REMARQUES

Nous n'avons à rapprocher de ce petit conte qu'une légende de la Basse-Bretagne (Luzel, Légendes, II, p. 126): Un jeune homme, qui va se marier, passe, en revenant de chez sa fiancée, devant un gibet où un de ses anciens rivaux est pendu. Excité par le cidre, il invite le pendu à ses noces. Le pendu s'y rend, en effet, mais visible seulement pour le marié, et, à son tour, il invite celui-ci à venir souper chez lui, le soir. Comme dans le conte lorrain, c'est l'âme d'un petit enfant, filleul du marié, qui sauve celui-ci. Elle le rend invisible aux yeux des diables rassemblés auprès du gibet.—M. Luzel donne (op. cit., II, p. 201) une seconde version presque identique de cette légende, recueillie dans l'île de Bréhat.

Il est assez remarquable que, dans notre conte, l'âme du filleul apparaisse sous la forme d'un papillon, ψυχή, comme chez les Grecs.



LVIII
JEAN BÊTE

Il était une fois un jeune garçon qu'on appelait Jean Bête. Sa mère lui dit un jour: «Jean, tu iras porter ma toile au marché, mais tu ne la vendras pas à des gens trop bavards.—Non, maman; soyez tranquille.»

Il se rendit donc au marché. Bientôt un homme s'approcha de lui: «Combien voulez-vous de votre toile!—Hon.—A combien votre toile?—Hon.—Répondez donc.—Vous n'aurez pas ma toile; vous êtes trop bavard.»

Jean s'en alla un peu plus loin. Arriva un autre homme: «Vous avez de bien belle toile.—Hon.—Combien la vendez-vous?—Hon.—Parlerez-vous?—Vous n'aurez pas ma toile, vous êtes trop bavard.»

«Je vais m'en retourner,» se dit Jean; «je vois bien qu'il n'y a ici que des bavards.»

En quittant le marché, il eut l'idée d'entrer à l'église. Voyant à la porte un saint de pierre, il s'en approcha et lui présenta sa marchandise, en disant: «Voulez-vous de ma toile?» Il se trouva qu'au même instant le vent fit remuer la tête du saint, qui n'était plus trop solide: Jean crut qu'il faisait signe que oui. «Vous aurez ma toile,» lui dit-il, «vous n'êtes pas bavard, vous.» Il lui mit la toile sur le bras et s'en retourna au logis.

«Eh bien! Jean,» lui dit sa mère, «as-tu vendu ta toile?—Oui, maman.—A qui l'as-tu vendue?—Il n'y avait sur le marché que des bavards. J'ai vu à la porte de l'église un brave homme qui ne dirait rien du tout, et je la lui ai donnée. Il ne me l'a pas payée, mais il n'y a rien à craindre.—Malheureux!» dit la mère, «cours vite reprendre ma toile.»

Jean retourna à l'église; la toile était toujours sur le bras du saint. «Rends-moi ma toile,» lui dit Jean. A ce moment, le vent fit branler la tête du saint à droite et à gauche. «Ah!» cria Jean, «tu ne veux pas me la rendre; attends un peu.» Il donna au saint une volée de coups de bâton, reprit la toile et revint tout joyeux à la maison.