NOTES:
[107] Dans un conte autrichien (Vernaleken, nº 57), cet épisode est enclavé dans une histoire différente; dans un conte des Tsiganes slovaques (Journal Asiatique, 1885, p. 514), il forme tout le récit à lui seul.
[108] Comparer un conte albanais (Dozon, nº 22, p. 175): Un voleur reçoit d'un pacha l'ordre de lui apporter le cadi enfermé dans un coffre. Il prend des clochettes, et, s'étant introduit dans le grenier au dessus de la chambre où dort le cadi, il se met à agiter ses clochettes en disant: «Je suis l'ange Gabriel, et je suis venu pour prendre ta vie, à moins que tu n'entres dans ce coffre, car alors je n'ai plus de pouvoir sur toi.»
[109] Hadji, «pélerin,» nom d'honneur donné au musulman qui a fait le pèlerinage de la Mecque et autres «saints lieux».
LXXI
LE ROI & SES FILS
Il était une fois un roi qui avait trois fils. Il avait beaucoup d'affection pour les deux plus jeunes; quant à l'aîné, il ne l'aimait guère. Comme chacun des princes désirait hériter du royaume, le roi les fit un jour venir devant lui; il leur donna à chacun cinquante mille francs et leur dit que celui qui lui apporterait la plus belle chose serait roi.
Le plus jeune s'embarqua sur mer et revint au bout de six mois avec un beau coquillage doré qui fit grand plaisir au roi. Le cadet rapporta une superbe tabatière en or, dont le roi fut encore plus charmé.
L'aîné, lui, ne revenait pas. Il n'avait songé qu'à boire, à manger et à se divertir, si bien qu'au bout d'un an presque tout son argent se trouva dépensé. Il employa le peu qui lui restait à acheter une petite voiture attelée d'un âne, avec laquelle il se mit à parcourir le pays pour vendre des balais. «Combien les balais?» lui demandait-on.—«Je les vends tant.» Et, comme on se récriait sur le prix, il disait: «Mes balais ne sont pas des balais ordinaires. Ils ont la vertu de balayer tout seuls.» Il vendit ainsi bon nombre de balais; mais les acheteurs ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'il les avait attrapés; ils coururent après lui et le rouèrent de coups. Le prince, dégoûté du métier, vendit sa voiture; puis, ayant mis une trentaine d'écus sous la queue de son âne, il le mena à la foire pour le vendre, et attendit les chalands.
Vint à passer un riche seigneur, qui lui demanda combien il voulait de son âne. «J'en veux mille francs,» répondit le prince.—«Mille francs! perds-tu la tête?—Ah! monseigneur,» dit le prince, «vous ne savez pas; mon âne fait de l'or. Voyez plutôt.» En disant ces mots il donna à la bourrique un coup de bâton, et les écus roulèrent par terre. «Suffit!» dit le seigneur. «Voici les mille francs.» Et il emmena l'âne. Mais l'âne ne fit plus d'or, et le seigneur courut trouver le prince à son auberge. «Ah! coquin,» lui dit-il, «tu m'as volé! Je vais te faire mettre dans un sac et jeter à l'eau.». Aussitôt fait que dit. On mit le prince dans un sac et on prit le chemin de la rivière. Avant d'y arriver, le seigneur et ses gens entrèrent dans une auberge pour se rafraîchir, laissant le sac à la porte.
Le prince poussait de grands cris. Un berger qui passait avec son troupeau lui demanda ce qu'il avait à crier et pourquoi il était enfermé dans ce sac. «Ah!» dit le prince, «c'est que le seigneur veut me donner sa fille avec toute sa fortune, et moi, je n'en veux pas.—Eh bien!» dit le berger, «mets-moi à ta place.» Le prince ne se fit pas prier, et, après avoir mis le berger dans le sac, il partit avec le troupeau. Le seigneur, étant sorti de l'auberge, fit jeter le sac dans la rivière.
Pendant ce temps, le prince avait conduit le troupeau dans une prairie qui appartenait au seigneur. Il se mit à jouer du flageolet pour faire danser les moutons. Le seigneur, qui passait avec son fils, s'approcha pour voir qui jouait si bien, et, reconnaissant le prince, il s'écria: «Comment! coquin, te voilà encore!—Oui, monseigneur,» répondit le prince; «la mort n'a pas prise sur moi.—Et d'où te viennent ces moutons?—Je les ai trouvés au fond de la rivière où vous m'avez jeté.—En reste-t-il encore?—Oui, monseigneur. Voulez-vous les voir?—Volontiers.»
Quand ils arrivèrent au bord de la rivière, le prince fit approcher ses moutons tout près de l'eau, de façon que leur image s'y reflétait. Le seigneur, voyant des moutons dans l'eau, ôta ses habits et sauta dans la rivière. Comme il ne savait pas nager, l'eau lui entrait dans la bouche en faisant glouglou glouglou. «Que dit mon père?» demanda le fils du seigneur, croyant qu'il parlait.—«Il te dit de venir l'aider.» Aussitôt le jeune garçon se jeta dans l'eau, et il y resta, ainsi que le seigneur. Alors le prince prit la bourse du seigneur et vendit les moutons; mais l'argent ne lui dura guère; il se trouva bientôt sans le sou.
Pendant qu'il était à se désoler au bord d'un ruisseau, une fée s'approcha et lui dit: «Qu'as-tu donc à pleurer, mon ami?—Hélas!» répondit le prince, «je n'ai plus rien pour vivre.—Tiens,» dit la fée, «voici une baguette. Par la vertu de cette baguette, tu auras tout ce qu'il te faudra.» Le prince prit la baguette, et, en ayant frappé la terre, il vit paraître une table bien servie. Il but et mangea tout son soûl; puis il se mit en route pour retourner chez son père.
Chemin faisant, il rencontra un aveugle qui jouait du violon; son violon était cassé en plus de dix endroits et n'avait qu'une corde. «Oh!» dit le prince, «voilà un beau violon!—Si tu connaissais la vertu de mon violon,» dit l'aveugle, «tu n'en ferais pas fi. Il ressuscite les morts.—Veux-tu me le vendre?» dit le prince.—«Volontiers, moyennant que tu me donnes à dîner.» Le prince régala bien l'aveugle et emporta le violon. «Mon père va être content,» pensait-il; «j'ai de belles choses à lui montrer. C'est moi qui aurai la couronne.»
Arrivé à quelque distance du château de son père, le prince vit un mendiant qui s'amusait avec un jeu de cartes si sale et si graisseux qu'on en aurait fait la soupe à trente-six régiments. «Que fais-tu là?» lui dit le prince.—«Tu le vois,» répondit le mendiant; «je joue aux cartes.—Il est joli, ton jeu de cartes!—Ne te moque pas,» dit le mendiant. «Il suffit de jeter ces cartes en l'air pour voir paraître plusieurs régiments d'infanterie de marine, avec armes et bagages, tout prêts à faire feu.—Veux-tu me vendre ton jeu de cartes?—Volontiers, moyennant que tu me donnes à dîner.—Soit,» dit le prince. Le mendiant mangea comme quatre, puis il remit le jeu de cartes au prince.
Après avoir fait cette dernière emplette, le prince ne douta plus que la couronne ne fût à lui, et il fit diligence pour se rendre au palais, où il arriva à deux heures du matin. Un de ses frères se releva pour lui ouvrir; mais son père ne demanda pas même à le voir. Le lendemain pourtant il entra dans sa chambre et s'informa de ce qu'il avait rapporté. «Mon père,» dit le prince, «regardez sous mon oreiller.» A la vue du violon et des cartes, le roi haussa les épaules. «Vraiment,» dit-il, «voilà de belles choses! Je savais bien qu'un mauvais sujet comme toi ne pouvait rien rapporter de bon. Vive ton frère, qui m'a fait présent d'une tabatière en or! C'est lui qui aura ma couronne.—Mon père,» dit le prince, «puisque vous voulez me faire une injustice, demain, à midi, je vous livrerai bataille.»
Le lendemain, le roi marcha contre son fils à la tête d'une armée. Le prince n'avait pas un homme avec lui; à midi moins cinq minutes, il était encore seul. «Eh bien!» lui cria le roi, «où sont tes soldats?» Le prince jeta une carte en l'air, et l'on vit paraître un régiment d'infanterie de marine, avec armes et bagages, tout prêt à faire feu. Or les hommes de ce régiment ne pouvaient être tués. Ils tombèrent sur les soldats du roi et les exterminèrent; le roi seul échappa. Il était dans une grande colère. Son fils lui dit: «Ne vous fâchez pas. Si vous voulez, je vais vous ressusciter tous vos hommes.—Bah!» dit le roi, «tu n'as pas ce pouvoir-là.» Le prince prit son violon, et il avait à peine commencé à jouer que tous les soldats du roi se trouvèrent sur pied, comme si de rien n'eût été. Le roi lui dit alors: «C'est à toi, sans contredit, que doit revenir ma couronne.»
«Maintenant, dit le prince, voulez-vous que je vous donne à dîner, à vous et à toute votre cour?» Le roi accepta. En entrant dans la salle du festin, il fut bien étonné de ne voir sur la table que la nappe, et les autres invités ne l'étaient pas moins. Quand tout le monde fut placé, le prince donna un coup de baguette, et la table se trouva couverte d'excellents mets de toute sorte et des meilleurs vins. On but, on mangea, on se réjouit, et le roi déclara qu'il donnait sa couronne à l'aîné de ses fils.