VIII

Ce même soir, après le souper, l'oncle Jacob fumait sa pipe en silence derrière le fourneau. Moi, je séchais le bas de mon pantalon, la tête de Scipio entre les genoux.

Cela durait depuis environ une demi-heure lorsque je fus réveillé par un bruit de sabots dans l'allée; en même temps, la porte s'ouvrit, et la voix joyeuse du mauser dit dans la chambre:

«De la neige, monsieur le docteur, de la neige! Elle recommence à tomber, nous en avons encore pour toute la nuit.»

Il paraît que l'oncle avait fini par s'assoupir, car, seulement[2] au bout d'un instant, je l'entendis se remuer et répondre:

«Que voulez-vous,[3] mauser, c'est la saison; il faut s'attendre à cela maintenant.»

Puis il se leva et alla dans la cuisine chercher de la lumière.

Le mauser s'approchait dans l'ombre.

«Tiens! Fritzel est là! dit-il. Tu n'as donc pas encore sommeil?

L'oncle rentrait.

Je tournai la tête, et je vis que le mauser souriait, en plissant ses petits yeux, et qu'il tenait quelque chose sous le bras.

«Vous venez pour la gazette, mauser? dit l'oncle. Elle n'est pas arrivée ce matin, le messager est en retard.

--Non, monsieur le docteur, non; je viens pour autre chose.»

Il déposa sur la table un vieux livre.

«Voilà pourquoi j'arrive! dit le mauser; je n'ai pas besoin de nouvelles, moi; quand je veux savoir ce qui se passe dans le monde, j'ouvre et je regarde.»

La porte s'ouvrit de nouveau. C'était notre ami Koffel qui venait nous voir.

«Bonsoir, monsieur le docteur, fit-il en secouant son bonnet dans le vestibule; j'arrive tard; beaucoup de gens m'ont arrêté sur la route, au Boeuf-Rouge[1] et au Cruchon-d'Or.[1]

--Entrez, Koffel, lui dit l'oncle. Vous avez bien fermé la porte de l'allée?

--Oui, docteur Jacob, ne craignez rien.»

Il entra, et souriant:

«La gazette n'est pas arrivée ce matin? dit-il.

--Non, mais nous n'en avons pas besoin, répondit l'oncle d'un accent de bonne humeur un peu comique. Nous avons le livre du mauser, qui raconte le présent, le passé et l'avenir.

--Est-ce qu'il raconte aussi notre victoire?» demanda Koffel en se rapprochant du fourneau.

L'oncle et le mauser se regardèrent étonnés.

«Quelle victoire? fit le mauser.

--Hé! celle d'avant-hier, à Kaiserslautern. On ne parle que de cela dans tout le village; c'est Richter, M. Richter qui est revenu de là-bas, vers deux heures, apporter la nouvelle. Au Cruchon-d'Or, on a déjà vidé plus de cinquante bouteilles en l'honneur des Prussiens: les Républicains sont en pleine déroute!»

A peine eut-il parlé des Républicains, que nous regardâmes du côté de l'alcôve, songeant que la Française était là et qu'elle nous entendait. Cela nous fit de la peine, car c'était une brave femme, et nous pensions que cette nouvelle pouvait lui causer beaucoup de mal. L'oncle leva la main, en hochant la tête d'un air désolé; puis il se leva doucement et entr'ouvrit les rideaux pour voir si madame Thérèse dormait.

«C'est vous, monsieur le docteur, dit-elle aussitôt; j'ai tout entendu.

--Ah! madame Thérèse, dit l'oncle, ce sont de fausses nouvelles.

--Je ne crois pas, monsieur le docteur. Du moment[1] qu'une bataille s'est livrée[2] avant-hier à Kaiserslautern, il faut que nous ayons eu le dessous, sans quoi les Français auraient marché tout de suite sur Landau, pour débloquer la place et couper la retraite aux Autrichiens: leur aile droite aurait traversé le village.»

Puis élevant la voix:

«Monsieur Koffel, dit-elle, voulez-vous me dire les détails que vous savez?»

Le mauser avait pris la chandelle sur la table, et nous étions tous entrés dans l'alcôve. Moi au pied du lit, Scipio contre la jambe, je regardais en silence.

Madame Thérèse regardait Koffel, qui ne quittait pas des yeux l'oncle Jacob, comme pour lui demander ce qu'il fallait faire.

«Ce sont des bruits qui courent au village, dit-il d'un air embarrassé; ce Richter ne mérite pas pour deux liards[1] de confiance.

--C'est égal, monsieur Koffel, racontez-moi cela, dit-elle; M. le docteur le permet. N'est-ce pas, monsieur le docteur, vous le permettez?

--Sans doute, fit l'oncle d'un air de regret. Mais il ne faut pas croire tout ce qu'on rapporte.

--Non... on exagère, je le sais bien; mais il vaut mieux savoir les choses que de se figurer mille idées; cela tourmente moins.»

Koffel se mit donc à raconter que deux jours avant les Français avaient attaqué Kaiserslautern, et que, depuis sept heures du matin jusqu'à la nuit ils avaient livré de terribles combats pour entrer dans les retranchements; que les Prussiens les avaient écrasés par milliers; que les Français avaient tout abandonné; qu'on les massacrait partout, et que la cavalerie de Brunswick,[2] envoyée à leur poursuite, faisait des prisonniers en masse.

Madame Thérèse ne disait rien. Elle écoutait, et de temps en temps, lorsque Koffel voulait s'arrêter-- car de raconter ces choses devant cette pauvre femme, cela lui faisait beaucoup de peine--elle lui lançait un regard très calme, et il poursuivait, disant: «On raconte encore ceci ou cela, mais je ne le crois pas.»

Enfin il se tut, et madame Thérèse, durant quelques instants, continua à réfléchir. Puis, comme l'oncle disait: «Tout cela, ce ne sont que des bruits... On ne sait rien de positif.... Vous auriez tort de vous désoler, madame Thérèse;» elle se releva légèrement, et nous dit d'une voix très simple:

«Écoutez, il est clair que nous avons été repoussés. Mais ne croyez pas, monsieur le docteur, que cela me désole; non, cette affaire, qui vous paraît considérable, est peu de chose pour moi. J'ai vu ce même Brunswick arriver jusqu'en Champagne,[1] à la tête de cent mille hommes de vieilles troupes, lancer des proclamations[2] qui n'avaient pas le sens commun, menacer toute la France et ensuite reculer, devant des paysans en sabots, la baïonnette dans les reins,[3] jusqu'en Prusse. Mon père,--un pauvre maître d'école, devenu chef de bataillon;--mes frères,--de pauvres ouvriers, devenus capitaines par leur courage,--et moi derrière avec le petit Jean, dans ma charrette, nous lui avons fait la conduite,[4] après les défilés de l'Argonne[5] et la bataille de Valmy[6]. Ne croyez donc pas que de telles choses m'effrayent. Nous ne sommes pas cent mille hommes, ni deux cent mille: nous sommes six millions de paysans, qui voulons manger nous-mêmes[7] le pain que nous avons gagné péniblement par notre travail. C'est juste, et Dieu est avec nous.

«Ce n'est pas une défaite, ni vingt, ni cent qui peuvent nous abattre, reprit-elle; quand un de nous tombe, dix autres se lèvent. Ce n'est pas pour le roi de Prusse, ni pour l'empereur d'Allemagne que nous marchons, c'est pour l'abolition des privilèges de toute sorte, pour la liberté, pour la justice, pour les droits de l'homme!--Pour nous vaincre, il faudra nous exterminer jusqu'au dernier, fit-elle avec un sourire étrange, et ce n'est pas aussi facile qu'on le croit. Seulement il est bien malheureux que tant de milliers de braves gens de votre côté se fassent massacrer pour des rois et des nobles qui sont leurs plus grands ennemis, quand le simple bon sens devrait leur dire de se mettre avec nous, pour chasser tous ces oppresseurs du pauvre peuple; oui, c'est bien malheureux, et voilà ce qui me fait plus de peine que tout le reste.»

Ayant parlé de la sorte, elle se recoucha, et l'oncle Jacob, étonné de la justesse de ses paroles, resta quelques instants silencieux.

Le mauser et Koffel se regardaient sans rien dire, mais on voyait bien que les réflexions de la Française les avaient frappés et qu'ils pensaient: «Cette femme a raison.»

Au bout d'une minute seulement, l'oncle dit:

«Du calme, madame Thérèse, du calme, tout ira mieux; sur bien des choses nous pensons de même, et si cela ne dépendait que de moi, nous ferions bientôt la paix ensemble.

--Oui, monsieur le docteur, répondit-elle, je le sais, car vous êtes un homme juste, et nous ne voulons que la justice.

--Tâchez d'oublier tout cela, dit encore l'oncle Jacob; il ne vous faut plus maintenant que du repos pour être en bonne santé.

--Je tâcherai, monsieur le docteur.»

Alors nous sortîmes de l'alcôve, et l'oncle, nous regardant tout rêveur, dit:

«Voilà bientôt dix heures, allons nous coucher, il est temps.»

Il reconduisit Koffel et le mauser dehors, et poussa le verrou comme à l'ordinaire. Moi, je grimpais déjà l'escalier.