vous êtes trop riche pour moi!» Mais le petit berger se présenta avec elle devant le roi. Celui-ci, ayant appris que c'était lui qui avait gagné les trois pots de fleurs, consentit avec joie à lui donner sa fille en mariage, et les noces se firent le jour même.