REMARQUES

Des contes analogues ont été recueillis dans la Haute et la Basse-Bretagne, dans les Abruzzes et en Catalogne. On peut aussi rapprocher de ces divers récits un conte allemand de la collection Grimm.

Le conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, III, nº 3) est celui qui ressemble le plus au nôtre: Un jeune homme, appelé La Rose, se marie; deux mois après, sa femme tombe malade et meurt. La Rose, très affligé, va tous les soirs pleurer sur la tombe. Un soir, un fantôme lui apparaît et lui dit d'ouvrir le cercueil; en même temps, il lui donne une petite boîte d'argent, contenant une rose: d'après son conseil, le jeune homme passe trois fois cette rose sous le nez de sa femme, et celle-ci se réveille. Quelque temps après, le jeune homme est obligé d'aller à Paris voir un sien frère. A son arrivée, il le trouve gravement malade, et, comme il est occupé à le soigner, il ne pense pas à écrire à sa femme, ainsi qu'il le lui avait promis. La femme s'inquiète et finit par le croire mort. Un capitaine des dragons verts écrit une fausse lettre lui annonçant le décès de son mari, et bientôt il épouse la prétendue veuve.—Quand La Rose voit son frère hors de danger, il retourne au pays et apprend que sa femme s'est remariée. Il se rend dans la ville où sont les dragons verts et s'engage dans le régiment; on l'emploie aux écritures. Le capitaine l'ayant pris pour secrétaire, sa femme le reconnaît, et lui-même la reconnaît aussi; mais ni l'un ni l'autre ne disent rien. La Rose est invité à dîner par le capitaine, et, pendant le repas, on lui glisse dans la poche un couvert d'argent; ensuite il est fouillé et condamné à mort comme voleur. Dans sa prison il donne de l'argent à un vieux soldat nommé La Chique, et lui indique le moyen de le ressusciter, comme il a ressuscité sa femme. Après l'exécution, La Chique dépense l'argent et ne songe qu'ensuite à remplir sa promesse. La Rose revient à la vie.—Plus tard il délivre une princesse qui apparaît toutes les nuits changée en bête, dans une chapelle, et qui fait périr tous les factionnaires. Il l'épouse et devient roi[135]. Parcourant le royaume pour inspecter ses régiments, il arrive dans la ville où les dragons verts tiennent garnison. A la revue, il dit qu'il manque un homme. On amène La Chique, qui était au violon. La Rose lui donne les épaulettes du capitaine et fait brûler celui-ci avec sa femme.

Dans le conte bas-breton (Luzel, Légendes, II, p. 309), qui a la même suite d'aventures, avec quelques lacunes et altérations (ainsi, la femme du héros ne meurt pas, et c'est à La Chique qu'une vieille indique une herbe au moyen de laquelle il ressuscite son camarade), nous trouvons un trait qui manquait dans le conte précédent et qui existe dans le conte catalan et dans le premier conte abruzzien, comme dans le nôtre: la femme que le héros épouse est d'une condition inférieure.

Les deux contes des Abruzzes (Finamore, nos 42 et 70) présentent d'une façon particulière l'épisode de la résurrection de la jeune femme. Dans le premier, le mari, veillant dans l'église auprès du cercueil, voit deux serpents, dont l'un meurt, puis est ressuscité par l'autre au moyen d'une certaine herbe. Dans le second, le mari tue un petit lézard qui s'approche du cercueil, et le lézard est ressuscité par sa mère, à l'aide d'une rose.[136]—Dans le conte catalan (Maspons, p. 24), figure aussi un serpent, mais qui joue à peu près le rôle de la «dame blanche» du conte lorrain, en guidant le jeune homme vers l'autel, sur lequel est déposée la rose merveilleuse.

Dans ces trois contes, l'herbe ou la rose servent non seulement à ressusciter le jeune homme, mais encore à guérir ensuite une princesse ou, dans le conte catalan, un roi.

Ces trois mêmes contes ont ceci de commun que le héros n'épouse pas la fille du roi; il demande simplement à ce dernier de lui déléguer le pouvoir de châtier les coupables. Il est plus que probable que l'on a voulu adoucir le trait, étrange en effet, de la bigamie du héros. Dans notre conte et dans les contes bretons, il semblerait qu'il y ait au fond cette idée qu'en ressuscitant, les personnages entrent dans une vie nouvelle où ils oublient toutes les obligations de la vie précédente. C'est la réflexion que fait Guillaume Grimm (III, p. 27) à propos du conte allemand que nous avons mentionné plus haut.

Dans ce conte allemand (Grimm, nº 16), un brave soldat a épousé une princesse qui lui a fait promettre que, si elle vient à mourir avant lui, il se fera enterrer vivant avec elle; elle fera de même s'il meurt le premier. Quelque temps après, elle meurt, et le jeune homme est enfermé dans le caveau funéraire. Voyant un serpent, s'approcher de la morte, il le tue; mais bientôt arrive un second serpent, apportant trois feuilles vertes qui rendent la vie au premier. Le jeune homme ressuscite sa femme par le même moyen, et confie les feuilles à la garde d'un fidèle serviteur. Depuis sa résurrection, la jeune femme paraît toute changée dans ses sentiments à l'égard de son mari. Un jour même, naviguant avec lui sur la mer, elle le jette par dessus bord, pendant son sommeil, avec l'aide du capitaine, pour lequel elle a conçu une passion coupable. Mais le serviteur retire son maître de l'eau et le ressuscite à l'aide des feuilles du serpent. La vérité se découvre, et la princesse est punie de mort.

La même idée générale se retrouve en Orient, dans un conte annamite (A. Landes, nº 84): Deux époux se sont juré que, lorsque l'un d'eux viendrait à mourir, l'autre conserverait son corps jusqu'à ce qu'il ressuscitât, et qu'il ne se remarierait pas. La femme étant morte, le mari tient sa promesse; mais bientôt interviennent les habitants du village, craignant que, si on laisse longtemps la femme sans l'enterrer, elle ne devienne un esprit malfaisant qui hanterait le pays. Le mari fait mettre le cercueil sur un radeau et s'y embarque aussi. Le radeau flotte jusqu'au «paradis occidental», où le Bouddha, touché de compassion, ressuscite la femme. Pendant que les deux époux s'en retournent, ramenés vers leur pays par un crocodile, passe un bateau chinois, dont les matelots enlèvent la femme. Le mari poursuit le bateau, monté sur le crocodile; mais, du haut de ce bateau, la femme lui dit qu'elle a épousé le capitaine et qu'il peut prendre une autre femme. Le mari va retrouver le Bouddha, et la femme est punie.

Notre conte ne motive le mariage du héros avec la princesse que par une fantaisie de cette dernière. Il y a là certainement une altération. Les contes bretons, on l'a vu, motivent ce mariage par l'histoire des apparitions de la princesse et de sa délivrance. Il nous semble que, dans la forme primitive, la cause devait être plutôt la guérison ou la résurrection de la princesse, obtenue, comme dans les contes abruzziens et catalan, par le moyen déjà employé dans la première partie du récit (herbe ou fleur merveilleuse).