REMARQUES

Ce conte se rattache à un thème que nous avons déjà rencontré dans nos nos 5 et 37, les Fils du Pêcheur et la Reine des Poissons. Voir nos remarques sur ces deux contes.

Léopold livre trois combats à la bête à sept têtes et se présente chaque fois comme un nouveau personnage. Il y a, ce nous semble, dans ce dernier trait, un emprunt à un thème que nous avons étudié dans les remarques de notre nº [43], le Petit Berger. Dans ce conte et dans les contes du même type, le héros fait son apparition dans trois tournois successifs, chaque fois avec un nouvel équipement et un nouveau cheval que son courage lui a procurés, et personne ne le reconnaît sous ce triple déguisement.

Un conte breton (Luzel, 5e rapport, p. 34), cité dans les remarques de notre nº 43 (II, p. [95]), relie tout à fait ce thème à celui de Léopold, des Fils du Pêcheur, etc.: Un berger, qui combat trois jours de suite un serpent à sept têtes, arrive chaque fois sous une armure différente,—couleur de la lune, couleur des étoiles, couleur du soleil,—qu'il a trouvée dans le château d'un sanglier, précédemment tué par lui, comme notre «Petit Berger» a trouvé ses trois chevaux merveilleux et ses trois équipements splendides dans les châteaux des trois géants qu'il a égorgés.—Comparer un conte allemand (Wolf, p. 369), où le héros combat un dragon à trois têtes, le premier jour avec une armure et un cheval noirs qu'il a pris dans un château merveilleux; le second jour, avec une armure et un cheval rouges; le troisième, avec une armure et un cheval blancs. Comparer aussi un conte basque (Webster, p. 22).



LVI
LE POIS DE ROME

Il était une fois un homme et sa femme. La femme prenait soin du jardin; elle le bêchait au printemps et y semait des légumes. Pendant plusieurs années, le mari trouva tout bien; mais voilà qu'un beau jour il se mit en tête que sa femme n'entendait rien au jardinage. «C'est moi,» lui dit-il, «qui m'occuperai cette année du jardin.»

Semant un jour des pois de Rome[58], il en remarqua un qui était plus gros que les autres; il le mit à la plus belle place, au milieu du carré. Tous les matins il allait voir son pois de Rome, et le pois de Rome grandissait, grandissait, comme jamais on n'avait vu pois de Rome grandir. L'homme dit à sa femme: «Je vais aller chercher une rame pour ramer mon pois de Rome.—Une rame!» dit-elle, «quand tu prendrais le plus haut chêne de la forêt, il ne serait jamais assez grand.»

Cependant le pois de Rome, à force de grandir, finit par monter jusqu'au Paradis. L'homme dit alors: «J'ai envie de ne plus travailler; je m'en vais grimper à mon pois de Rome et aller trouver le bon Dieu.—Y penses-tu?» lui dit sa femme. Mais il n'en voulut pas démordre; il grimpa pendant trois jours et arriva au Paradis: une feuille du pois de Rome servait de porte. Après avoir traversé une grande cour, puis une longue suite de chambres, dont les feuilles du pois de Rome formaient les cloisons, il se trouva devant le bon Dieu et lui dit: «Je voudrais bien ne plus être obligé de travailler. Ayez pitié de moi et donnez-moi quelque chose.—Tiens,» dit le bon Dieu, «voici une serviette dans laquelle tu trouveras de quoi boire et manger. Prends-la et redescends par où tu es monté.»

L'homme fit mille remerciements, redescendit et rentra au logis. «Ma femme,» dit-il, «le bon Dieu m'a donné de quoi boire et manger.» D'abord elle ne voulut pas le croire; mais quand elle vit la serviette et tout ce qui était dedans, c'est alors qu'elle ouvrit de grands yeux.

Au bout de quelque temps, quand il n'y eut plus rien dans la serviette, l'homme se dit: «Il faut que je remonte à mon pois de Rome.» Il fut encore trois jours pour arriver au Paradis. La feuille qui fermait l'entrée s'écarta pour le laisser passer. «Que veux-tu, mon ami?» lui demanda le bon Dieu.—«Nous n'avons plus rien à manger,» répondit l'homme. Le bon Dieu lui donna une autre serviette encore mieux fournie que la première, et l'homme redescendit par le même chemin.

Les provisions durèrent plus longtemps cette fois; mais pourtant on en vit la fin. L'homme dit alors: «C'est bien fatigant de toujours monter à mon pois de Rome!—Oui,» répondit la femme, «plus fatigant que de travailler.—Je vais,» dit l'homme, «demander au bon Dieu de me donner de quoi vivre le reste de mes jours.» Il se mit donc encore à grimper, et arriva au bout de trois jours à l'entrée du Paradis. Les larges feuilles du pois de Rome s'écartèrent pour le laisser passer. «Que veux-tu, mon ami?» lui demanda le bon Dieu.—«Je voudrais bien,» dit l'homme, «ne plus être obligé de travailler. Donnez-moi, je vous prie, de quoi vivre le reste de mes jours. J'ai trop de mal à grimper à mon pois de Rome; je suis bien malheureux.—Tu vas être content,» lui dit le bon Dieu. «Tiens, voici un âne qui fait de l'or. Mais ni toi, ni ta femme, n'en dites rien à personne, et vivez comme on doit vivre, sans trop dépenser; car vous feriez parler de vous.»

L'homme redescendit bien joyeux avec son âne et dit à sa femme en rentrant chez lui: «Voici un âne qui fait de l'or.—Es-tu fou?» lui dit-elle.—«Non, je ne le suis pas; tu vas voir. Mais surtout n'en parle à personne.» Il prit le drap du lit, l'étendit sous l'âne, et en quelques instants, le drap se trouva couvert de pièces d'or. La femme acheta du linge, des habits propres et de beaux meubles.

A quelque temps de là, elle reçut la visite de sa belle-sœur. «Oh!» dit celle-ci en entrant, «que tout est beau chez vous depuis que je ne suis venue! Vous faites donc bien vos affaires?—Tu ne vois pas encore tout,» dit l'autre, et elle lui montra son armoire remplie de linge, sa bourse bien garnie de pièces d'or. «D'où peut vous venir cette fortune?» demanda la belle-sœur.—«Je vais te le dire, mais garde-toi d'en parler à personne. Mon mari est monté au pois de Rome qui va jusqu'au Paradis, et le bon Dieu lui a donné un âne qui fait de l'or.» Elle la conduisit à l'écurie et lui fit voit l'âne; c'était un âne gris tacheté de noir. De retour chez elle, la belle-sœur s'empressa de rapporter à son mari ce qu'elle venait d'apprendre. Le mari, s'étant procuré un âne du même poil que celui de son beau-frère, vint pendant la nuit prendre l'âne aux écus d'or, et laissa l'autre à sa place. On ne s'aperçut de rien.

Quelque temps après, l'homme au pois de Rome, n'ayant plus d'argent, eut recours à son âne; mais ce fut peine inutile. Il dut encore grimper au Paradis. «Que demandes-tu?» lui dit le bon Dieu. «Ne t'ai-je pas donné tout ce qu'il te fallait?—Ah!» répondit l'homme, «l'âne ne veut plus faire d'or maintenant.—Mon ami,» dit le bon Dieu, «ta femme n'a pas gardé le secret, et l'âne est chez ton beau-frère, qui te l'a volé. Mais je veux bien venir encore à ton aide. Tiens, voici un bâton. Va chez ton beau-frère; s'il fait difficulté de te rendre l'âne, tu n'auras qu'à dire: Roule, bâton!»

L'homme prit le bâton, et, à peine descendu, courut chez le beau-frère, qui était avec sa femme. «Je viens voir,» leur dit-il, «si vous voulez me rendre mon âne.—Ton âne? A quoi nous servirait un âne? Nous avons nos chevaux. (C'étaient des laboureurs.) D'ailleurs, tu n'as pas le droit d'aller dans nos écuries.—Eh bien! roule, bâton!» Aussitôt le bâton se mit à les rosser de la bonne manière. «Ah!» criaient-ils, «rappelle ton bâton.» L'homme rappela son bâton et leur dit: «Vous allez me rendre mon âne.—Nous ne savons ce que tu veux dire.—Eh bien! roule, bâton!» Et le bâton frappa de plus belle. «Rappelle ton bâton,» dit la femme, «et nous te rendrons ton âne.»

Le bâton rappelé, l'homme reprit son âne et le ramena à la maison. Depuis lors, il ne manqua plus de rien et vécut heureux avec sa femme.