NOTES:

[98] Dans un second conte russe (Ralston, p. 165), un petit garçon, nommé Ivachko, est parti dans un canot pour pêcher. Une sorcière entend la mère de l'enfant l'appeler du rivage pour le faire revenir. La sorcière répète ensuite les mêmes paroles, mais sa voix est rude, et Ivachko ne s'y laisse pas prendre. Alors la sorcière va chez un forgeron et lui dit: «Forgeron, forgeron, fais-moi une belle petite voix comme celle de la mère d'Ivachko, sinon je te mange.» Le forgeron lui forge une petite voix, et elle trompe ainsi Ivachko.



LXVII
JEAN SANS PEUR

Il était une fois un jeune garçon, appelé Jean, qui de sa vie n'avait eu peur. Ses parents voulaient le marier, mais il déclara que, tant qu'il n'aurait pas eu peur, il ne se marierait pas. Ses parents s'adressèrent alors à son oncle, qui était curé d'un village des environs, le priant d'imaginer quelque moyen pour effrayer leur fils. Le curé se chargea de l'affaire et écrivit à Jean de venir passer chez lui la quinzaine de Noël.

Jean partit donc et fut très bien accueilli par son oncle. Le lendemain de son arrivée, le curé lui dit d'aller au clocher sonner le premier coup de la messe. «Volontiers,» répondit Jean. En ouvrant la porte de la sacristie, il se trouva en face de six hommes armés de lances. «Eh! vous autres!», dit-il, «que faites-vous là? Vous montez la garde de bon matin.» Personne ne répondit, car c'étaient des mannequins. Alors Jean leur donna un coup qui les renversa tous par terre. Puis il passa dans une autre salle qu'il fallait traverser pour arriver au clocher; il y trouva six hommes assis à une table où il y avait sept couverts. «Bonjour, messieurs,» dit-il en entrant, «bon appétit.» Et comme il ne recevait pas de réponse: «On n'est guère poli,» dit-il, «dans ce pays-ci.» Il prit place à table et mangea tout ce qui était servi. L'oncle, qui regardait par le trou de la serrure, riait de voir son neveu s'en tirer si bien.

Jean se mit ensuite à grimper l'escalier du clocher. A moitié de la montée, il se rencontra nez à nez avec plusieurs hommes armés de grands sabres. Il leur dit: «Vous vous êtes levés bien matin pour monter la garde.» Voyant qu'ils ne répondaient pas, il leur fit dégringoler l'escalier, et ils tombèrent sur le dos du curé, qui suivait son neveu à distance. Arrivé au haut du clocher, Jean vit deux hommes qui tenaient la corde. «Voulez-vous sonner,» leur dit-il, «ou aimez-vous mieux que je sonne moi-même?» Mais ces hommes étaient muets comme les autres. Ce que voyant, Jean les jeta du haut en bas du clocher. Après avoir sonné le premier coup de la messe, il redescendit et trouva son oncle étendu tout de son long au pied de l'escalier. Il s'empressa de relever le pauvre homme, qui lui dit: «Eh bien! mon neveu, as-tu eu peur?—Mon oncle,» dit Jean, «vous avez eu plus peur que moi.—Jean,» lui dit alors le curé, «tu ne peux plus rester ici. Tiens, prends cette étole et cette baguette. Par le moyen de l'étole, tu seras visible et invisible à ta volonté; et tout ce que tu frapperas avec ta baguette sera bien frappé.»

Jean dit donc adieu à son oncle et se mit en route, marchant par la pluie, le vent et la neige. La nuit le surprit dans une grande forêt. Après avoir erré quelque temps à l'aventure, il aperçut au loin une lueur, et, se dirigeant de ce côté, il arriva devant une chaumière qui était à quelque distance de l'endroit où paraissait cette lueur. Il frappa et fut très bien reçu par une femme et sa fille qui demeuraient dans la chaumière. Jean leur demanda ce que c'était que la lueur qu'il avait aperçue. «Cette lueur,» répondirent-elles, «sort d'un château où l'esprit malin vient toutes les nuits, à minuit.» Elles ajoutèrent que le château leur appartenait, car elles étaient princesses, mais qu'elles n'osaient plus l'habiter par crainte du diable. «Donnez-moi un jeu de cartes,» leur dit Jean, «et j'irai dans ce château.—Ah!» s'écria la princesse, «n'allez pas hasarder votre vie pour moi!» Mais Jean n'en voulut pas démordre; il se fit donner un jeu de cartes et partit.

Entré dans le château, il alluma un bon feu et s'assit au coin de la cheminée. A peine y était-il installé qu'il vit tomber par la cheminée des bras, des jambes, des têtes de mort. Il les ramassa et s'en fit un jeu de quilles. Enfin le diable lui-même descendit et dit au jeune garçon: «Que fais-tu ici?—Cela ne te regarde pas,» répondit Jean. «J'ai autant le droit d'être ici que toi.» Le diable s'assit au coin de la cheminée, en face de Jean, et resta quelque temps à le regarder sans mot dire. Voyant que le jeune garçon ne s'effrayait pas: «Veux-tu jouer aux cartes avec moi?» lui dit-il.—«Volontiers,» répondit Jean.—«Si l'un de nous laisse tomber une carte,» dit le diable, «il faudra qu'il la ramasse.—C'est convenu,» dit l'autre, et ils se mirent à jouer.

Au milieu d'une partie, le diable laissa tomber une de ses cartes et dit à Jean de la ramasser. «Non,» dit Jean, «il a été convenu que celui qui laisserait tomber une carte la ramasserait lui-même.» Le diable n'eut rien à répondre, et, au moment où il se baissait pour ramasser sa carte, Jean prit sa baguette et lui en donna fort et dru sur les épaules. Le diable criait comme un aveugle, mais les coups pleuvaient toujours.

Quand il fut bien rossé, Jean lui dit: «Si tu en as assez, renonce par écrit à ce château.» Le diable s'empressa de faire un écrit qu'il signa. Il se croyait déjà libre; mais Jean, qui se méfiait, prit le billet et le jeta dans le feu, où il flamba. «Comment!» dit le diable, «voilà le cas que tu fais de ma signature!—Ton billet ne valait rien,» dit Jean, et il recommença de plus belle à battre le diable, qui criait comme un diable qu'il était. Le billet fut refait, et, cette fois, en bonne forme.

Alors Jean fit dans la fenêtre avec sa baguette un petit trou, comme un trou de souris, et dit au diable: «C'est par là que tu vas déloger.» L'autre prétendit d'abord que c'était impossible, puis il demanda au jeune garçon de le pousser par les pieds. Jean le poussa donc; mais le diable lui donna un grand coup de pied dans la figure et s'enfuit.

Resté seul, Jean, qui était fatigué, avisa dans la chambre un beau lit garni de perles, de rubis, d'émeraudes et de diamants; il s'y coucha et s'endormit profondément.

Cependant la princesse et une petite négresse, sa servante, étaient venues aux écoutes dans la cour du château; elles avaient entendu de loin le bruit de la dispute et croyaient que Jean était mort. Le matin, la petite négresse entra dans le château pour voir ce qu'il était devenu. «Monsieur Jean,» dit-elle, «où êtes-vous?» Jean s'éveilla en sursaut, et, apercevant la négresse, il crut que c'était encore le diable; il lui tira un coup de fusil et la tua. La princesse, bien affligée de la mort de sa servante, entra à son tour et appela Jean. «Ah! c'est vous, ma princesse,» dit-il. «Qu'avez-vous donc à pleurer?—Hélas!» dit la princesse, «vous venez de tuer ma servante.—Excusez-moi,» répondit Jean, «j'ai cru voir encore le diable.»

La princesse remercia Jean d'avoir délivré son château et lui offrit sa main en récompense. Jean refusa. «Tant que je n'aurai pas eu peur,» dit-il, «je ne me marierai pas. Ne pensez plus à moi. Si je reviens ici, ce ne sera pas de sitôt: ce sera peut-être dans un an ou dix-huit mois, peut-être jamais. Je ne veux pas vous empêcher d'épouser quelqu'un de votre rang.» Il ne voulut accepter de la princesse qu'un mouchoir de soie en souvenir d'elle, et il se remit en route. Il acheta un cheval de trente-trois sous et trois liards, et arriva dans cet équipage à Paris, à l'hôtel des princes. Les princes qui se trouvaient là ne voulaient pas admettre à leur table un semblable aventurier; mais l'hôtesse, qui aimait autant son argent que celui des autres, refusa de le mettre à la porte.

On ne s'entretenait en ce moment à l'hôtel que de la fille du roi, qui devait être dévorée le lendemain par l'esprit malin. Jean recommanda qu'on l'éveillât de bonne heure. Aussitôt levé, il fit un bon déjeuner et sortit de l'hôtel. Les rues étaient pleines de gens qui se rendaient à l'église, où l'on devait chanter le Libera pour la princesse, comme si elle eût été déjà morte. Dans la rue Montmartre un grand échafaud était dressé, et la princesse était sur cet échafaud. Jean y monta et dit à la princesse, en lui remettant un papier: «Ma princesse, prenez cette lettre. Quand le diable s'avancera pour vous saisir, présentez-la lui comme venant du roi votre père. Je me charge du reste.»

Cela dit, il mit son étole, et, devenu invisible, il attendit le diable, qui ne tarda pas à arriver en criant: «Ah! la bonne petite fille que je vais manger! Comme elle est jeune et tendre!» La princesse, toute tremblante, lui présenta le papier. Pendant qu'il s'arrêtait à le considérer, Jean reconnut que c'était ce même diable qu'il avait chassé du château, et tomba sur lui à coups de baguette. Le diable, furieux, aurait bien voulu se jeter sur celui qui le maltraitait ainsi, mais il ne voyait personne; il poussait des hurlements épouvantables, si bien que les gens qui étaient au pied de l'échafaud, croyant entendre les cris de la princesse, étaient remplis d'horreur.

Jean força le diable à descendre, et, l'ayant attaché à un tronc d'arbre qui se trouvait à côté de l'échafaud, il lui fit faire un écrit par lequel il renonçait à la princesse. Voulant s'assurer que le billet était bon,—car il avait ses raisons de se méfier,—il donna sa baguette à la princesse, et lui recommanda de toujours frapper jusqu'à ce qu'il fût de retour. Il entra dans la boutique d'un forgeron et jeta le billet dans le feu de la forge; le billet brûla aussitôt. Quand il revint près du diable, celui-ci n'était plus retenu à l'arbre que par une de ses griffes. Jean le rattacha plus solidement, lui fit écrire un autre billet et dit à la princesse de bien tenir le diable pendant que lui-même irait faire l'épreuve du billet, et de ne pas épargner les coups de baguette. Cette fois le billet, jeté dans le feu, ne brûla pas. A son retour, Jean dit au diable: «Maintenant tu vas entrer dans ce sac à avoine.» Aussitôt le diable s'y blottit, sans souffler mot.

La princesse remercia Jean de l'avoir délivrée. Elle lui fit présent d'un mouchoir de soie sur lequel étaient son portrait et ceux de son père et de sa mère, des princes ses frères et des princesses ses sœurs, et elle lui dit qu'elle l'épouserait, s'il le voulait. «Non,» dit Jean. «Tant que je n'aurai pas eu peur, je ne me marierai pas. Adieu, ma princesse. Peut-être, dans un an ou dix-huit mois, repasserai-je par ici.» Il chargea sur ses épaules le sac où il avait enfermé le diable et alla le jeter dans la Seine; après quoi, il quitta Paris.

Un an se passa. Jean se dit un beau matin: «Il est temps de retourner à Paris.» Il se mit en route, et, arrivé à Paris, il descendit encore à l'hôtel des princes, où il vit les apprêts d'un grand festin. Toute la ville était en liesse. «Que veulent dire ces réjouissances?» demanda-t-il à un jeune homme qu'il trouva dans la salle à manger. Celui-ci lui répondit: «Il y a un an, à pareil jour, on préparait les funérailles de la princesse, et aujourd'hui on va célébrer ses noces avec celui qui l'a délivrée.—Et qui donc l'a délivrée?» demanda Jean.—«C'est moi,» répondit le jeune homme. «Je l'ai délivrée de l'esprit malin. Et, pour preuve, voici le mouchoir qu'elle m'a donné.» (Il s'était fait faire un mouchoir tout semblable à celui que la princesse avait donné à Jean.)—«S'il en est ainsi,» dit Jean, «tant mieux pour vous.»

Cependant le roi conduisait sa fille à l'église, où, au lieu du Libera, on devait chanter le Te Deum. Jean, vêtu de sa blouse, alla se mettre sur le passage du cortège. La princesse l'aperçut et dit au roi: «Mon père, voilà celui qui m'a délivrée.» Aussitôt le roi donna ordre au cortège de reprendre le chemin du château, au grand étonnement de la foule, qui se demandait si le roi ne perdait pas la tête. Jean, appelé devant le roi, lui raconta comment les choses s'étaient passées, et lui montra le mouchoir dont la princesse lui avait fait présent. Le roi voulait faire mettre à mort le jeune homme qui l'avait trompé; mais Jean demanda qu'on ne lui fît pas de mal, et il s'employa même pour le marier avec une dame d'honneur de la princesse. Quant à lui, il dit que, tant qu'il n'aurait pas eu peur, il ne voulait pas se marier.

Le roi déclara qu'il voulait à toute force qu'on fît peur à Jean; mais personne n'en savait le moyen. Enfin le premier ministre[99] dit qu'il fallait rassembler tous les moineaux de Paris et les enfermer dans un pâté: on présenterait le pâté à Jean en le priant de l'ouvrir. Ainsi fut fait. Quand on fut à table, on présenta le pâté, d'abord au roi, puis à tous les invités; mais chacun s'excusa, disant que c'était à Jean de l'ouvrir. Jean refusa d'abord. On insista. Il céda enfin et enleva le couvercle du pâté; aussitôt un moineau lui sauta à la figure. Jean tressaillit. «Ah!» dit le roi, «vous avez eu peur!» Jean ne voulait pas en convenir; mais tous les convives lui dirent que certainement il avait eu peur, et qu'il n'avait plus de raisons pour refuser de se marier. Finalement Jean consentit à épouser la princesse, et les noces se firent en grande cérémonie.