NOTES:
[70] La perle enchantée correspond tout à fait, on le voit, à la pomme d'or de notre conte et aux gouttes de sang du conte hessois; mais on ne voit pas comment elle perd subitement sa vertu protectrice: sans doute, la jeune fille, comme les héroïnes des contes lorrain et hessois, l'a laissée tomber en route.
[71] Comparer le passage du conte lithuanien, où le cheval du frère aîné ne veut ni manger ni boire.
LXII
L'HOMME AU POIS
Il était une fois un homme et une femme, qui étaient les plus grands paresseux du monde. Quand vint le temps de la moisson, l'homme se loua à un laboureur; mais il ne travailla guère. La moisson terminée, il alla trouver son maître et lui dit: «Maintenant, comptons ensemble; dites-moi combien j'ai gagné.—Mon ami,» répondit le maître, «je te donnerai un pois: c'est encore plus que tu ne mérites.—Eh bien!» dit l'homme, «donnez-moi mon pois.—Ne devrais-tu pas être honteux?» lui dit la femme du laboureur. «Si tu n'étais pas un fainéant, tu gagnerais de bonnes journées.—Ne vous mettez pas en peine de mes affaires,» répondit l'homme. «Donnez-moi mon pois, c'est tout ce que je demande.»
Quand il eut son pois, il s'en alla chez le voisin et lui dit: «Voulez-vous me loger, moi et mon pois?—Nous logerons bien votre pois; mais vous, nous ne vous logerons pas.—Eh bien! logez mon pois; moi, j'irai ailleurs.»
On mit le pois sur le dressoir; mais il arriva qu'une poule sauta sur le dressoir et avala le pois. «Bon!» dit la femme, «voilà le pois mangé! que va dire cet homme?—Il dira ce qu'il voudra,» répondit le mari.
Bientôt après, l'homme revint. «Bonjour, madame.—Bonjour, monsieur.—Voulez-vous me rendre mon pois?—Votre pois? je ne peux vous le rendre: une poule l'a mangé.—Madame, rendez-moi mon pois, madame, rendez-moi mon pois, ou bien j'irai à Paris.—Allez où vous voudrez; je ne puis vous le rendre.—Eh bien! donnez-moi votre poule.—Une poule pour un pois!—Madame, donnez-moi votre poule, madame, donnez-moi votre poule, ou bien j'irai à Paris.» Il le répéta tant de fois qu'à la fin la femme, impatientée, lui dit: «Tenez, prenez ma poule, et qu'on ne vous revoie plus.»
L'homme partit et entra dans une autre maison: «Pouvez-vous me loger, moi et ma poule?—Nous logerons bien votre poule; mais vous, nous ne vous logerons pas.—Eh bien! logez ma poule; moi, j'irai ailleurs.»
On mit la poule dans l'écurie; mais, pendant la nuit, une truie, qui était renfermée à part dans un coin de l'écurie, s'échappa et mangea la poule.
Le lendemain matin, l'homme revint. «Bonjour, madame.—Bonjour, monsieur.—Je viens chercher ma poule.—Votre poule? J'en suis désolée; nous l'avions mise dans l'écurie; la truie s'est échappée la nuit et l'a mangée.—Madame, rendez-moi ma poule, madame, rendez-moi ma poule, ou bien j'irai à Paris.—Allez où il vous plaira; je ne puis vous la rendre.—Eh bien! donnez-moi votre truie.—Comment! une truie pour une poule!—Madame, donnez-moi votre truie, madame, donnez-moi votre truie, ou bien j'irai à Paris.—Tenez, prenez-la donc, et débarrassez-nous de votre présence.»
En sortant de là, l'homme entra dans une auberge. «Pouvez-vous me loger, moi et ma truie?—Nous logerons bien votre truie; mais vous, nous ne vous logerons pas.—Eh bien! logez ma truie; moi, j'irai ailleurs.»
On mit la truie dans l'écurie: un jeune poulain qui se trouvait là se détacha pendant la nuit et vint près de la truie; la truie voulut lui mordiller les jambes, le poulain rua et tua la truie. «Hélas!» dit la femme, «qu'allons-nous faire? fallait-il nous embarrasser de cette truie?»
Le lendemain, l'homme revint. «Bonjour, madame.—Bonjour, monsieur.—Où est ma truie?—Votre truie? notre poulain l'a tuée; la voilà. Emportez-la si vous voulez; je ne puis vous la rendre en vie.—Madame, rendez-moi ma truie, madame, rendez-moi ma truie, ou bien j'irai à Paris.—Allez où vous voudrez; ce n'est pas ma faute si votre truie a mordu notre poulain.—Eh bien! donnez-moi votre poulain.—Un poulain pour une truie!—Madame, donnez-moi votre poulain, madame, donnez-moi votre poulain, ou bien j'irai à Paris.—Prenez-le donc, et partez vite, car vous me rompez la tête.»
L'homme continua son chemin et entra dans une autre auberge. «Pouvez-vous me loger, moi et mon poulain?—Nous logerons bien votre poulain; mais vous, nous ne vous logerons pas.—Eh bien! logez mon poulain; moi, j'irai ailleurs.»
Le soir venu, la petite fille de l'aubergiste dit à sa mère: «Maintenant que le poulain a bien mangé, je vais le mener boire.—N'y va pas,» dit la mère, «il pourrait t'arriver un accident.—Oh!» dit l'enfant, «je sais bien mener boire un cheval.» Elle emmena le poulain et le fit descendre dans la rivière; mais par malheur le poulain tomba dans un trou et s'y noya. Voilà les gens de l'auberge bien désolés.
Dès le grand matin, l'homme revint. «Bonjour, madame.—Bonjour, monsieur.—Je viens prendre mon poulain.—Votre poulain? eh! mon pauvre garçon, votre poulain s'est noyé.—Madame, rendez-moi mon poulain, madame, rendez-moi mon poulain, ou bien j'irai à Paris.—Allez où vous voudrez. Votre maudit poulain a manqué de faire noyer notre petite fille.—Eh bien! donnez-moi votre petite fille.—Vous donner ma fille! mais vous ne savez ce que vous dites. Combien voulez-vous d'argent pour votre poulain?—Je ne veux pas d'argent; c'est la petite fille que je veux. Madame, donnez-moi votre petite fille, madame, donnez-moi votre petite fille, ou bien j'irai à Paris.» Les gens se dirent: «Il faut en passer par là; s'il allait à Paris, que nous arriverait-il?»
L'homme prit donc la petite fille, la mit dans un sac et alla frapper à la porte d'une autre maison. «Pouvez-vous me loger, moi et mon sac?—Nous logerons bien votre sac; mais vous, nous ne vous logerons pas.—Eh bien! logez mon sac; moi, j'irai ailleurs.»
Or, c'était justement la maison de la marraine de l'enfant. L'homme ne fut pas plus tôt parti, que la petite fille se mit à crier: «Ma marraine! ma marraine!» La marraine regarda de tous côtés, ne sachant d'où venaient ces cris. «Venez par ici,» dit l'enfant, «c'est moi qui suis dans le sac.»
Quand la marraine eut appris ce qui s'était passé, elle fut bien embarrassée; mais la petite fille, qui était très avisée, lui dit: «Vous avez un chien; mettez-le dans le sac à ma place.» On prit le chien et on l'enferma dans le sac.
Le lendemain, l'homme chargea le sac sur ses épaules et se remit en route; mais, pendant qu'il marchait, le chien ne cessait de gronder. Et l'homme disait:
«Paix, paix, ma gaçotte,
Nous allons passer là-bas sous un poirier, et tu auras des poirottes.»
Arrivé auprès du poirier, il dénoua le sac. Le chien lui sauta à la gorge et l'étrangla. Ce fut un bon débarras pour le pays.