X

Au coin de l'église, je rencontrai le petit Hans Aden, qui me cria:

«Fritzel! Fritzel!»

Puis il demanda:

«Qu'est-ce que tu fais, cette après-midi?

--Je ne sais pas; j'irai me promener avec Scipio.

--Écoute, si tu veux, dit-il, nous irons poser des attrapes derrière les arbres du Postthâl.[1]

--Je veux bien,» lui répondis-je.

Après quoi, chacun reprit son chemin, et je rentrai chez nous vers midi.

Quelques instants après la vieille servante apporta la petite soupière pour Madame Thérèse et moi et nous dînâmes.

A chaque instant je tournais la tête pour regarder si Hans Aden ne se promenait pas déjà sur le perron de l'église.

Enfin il traversa la place; il regardait vers notre maison, épiant du coin de l'oeil; j'étais déjà dans l'allée et j'ouvrais la porte. En peu de temps nous posions nos attrapes entre les arbres.

Lorsque j'arrivai chez nous, il faisait nuit. Lisbeth préparait le souper.

La nuit dehors devenait noire.

De temps en temps madame Thérèse interrompait la vieille servante, levant le doigt et disant:

«Écoutez!»

Alors tout le monde restait tranquille une seconde.

«Ce n'est rien, faisait Lisbeth: c'est la charrette de Hans Bockel qui passe» ou bien: «c'est la mère Dreyfus qui s'en va maintenant à la veillée chez les Brêmer.»

Elle connaissait les habitudes de tous les gens d'Anstatt, et se faisait un véritable bonheur d'en parler à la dame française, maintenant qu'elle avait vu la sainte Vierge pendue à son cou; car sa nouvelle amitié venait de là, comme je l'appris plus tard.

Sept heures sonnèrent, puis la demie. A la fin, ne sachant plus que faire pour attendre, je me dressai sur une chaise, et je pris dans un rayon l'Histoire naturelle de M. de Buffon, chose qui ne m'était jamais arrivée; puis, les deux coudes sur la table, dans une sorte de désespoir, je me mis à lire tout seul en français. Il me fallait tout mon appétit pour me donner une pareille idée; mais à chaque instant je levais la tête, regardant la fenêtre, les yeux tout grands ouverts et prêtant l'oreille.

Je venais de trouver l'histoire du moineau, qui possède deux fois plus de cervelle que l'homme en proportion de son corps, quand enfin un bruit lointain, un bruit de grelots se fit entendre, ce n'était encore qu'un bruissement presque imperceptible, perdu dans l'éloignement, mais il se rapprochait vite, et bientôt madame Thérèse dit:

«C'est M. le docteur.

--Oui, fit Lisbeth en se levant et remettant son rouet au coin de l'horloge; cette fois c'est lui.»

Elle courut à la cuisine.

J'étais déjà dans l'allée, abandonnant M. de Buffon sur la table, et je tirais la porte extérieure en criant:

«C'est toi, mon oncle?

--Oui, Fritzel, répondit la voix joyeuse de l'oncle, j'arrive. Tout s'est bien passé à la maison?

--Très bien, oncle, tout le monde se porte bien.

--Bon, bon!»

Au même instant, Lisbeth sortait avec la lanterne, et je vis l'oncle sous le hangar, en train de dételer le cheval.

«Seigneur Dieu, qu'il fait froid dehors! dit la vieille servante; vous devez être gelé, monsieur le docteur. Allez, entrez vite vous réchauffer, je finirai bien toute seule.»

Mais l'oncle Jacob n'avait pas l'habitude de laisser le soin de son cheval à d'autres; ce n'est qu'en voyant Rappel devant son râtelier garni de foin, et les pieds dans la bonne litière, qu'il dit:

«Entrons maintenant.» Et nous entrâmes tous ensemble.

«Bonnes nouvelles, madame Thérèse, s'écria l'oncle sur le seuil, bonnes nouvelles! J'arrive de Kaiserslautern, tout va bien là-bas.»

Madame Thérèse, assise sur son lit, le regardait toute pâle.

«Comment, monsieur le docteur, fit-elle, vous venez de Kaiserslautern?

--Oui, j'ai poussé jusque-là... J'ai tout vu... je me suis informé de tout, dit-il en souriant; mais je ne vous cache pas, madame Thérèse, que je tombe de fatigue et de faim.»

Il tirait ses grosses bottes, assis dans le fauteuil, et regardait Lisbeth mettre la nappe d'un oeil aussi luisant que celui de Scipio et le mien.

«Tout ce que je puis vous dire, s'écria-t-il en se relevant, c'est que la bataille de Kaiserslautern n'est pas aussi décisive qu'on le croyait, et que votre bataillon n'a pas donné;[1] le petit Jean n'a pas couru de nouveaux dangers.

--Ah! cela suffit, dit madame Thérèse, en se recouchant d'un air de bonheur et d'attendrissement inexprimables, cela suffit! Vous ne m'en diriez pas plus, que je serais déjà trop heureuse.[2] Réchauffez-vous, monsieur le docteur, mangez, ne vous pressez pas, je puis attendre maintenant.»

Lisbeth servait alors la soupe, et l'oncle, en s'asseyant, dit encore:

«Oui, c'est positif, vous pouvez être tranquille sur ces deux points. Tout à l'heure je vous dirai le reste.»

Bientôt cependant notre grande faim se ralentit. L'oncle but encore un bon coup, puis il alluma sa pipe, et se rapprochant de l'alcôve, il prit la main de madame Thérèse comme pour lui tâter le pouls, en disant:

«M'y voilà!»

Elle ne disait rien et souriait. Alors il commença l'histoire de la bataille. Je l'écoutais.

«Les Républicains sont arrivés devant Kaiserslautern le 27 au soir, dit-il; depuis trois jours les Prussiens y étaient. Les Prussiens étaient 40,000 hommes, et les Français 30,000.

«Le lendemain donc, l'attaque commença sur la gauche; les Républicains, conduits par le général Ambert, se mirent à grimper le ravin au pas de charge[3] en criant: «Landau[4] ou la mort!» Dans ce moment même, Hoche devait attaquer le centre; mais il était couvert de bois et de hauteurs, il lui fut impossible d'arriver à temps; le général Ambert dut reculer sous le feu des Prussiens; il avait toute l'armée de Brunswick contre lui. Le jour suivant, 29 novembre, c'est Hoche qui attaqua par le centre; le général Ambert devait tourner la droite, mais il s'égara dans les montagnes, de sorte que Hoche fut accablé à son tour. Malgré cela, l'attaque devait recommencer le lendemain 30 novembre. Ce jour-là, Brunswick fit un mouvement en avant, et les Républicains, de crainte d'être coupés, se mirent en retraite.

«Voilà ce que je sais de positif, et de la bouche même d'un commandant républicain, blessé d'un coup de feu[1] à la hanche, le second jour de la bataille. Le docteur Feuerbach, un de mes vieux amis d'Université,[2] m'a conduit près de cet homme; sans cela je n'aurais rien appris au juste, car des Prussiens on ne peut tirer que des vanteries.»

On pense[3] avec quelle attention madame Thérèse écoutait ce récit.

«Je vois... je vois... disait-elle tristement, la main appuyée contre la tempe, nous avons manqué d'ensemble.[4]

--Justement, vous avez manqué d'ensemble, voilà ce que tout le monde dit à Kaiserslautern; mais cela n'empêche pas que l'on reconnaisse le courage et même l'audace extraordinaire de vos Républicains. Quand ils criaient: «Landau ou la mort!» au milieu du roulement de la fusillade et du grondement des canons, toute la ville les entendait, il y avait de quoi[5] vous faire frémir. Maintenant ils sont en retraite, mais Brunswick n'a pas osé les poursuivre.»

Il y eut un instant de silence, et madame Thérèse demanda:

«Et comment savez-vous que notre bataillon n'a pas donné, monsieur le docteur?

--Ah! c'est par le commandant républicain; il m'a dit que le premier bataillon de la deuxième brigade avait éprouvé de grandes pertes dans un village de la montagne quelques jours auparavant, en poussant une reconnaissance du côté de Landau, et que, pour cette raison, on l'avait mis à la réserve. C'est alors que j'ai vu qu'il savait exactement les choses.

--Comment s'appelle ce commandant?

--Pierre Ronsart.

--Ah! je le connais bien, je le connais, dit madame Thérèse, il était capitaine dans notre bataillon l'année dernière; comment! ce pauvre Ronsart est prisonnier? Est-ce que sa blessure est dangereuse?

--Non, Feuerbach m'a dit qu'il en reviendra; mais il faudra quelque temps,» répondit l'oncle.

Puis, souriant d'un air fin, les yeux plissés:

«Oui, oui, fit-il, voilà ce que le commandant m'a raconté. Mais il m'a dit bien d'autres choses encore, des choses... des choses intéressantes... extraordinaires... et dont je ne me serais jamais douté...

--Et quoi donc, monsieur le docteur?

--Ah! cela m'a bien étonné, fit l'oncle en serrant le tabac dans sa pipe du bout de son doigt et tirant une grosse bouffée les yeux en l'air, bien étonné!... et pourtant pas trop... non, pas trop... car des idées pareilles m'étaient venues quelquefois.

--Mais quoi donc, monsieur Jacob? fit madame Thérèse d'un air surpris.

--Ah! il m'a parlé d'une certaine citoyenne Thérèse, connue de toute l'armée de la Moselle, et que les soldats appellent tout bonnement la Citoyenne! Hé! hé! hé! il paraît que cette citoyenne-là ne manque pas d'un certain courage! »

Et se tournant vers Lisbeth et moi:

«Figurez-vous qu'un jour, comme le chef de leur bataillon venait d'être tué, en essayant d'entraîner ses hommes, et qu'il fallait traverser un pont défendu par une batterie et deux régiments prussiens, et que tous les plus vieux Républicains, les plus terribles d'entre ces hommes courageux reculaient, figurez-vous que cette citoyenne Thérèse prit le drapeau, et qu'elle marcha toute seule sur le pont, en disant à son petit frère Jean de battre la charge devant elle comme devant une armée; ce qui produisit un tel effet sur les Républicains, qu'ils s'élancèrent tous à sa suite, et s'emparèrent des canons! Comprenez-vous ça, vous autres?--C'est le commandant Ronsart qui m'a raconté la chose.»

Et comme nous regardions madame Thérèse, tout stupéfaits, moi surtout, les yeux tout grands ouverts, nous vîmes qu'elle devenait toute rouge.

«Ah! fit l'oncle, on apprend tous les jours de nouvelles choses; ça, c'est grand; ça, c'est beau! Oui... oui... quoique je sois partisan de la paix, ça m'a tout à fait touché....

--Mais, monsieur le docteur, répondit enfin madame Thérèse, comment pouvez-vous croire?...

--Oh! interrompit l'oncle en étendant la main, ce n'est pas ce commandant tout seul qui m'a dit cela; deux autres capitaines blessés, qui se trouvaient là, en entendant dire que la citoyenne Thérèse vivait encore, se sont bien réjouis. Son histoire du drapeau est connue du dernier soldat. Voyons... oui ou non, est-ce qu'elle a fait ça?» dit l'oncle en fronçant les sourcils et regardant madame Thérèse en face.

Alors elle, penchant la tête, se mit à pleurer en disant:

«Le chef de bataillon qui venait d'être tué était notre père... nous voulions mourir, le petit Jean et moi... nous étions désespérés.»

En songeant à cela, elle sanglotait. L'oncle, la regardant alors, devint très grave et dit:

«Madame Thérèse, écoutez, je suis fier d'avoir sauvé la vie d'une femme telle que vous. Que ce soit[1] parce que votre père était mort, ou pour toute autre raison que vous ayez agi de la sorte, c'était toujours grand, noble et courageux; c'était même extraordinaire, car des milliers d'autres femmes se seraient contentées de gémir; elles seraient tombées là sans force, et l'on n'aurait pu leur faire de reproches. Mais vous êtes une femme courageuse, et longtemps après avoir rempli de grands devoirs, vous pleurez lorsque d'autres commencent à oublier; vous n'êtes pas seulement la femme qui lève le drapeau d'entre les morts, vous êtes encore la femme qui pleure, et voilà pourquoi je vous estime.--Et je dis que le toit de cette maison, habitée autrefois par mon père et mon grand-père, est honoré de votre présence, oui, honoré!»

Ainsi parla l'oncle, gravement, en appuyant sur les mots, et déposant sa pipe sur la table, parce qu'il était vraiment ému.

Et madame Thérèse finit par dire:

«Monsieur le docteur, ne parlez pas ainsi, ou je serai forcée de m'en aller. Je vous en prie, ne parlez plus de tout cela.

--Je vous ai dit ce que je pense, répondit l'oncle en se levant, et maintenant je n'en parlerai plus, puisque telle est votre volonté; mais cela ne m'empêchera pas d'honorer en vous une douce et noble créature, et d'être fier de vous avoir donné mes soins. Et le commandant m'a dit aussi quel était votre père et quels étaient vos frères: des gens simples, naïfs, partis tous ensemble pour défendre ce qu'ils croyaient être la justice. Quand tant de milliers d'hommes orgueilleux ne pensent qu'à leurs intérêts, et, je le dis à regret, quand ils se croient nobles en ne songeant qu'aux choses de la matière,[1] on aime à voir que la vraie noblesse, celle qui vient du désintéressement et de l'héroïsme, se réfugie dans le peuple. Qu'ils soient Républicains ou non, qu'importe! je pense, en âme et conscience, que les vrais nobles à la face de l'Éternel sont ceux qui remplissent leur devoir.»

L'oncle, dans son exaltation, allait et venait dans la salle, se parlant à lui-même. Madame Thérèse, ayant essuyé ses larmes, le regardait en souriant et lui dit:

«Monsieur le docteur, vous nous avez apporté de bonnes nouvelles, merci, merci! Maintenant je vais aller mieux.

--Oui, répondit l'oncle en s'arrêtant, vous irez de mieux en mieux. Mais voici l'heure du repos; la fatigue a été longue, et je crois que ce soir nous dormirons tous bien. Allons, Fritzel, allons, Lisbeth, en route! Bonsoir, madame Thérèse.

--Bonne nuit, monsieur le docteur.»

Il prit la chandelle, et monta derrière nous.