REMARQUES

Ce conte se compose de deux éléments que nous n'avons jamais ailleurs vus réunis ou plutôt juxtaposés.

La partie du récit qui précède l'entrée en scène de Fortuné, paraît se rattacher au thème de la Belle et la Bête. Dans certains contes de ce dernier type, le monstre permet, en lui imposant certaines conditions, à la jeune fille qu'il retient chez lui, de rendre visite à sa famille, parfois même (conte islandais de la collection Arnason, p. 278; conte lithuanien nº 23 de la collection Leskien, etc.) d'aller successivement à la noce de ses trois sœurs. Seulement, dans ce thème, le monstre est un prince enchanté qui finit par être délivré et par épouser la jeune fille. Ainsi, dans un conte allemand (Müllenhoff, p. 384), l'ours, à qui un roi a été forcé de donner sa plus jeune fille, ramène un jour celle-ci chez ses parents. Il recommande à la princesse, quand elle sera au festin, de lui présenter son assiette sous la table, puis de danser avec lui et de lui marcher fortement sur la patte. La princesse obéit, et l'ours se change en un beau prince.

Quant à la seconde partie de notre conte, nous avons déjà étudié, dans les remarques de notre nº 15, les Dons des trois Animaux, le thème auquel elle appartient.

Dans les remarques de ce nº 15 (I, pp. 172-173), nous avons résumé un conte italien, recueilli au XVIe siècle par Straparola. Il est assez curieux de faire remarquer que le héros de ce vieux conte porte le même nom que celui du conte lorrain: il s'appelle Fortunio. Les trois animaux entre lesquels il partage un cerf sont, comme dans notre conte, un loup, un aigle et une fourmi. Fortunio attribue au loup les os et ce qu'il y a de dur dans la chair; à l'aigle, les entrailles et la graisse; à la fourmi, la cervelle. Suivent les dons faits à Fortunio par les trois animaux. C'est là, d'ailleurs, tout ce que ce conte a de commun avec notre Fortuné. Le reste peut être rapproché en partie,—pour l'épisode de la sirène qui retient Fortunio captif au fond de la mer,—de notre nº 15, les Dons des trois Animaux.

Au sujet du partage de la proie, on peut, parmi les contes indiqués dans les remarques de notre nº 15, citer particulièrement le conte basque (Webster, p. 80). Là, les animaux sont un loup, un chien, un faucon et une fourmi. Le héros donne à la fourmi, comme dans Fortuné, la tête de la brebis, les entrailles au faucon, et il coupe en deux le reste pour le loup et le chien.—Même partage à peu près dans le conte danois (Grundtvig, II, p. 194): la tête à la fourmi, «parce qu'il y a dedans tant de petits trous et de petites chambres où elle peut se fourrer,» les entrailles au faucon, les os au chien, le reste à l'ours.

Notre conte est écourté, les dons faits à Fortuné par le loup et par l'aigle ne lui servant à rien dans le cours de ses aventures.

Le passage relatif aux «œufs de perdrix», qu'il faut casser sur la tête du léopard pour le faire mourir, est tout à fait altéré, plus encore que le passage correspondant de notre nº 15, où l'idée première est pourtant bien obscurcie. Nous avons montré, dans les remarques de ce dernier conte, quelle est la véritable forme de ce thème. Les «œufs de perdrix» sont un souvenir confus de l'œuf dans lequel le monstre a caché son âme, sa vie. C'est ce que montre, mieux que tout autre rapprochement, le passage suivant d'un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, II, p. 128): Le Corps sans âme, terrible géant, a un lion; dans ce lion est un loup, dans le loup un lièvre, dans le lièvre une perdrix, dans la perdrix treize œufs, et c'est dans le treizième que se trouve l'âme du géant.

Sur un point, l'épisode en question est mieux conservé dans Fortuné que dans notre nº 15: dans Fortuné, en effet, comme dans la plupart des contes de ce type, la jeune fille retenue prisonnière par le monstre apprend de lui-même le moyen de le tuer. (Comparer, par exemple, les contes orientaux cités dans les remarques de notre nº 15, I, pp. 173-177.)



LI
LA PRINCESSE & LES TROIS FRÈRES

Il était une fois trois frères; le plus jeune était un peu bête, comme moi. Or, il y avait en ce temps-là une princesse qui était à marier, mais dont la main n'était pas facile à gagner. Les deux aînés, se flattant de réussir, voulurent tenter l'aventure; ils partirent en disant au plus jeune de garder la maison, et comme celui-ci s'obstinait à vouloir aller avec eux, ils le chassèrent. Mais le jeune garçon les suivit à distance.

Après avoir fait un bout de chemin, il vit par terre un cul de bouteille. Il le ramassa en criant à ses frères: «Hé! vous autres! retournez donc; j'ai trouvé quelque chose.» Ses frères accoururent et lui demandèrent ce qu'il avait trouvé. «J'ai trouvé ce cul de bouteille.—Voilà tout!» dirent ses frères. «Ne t'avise plus de nous faire retourner pour rien, ou tu auras des coups.»

Un peu plus loin, le sot ramassa un oiseau mort qu'il vit par terre. «Hé! vous autres!» cria-t-il, «retournez donc; j'ai encore trouvé quelque chose.» Ses frères rebroussèrent chemin. «Quoi!» dirent-ils; «tu nous fais retourner pour un méchant oiseau!» Ils le battirent et se remirent en route.

Cependant le sot les suivait toujours. Ayant trouvé une corne de bœuf, il la ramassa et se mit à souffler dedans. Il fit encore retourner ses frères; ceux-ci le rouèrent de coups et le laissèrent à demi mort.

Ils arrivèrent bientôt au château de la princesse. L'aîné se présenta le premier devant elle. «Bonjour, ma princesse.—Bonjour, monsieur.—Qu'il fait chaud aujourd'hui, ma princesse!—Oh! pas encore si chaud qu'en haut de mon château.» Le jeune homme ne comprit pas ce que la princesse voulait dire, et, ne sachant que répondre, il s'en alla.

Le second frère entra ensuite. «Bonjour, ma princesse.—Bonjour, monsieur.—Il fait bien chaud aujourd'hui, ma princesse!—Oh! pas encore si chaud qu'en haut de mon château.» Le jeune homme ne comprit pas mieux que son frère et se retira.

Le sot se présenta à son tour. «Bonjour, ma princesse.—Bonjour, monsieur.—Il fait bien chaud aujourd'hui, ma princesse!—Oh! pas encore si chaud qu'en haut de mon château.—Bon!» dit le sot, «j'y ferai donc cuire mon oiseau.—Et dans quoi le mettras-tu?—Je le mettrai dans ce cul de bouteille.—Mais dans quoi mettras-tu la sauce?—Je la mettrai dans cette corne.—Bien répondu,» dit la princesse. «C'est toi qui auras ma main.»

On prépara un grand festin, et le jeune homme épousa la princesse.