II

La manière surprenante dont Van Spreckdal venait de m’apparaître me jetait dans une profonde extase: «Hier, me disais-je en contemplant la pile de ducats étincelant au soleil, hier je formais le dessein coupable de me couper la gorge, pour quelques misérables florins, et voilà qu’aujourd’hui la fortune me tombe des nues… Décidément, j’ai bien fait de ne pas ouvrir mon rasoir, et si jamais la tentation d’en finir me reprend, j’aurai soin de remettre la chose au lendemain.»

Après ces réflexions judicieuses, je m’assis pour terminer l’esquisse; quatre coups de crayon, et c’était une affaire faite. Mais ici m’attendait une déception incompréhensible. Ces quatre coups de crayon, il me fut impossible de les donner; j’avais perdu le fil de mon inspiration, le personnage mystérieux ne se dégageait pas des limbes de mon cerveau. J’avais beau l’évoquer, l’ébaucher, le reprendre; il ne s’accordait pas plus avec l’ensemble qu’une figure de Raphaël dans une tabagie de Téniers… J’en suais à grosses gouttes.

Au plus beau moment, Rap ouvrit la porte sans frapper, suivant sa louable attitude, ses yeux se fixèrent sur ma pile de ducats, et d’une voix glapissante il s’écria:

«Eh! eh! je vous y prends. Direz-vous encore, monsieur le peintre, que l’argent vous manque…»

Et ses doigts crochus s’avancèrent avec ce tremblement nerveux que la vue de l’or produit toujours chez les avares.

Je restai stupéfait quelques secondes.

Le souvenir de toutes les avanies que m’avait infligées cet individu, son regard cupide, son sourire impudent, tout m’exaspérait. D’un seul bond je le saisis, et le repoussant des deux mains hors de la chambre, je lui aplatis le nez avec la porte.

Cela se fit avec le cric-crac et la rapidité d’une tabatière à surprises.

Mais dehors le vieil usurier poussa des cris d’aigle:

«Mon argent! voleur! mon argent!»

Les locataires sortaient de chez eux et demandaient:

«Qu’y a-t-il donc? Qu’est-ce qui se passe?»

Je rouvris brusquement la porte, et dépêchant, dans l’échine de maître Rap, un coup de pied qui le fit rouler plus de vingt marches:

«Voilà ce qui se passe!» m’écriai-je hors de moi. Puis je refermai la porte à double tour, tandis que les éclats de rire des voisins saluaient maître Rap au passage.

J’étais content de moi, je me frottais les mains…Cette aventure m’avait remis en verve, je repris l’ouvrage et j’allais terminer l’esquisse lorsqu’un bruit inusité frappa mes oreilles.

Des crosses de fusil se posaient sur le pavé de la rue… Je regardai par ma fenêtre et je vis trois gendarmes, la carabine au pied, le chapeau à claque de travers, en faction à la porte d’entrée.

«Ce scélérat de Rap se serait-il cassé quelque chose?» me dis-je avec effroi.

Et voyez l’étrange bizarrerie de l’esprit humain: moi qui voulait la veille me couper la gorge, je frémis jusqu’à la moelle des os, en pensant qu’on pourrait bien me pendre, si Rap était mort.

L’escalier s’emplissait de rumeurs confuses… C’était une marée montante de pas sourds, de cliquetis d’armes, de paroles brèves.

Tout à coup on essaya d’ouvrir ma porte. Elle était fermée!

Alors ce fut une clameur générale.

«Au nom de la loi….ouvrez!»

Je me levai, tremblant, les jambes vacillantes…

«Ouvrez!» reprit la même voix.

Voyant que la fuite était impossible, je m’approchai de la porte en chancelant, et je fis jouer la serrure.

Deux poings s’abattirent aussitôt sur mon collet. Un petit homme trapu qui sentait le vin, me dit:

«Je vous arrête!»

Il portait une redingote vert bouteille, boutonnée jusqu’au menton, un chapeau en tuyau de poêle…il avait de gros favoris bruns… des bagues à tous les doigts, et s’appelait Passauf…

C’était le chef de la police.

Cinq têtes de bouledogue, à petite casquette plate, le nez en canon de pistolet, la mâchoire inférieure débordant en crocs, m’observaient du dehors.

«Que voulez-vous?» demandai-je à Passauf.

«Descendez,» s’écria-t-il brusquement en faisant signe à l’un de ses hommes de m’empoigner.

Celui-ci m’entraîna plus mort que vif, pendant que les autres bouleversaient ma chambre de fond en comble.

Je descendis, soutenu sous les bras, comme un phtisique à sa troisième période…les cheveux épars sur la figure, et trébuchant à chaque pas.

On me jeta dans un fiacre, entre deux vigoureux gaillards, qui me laissèrent voir charitablement le bout de deux casse-tête, retenus au poignet par un cordon de cuir…puis la voiture partit.

J’entendais rouler derrière nous les pas de tous les gamins de la ville.

«Qu’ai-je donc fait?» demandai-je à l’un de mes gardiens.

Il regarda l’autre avec un sourire bizarre, et dit:

«Hans…il demande ce qu’il a fait!»

Ce sourire me glaça le sang.

Bientôt une ombre profonde enveloppa la voiture, les pas des chevaux retentirent sous une voûte. Nous entrions à la Raspelhaus…des griffes de Rap je tombais dans un cachot, d’où bien peu de pauvres diables ont eu la chance de se tirer.

De grandes cours obscures; des fenêtres alignées comme à l’hôpital et garnies de hottes; pas une touffe de verdure, pas un feston de lierre, pas même une girouette en perspective…voilà mon nouveau logement. Il y avait de quoi s’arracher les cheveux à pleines poignées.

Les agents de police, accompagnés du geôlier, m’introduisirent provisoirement dans un violon.

Le geôlier, autant que je m’en souviens, s’appelait Kasper Schlüssel; avec son bonnet de laine grise, son bout de pipe entre les dents, et son trousseau de clefs à la ceinture, il me produisit l’effet du dieu Hibou des Caraïbes. Il en avait les grands yeux ronds dorés, qui voient dans la nuit, le nez en virgule, et le cou perdu dans les épaules.

Schlüssel m’enferma tranquillement, comme on serre des chaussettes dans une armoire, en rêvant à autre chose. Quant à moi, les mains croisées sur le dos, la tête inclinée, je restai plus de dix minutes à la même place. Puis, je regardai ma prison. Elle venait d’être blanchie à neuf, et ses murailles n’offraient encore aucun dessin, sauf dans un coin un gibet grossièrement ébauché par mon prédécesseur. Le jour venait d’un œil-de-bœuf situé à neuf ou dix pieds de hauteur; l’ameublement se composait d’une botte de paille et d’un baquet.

Je m’assis sur la paille, les mains autour des genoux, dans un abattement incroyable…

Presqu’au même instant, j’entendis Schlüssel traverser le corridor; il rouvrit le violon et me dit de le suivre. Il était toujours assisté des deux casse-tête; aussi j’emboîtai le pas résolûment.

Nous traversâmes de longues galeries, éclairées, de distance en distance, par quelques fenêtres intérieures. J’aperçus derrière une grille le fameux Jic-Jack, qui devait être exécuté le lendemain. Il portait la camisole de force et chantait d’une voix rauque:

«Je suis le roi de ces montagnes!»

En me voyant, il cria:

«Eh! camarade, je te garde une place à ma droite.»

Les deux agents de police et le dieu Hibou se regardèrent en souriant, tandis que la chair de poule s’étendait le long de mon dos.