II

La petite troupe de Fargès s'avançait à travers les immenses forêts de Homberg, le mousquet sur l'épaule, l'oeil au guet, l'oreille au vent, comme il convient à de braves militaires, qui ne se soucient pas de laisser leur peau sous le bec crochu des chouettes. Tous étaient animés du plus vif enthousiasme; d'abord, parce, qu'il est toujours agréable de faire ses provisions chez les autres, d'ouvrir les armoires, de décrocher les jambons, de tordre le cou aux volailles, de mettre les tonneaux en perce, d'explorer la cave, le grenier, la cuisine. Quel que soit votre tempérament, sanguin, nerveux ou même lymphatique, ces choses-là font toujours plaisir…. Et puis les Français aiment la guerre: rien que l'espoir d'une bataille leur fouette le sang; ils chantent, ils sifflent, ils se sentent tout joyeux. Nos gaillards couraient donc comme des lièvres, la giberne au dos, la brelle sur la hanche. C'était plaisir de les voir s'enfoncer sous les longues avenues de chênes et de hêtres … se perdre dans les ombres … paraître et disparaître au fond des ravins … s'accrocher aux broussailles … et gravir les rochers avec une dextérité merveilleuse.

Fargès marchait à l'arrière-garde de sa colonne, en compagnie du caporal Lombard. Figurez-vous un gaillard de cinquante ans, coiffé d'un immense chapeau à cornes et vêtu d'une grande capote grise. Sa taille large et carrée promettait une vigueur extraordinaire; ses traits fortement accusés, ses favorisroux, le froncement continuel de ses sourcils lui donnaient un air dur et farouche. Une longue cicatrice sillonnait sa joue gauche et fendait sa lèvre supérieure, laissant à découvert deux belles dents canines, qui se faisaient jour à travers d'épaisses moustaches, et ne ressemblaient pas mal aux défenses d'un vieux sanglier. Pour comble d'agrément, ce personnage fumait un tronçon de pipe, et des bouffées de tabac s'échappaient par toutes les crevasses de sa joue, depuis l'oreille jusqu'aux lèvres: Benoît Lombard avait vingt-neuf ans de service, trente-deux campagnes et dix-huit blessures…. Aussi, grâce à sa bravoure et au concours heureux des circonstances, il avait obtenu le grade de caporal.

«Eh bien! Lombard, dit tout à coup Fargès en allongeant le pas, que pensez-vous de notre expédition? Croyez-vous qu'elle réussisse?

—Je pense, répondit le caporal avec un sourire qui déchaussa complètement un côté de sa mâchoire, je pense que si ces gueux de paysans se doutaient de ce qui leur pend à l'oeil, ils auraient bientôt évacué leur bétail…. Alors, bonsoir la compagnie…. Je connais ça, servent…. En Espagne, il n'y avait qu'un moyen de les attraper….

—Quel moyen, Lombard?

—Nous les attendions dans leurs villages … entre quatre murs … ils venaient quelquefois la nuit pour faire cuire le pain … car, voyez-vous, sergent … il faut un four pour cuire du pain…. Alors nous leur mettions la main sur la nuque, et nous les confessions … tout doucement … vous comprenez….

—Oui, caporal, mais nous ne sommes pas en pays ennemi….

—Voilà justement pourquoi il faut tomber dessus comme une bombe…. Il faut les surprendre agréablement … empoigner tout … sans leur faire de mal … mais c'est difficile, sergent, c'est difficile….

—Comment ça, Lombard?

—D'abord, le paysan est malin; il tient à garder ce qu'il a, sans s'inquiéter de l'honneur de la patrie…. Ensuite, depuis 1814, il se défie de nous….

—Vous croyez? dit Fargès d'un air de doute.

—Sergent, prenez garde à ce que je vous dis…. Les paysans ne sont pas bêtes! Ils se rappellent que l'année dernière nous avons fait un tour dans les villages, pour approvisionner les places, et je suis sûr qu'en apprenant l'invasion, la première chose qu'ils vont faire, ce sera d'aller cacher leurs bestiaux dans les forêts.»

Tout en causant de la sorte, ils gravissaient les pentes boisées du Homberg. Il était alors environ huit heures, le jour baissait à vue d'oeil, et les hautes grives, perchées sur le bouton des sapins, s'appelaient l'une l'autre, avant de plonger dans l'épaisseur des bois.

Lorsque la tête de colonne déboucha sur le plateau du Rothfels, tout couvert de buissons et de sapinettes impénétrables, la nuit était tellement noire, qu'on pouvait à peine distinguer le sentier. Fargès ordonna de faire halte.

«Je ne vois pas d'inconvénient, dit-il, à ce que chacun fume sa pipe et se livre à ses opinions individuelles … mais sous les autres rapports: motus! Il s'agit de nous remettre en voûte quand la lune se lèvera.»

Après cette improvisation, deux sentinelles furent placées, l'une du côté de la gorge, l'autre sur le versant de la montagne dominant une longue file de rochers à pic.

Les vétérans, exténués de fatigue, s'étendirent voluptueusement sur la mousse, au milieu des genêts en fleur, tandis que Fargès et Lombard, gravement assis au pied d'un arbre et le fusil entre les jambes, discutaient leur plan d'attaque.