II

En ce temps-là,—vers 1829,—la maison Daudet était en relations suivies d'affaires avec la maison Reynaud, à qui elle achetait les soies en fil, nécessaires à la fabrication des tissus. Une fameuse race aussi que celle des Reynaud, comme on va le voir. Son berceau se trouve encore dans les montagnes de l'Ardèche,—une vieille et confortable maison, appelée «la Vignasse», plantée sur des amas de roches brisées, parmi les châtaigniers et les mûriers, et dominant la vallée de Jalès où eurent lieu, de 1790 à 1792, les rassemblements royalistes provoqués par l'abbé Claude Allier et le comte de Saillans, agents des princes émigrés.

La Vignasse avait été achetée le 10 juin 1645 par Jean Reynaud, fils de Sébastien Reynaud, de Boisseron. C'était alors un petit domaine où vint s'établir Jean Reynaud après son mariage, et sur lequel il construisit l'habitation qui appartient encore à sa descendance. De 1752 à 1773, l'un de ses héritiers, notre bisaïeul, eut six fils et trois filles. Deux de celles-ci se marièrent; la troisième se fit religieuse au monastère de Notre-Dame de Largentière, dont sa grand'tante maternelle, Catherine de Tavernos, était alors supérieure. Quant aux six garçons, dont l'un fut notre grand-père, ils eurent pour la plupart des aventures qui méritent d'être signalées ici.

L'aîné, Jean, resta dans la maison paternelle, y fit souche de braves gens; son petit-fils, Arsène Reynaud, y réside encore, plein de vie et de santé, malgré son grand âge, honoré, estimé et donnant autour de lui l'exemple des plus mâles vertus.

Le second, Guillaume, «l'oncle le Russe», se rendit à Londres sous la Révolution et y fonda un grand commerce d'articles de Paris. Les émigrés français ayant été expulsés d'Angleterre, il partit pour Hambourg, d'où il gagna la Russie, en transportant son commerce à Saint-Pétersbourg. À force d'adresse, il parvint à se faire nommer fournisseur de la cour et eut vite gagné une fortune estimée à trois cent mille francs, chiffre considérable pour le temps.

Par quelles circonstances se trouva-t-il mêlé à la première conspiration contre Paul Ier? Nous ne l'avons jamais bien su. Cette conspiration ayant échoué, l'oncle Guillaume entendit prononcer contre lui une sentence qui confisquait ses biens et ordonnait sa déportation en Sibérie. Il y fut conduit à pied, enchaîné, avec la plupart de ses complices. D'abord plus heureux qu'eux, il parvint à s'échapper, en se mêlant à la suite d'un ambassadeur que le gouvernement russe envoyait en Chine. Malheureusement, il fut reconnu au moment de franchir la frontière et renvoyé en Sibérie. Il y serait probablement mort, si le succès de la seconde conspiration contre le czar Paul, étranglé, on s'en souvient, en 1801, n'eût mis un terme à son exil. Alexandre Ier signa sa grâce et lui restitua sa fortune.

L'oncle le Russe rentra en France sous la Restauration et se fixa à Paris, où il mourut en 1819, en léguant son héritage à sa gouvernante, une certaine Catherine Dropski, qui vivait près de lui depuis vingt ans et qui disparut, sans laisser le temps à la famille dépouillée de lui adresser des réclamations.

Le troisième fils de Jean Reynaud se nommait François. C'est celui que nous désignons encore sous le nom de «l'oncle l'abbé». Un beau type de prêtre et de citoyen que cet abbé Reynaud, dont ses petits-neveux ont le droit de parler avec quelque fierté. Rarement un homme réunit en lui plus de dons. Ceux qui l'ont connu ne prononcent son nom qu'avec une admiration respectueuse.

Désireux d'entrer dans les ordres, il fit ses premières études aux Oratoriens d'Aix, avec le dessein de rester dans cette célèbre congrégation et de se vouer à l'enseignement; mais, rappelé bientôt par son évêque, qui tenait à le garder dans son clergé diocésain, il les continua au séminaire de Valence, d'où il alla, en 1789, occuper une modeste cure dans le Vivarais. Ayant refusé d'adhérer à la constitution civile du clergé, mais ne voulant prendre aucune part aux complots qui s'ourdissaient autour de lui, il partit pour Paris sous un déguisement, avec la pensée d'y vivre auprès de son frère Baptiste, dont je parlerai tout à l'heure.

Peu après son arrivée à Paris, il assistait à la séance de la Convention dans laquelle furent votées des mesures rigoureuses pour empêcher les suspects de quitter la capitale. Sans attendre la fin de cette séance, il alla prendre le coche de Rouen. Quelques jours plus tard, il était à Londres, où il attira son frère Guillaume.

Pendant le long séjour qu'il fit en Angleterre, l'oncle l'abbé vécut loin de la société des émigrés, dont il désavoua toujours l'attitude et les menées. Ayant épuisé ses ressources, et devenu professeur, il était entré à ce titre chez un savant qui élevait un petit nombre de jeunes gens appartenant à l'aristocratie britannique. Là, il donna à ses propres études, le complément qui leur manquait; il étudia spécialement la langue anglaise; elle lui devint bientôt si familière qu'il put l'enseigner à Londres même. Durant ce séjour, il fut le héros d'une aventure dont il ne parlait plus tard qu'avec une émotion profonde.

Il avait cru devoir cacher sa qualité de prêtre aux personnes avec qui il entretenait des relations. Dans une des familles où il était reçu, se trouvait une jeune fille, belle, distinguée et riche. Elle s'éprit de cet exilé, touchée par sa grâce naturelle, son doux regard et surtout par la dignité de sa vie. Comme il ne paraissait pas comprendre les sentiments qu'il avait inspirés, elle pria son père de lui en faire l'aveu, offrant de le suivre en France le jour où il y retournerait. Tout ce qu'on pouvait présenter de plus flatteur à l'imagination d'un jeune homme, les perspectives d'un brillant avenir, les joies d'un profond amour, fut mis en oeuvre pour séduire François. Mais sa conscience lui dictait d'autres devoirs, et sans trahir son secret, il refusa le bonheur qu'on lui offrait. N'y a-t-il pas dans ce simple épisode un adorable sujet de roman?

Enfin l'exil prit fin. L'abbé Reynaud fut rayé, sous le Consulat, de la liste des émigrés. Il rentra en France, décidé à continuer cette carrière de l'enseignement que l'exil lui avait ouverte. Appelé à la direction du collége d'Aubenas, il y passa peu de temps. En 1811, il était nommé principal du collége d'Alais. C'est là qu'il vécut jusqu'au jour de sa mort, c'est-à-dire pendant vingt-quatre ans, universitaire passionné, attaché à ce collége qu'il avait réorganisé et rendu florissant, refusant, pour ne pas le quitter, les plus hautes positions, l'épiscopat même, faisant revivre, a dit un de ses biographes, l'image du bon abbé Rollin.

C'était la mansuétude en action. Sa tolérance égalait son libéralisme, et dans un pays où les dissidences religieuses ont engendré tant de maux, il pratiquait cette maxime: qu'en matière de foi, la contrainte ne saurait produire que des fruits amers.

Sous le ministère Villèle, il eut à soutenir une longue lutte contre les Jésuites. Ceux-ci voulaient lui prendre son collége. Ils recoururent aux plus blâmables manoeuvres pour l'en faire sortir. Mais son indomptable énergie fut à la hauteur de leurs efforts; la victoire lui resta.

À une telle vie, il fallait une fin héroïque. Le 1er juillet 1835, éclata dans Alais l'épidémie du choléra. Elle devint si violente, que le collége dut être fermé. L'abbé Reynaud avait alors soixante et onze ans. Avant de partir, les professeurs firent auprès de lui une démarche pour l'engager à quitter Alais.

—Je dois rester à mon poste de prêtre, répondit-il, là où il y a des affligés à consoler et des malheureux à secourir; si je m'éloignais, je ne me déshonorerais pas moins qu'un officier qui, à la veille d'une bataille, abandonne son drapeau et ses soldats.

Dès le lendemain, il allait s'installer à l'hôpital, où, pendant plus de deux mois, il se prodigua avec le plus admirable dévouement. Le 10 septembre, il fut à son tour brusquement atteint, et mourut le surlendemain, victime d'un devoir que son grand âge aurait pu le dispenser de remplir avec une si périlleuse ardeur.

Le nom de l'abbé Reynaud est resté populaire à Alais, et si je me suis étendu sur les causes de cette popularité, c'est que ce fut le souvenir de cet homme de bien qui ouvrit les portes du collége à son petit-neveu, Alphonse Daudet, lorsque longtemps après, à peine âgé de seize ans, obligé de gagner sa vie, il alla y solliciter une place de maître d'étude. Relisez le récit des souffrances du «Petit Chose» devenu «pion» au collége de Sarlande.

Il me reste à parler encore de trois des fils Reynaud; je le ferai brièvement.

L'un d'eux, Baptiste, était parti de bonne heure pour Paris. Entré comme commis chez le chapelier de la cour, le fameux Lemoine, son intelligence et sa bonne mine le firent désigner pour «le dehors». C'est lui qui allait aux Tuileries essayer les chapeaux de la reine et des princesses; il allait de même chez les femmes à la mode, chez les élégants du jour. À ce métier, il acquit rapidement les connaissances les plus variées; il fut vite au courant des commérages de la société d'alors. Aussi, que de souvenirs sa mémoire avait gardés de ce temps!

«L'oncle Baptiste» est le seul de nos grands-oncles qu'Alphonse et moi ayons connu. C'était déjà un vieillard, resté propret, frais et rose, comme aux jours de sa belle jeunesse, mais parlant peu de son passé devant nous qui n'étions que des enfants. Ce que nous en savons, il l'avait raconté à sa famille. Il aimait à l'entretenir de son séjour à Paris, des personnages avec qui il avait été lié, Collin d'Harleville entre autres, et de ses campagnes comme volontaire dans l'armée de Dumouriez.

Dans le Petit Chose, il est question d'un oncle Baptiste. Mais ce personnage de roman n'a de commun avec notre aïeul que le nom. Alphonse Daudet l'a créé de pièces et de morceaux, c'est-à-dire de divers traits empruntés à d'autres membres de la famille.

Les deux jeunes frères de Baptiste, qui se nommaient Louis et Antoine, furent loin d'avoir une destinée aussi aventureuse que leurs aînés. Ils s'étaient mariés tous deux en Vivarais, dans le voisinage de la maison paternelle. Louis y demeura; Antoine, celui qui fut notre grand-père maternel, étant devenu veuf, quitta le pays vers la fin du siècle, afin d'aller s'établir à Nîmes, où il créa un important établissement pour l'achat et la revente des soies.

À cette époque, les éleveurs de vers à soie des Cévennes et du Vivarais, les petits filateurs, venaient à Nîmes apporter leurs produits. On les voyait, pendant plusieurs jours, circuler dans la ville, avec leur habit de bourrette à pans très-courts, leurs bas de laine noire, leurs gros souliers ferrés, les cheveux en queue, créant les cours sur ce marché improvisé. Là, toutes les opérations se faisaient au comptant, en belles espèces sonnantes, et comme un kilogramme de soie valait de cinquante à quatre-vingts francs, c'était, pendant cette période, dans les magasins où les montagnards écoulaient leurs marchandises, un roulement d'écus à faire se pâmer d'aise Harpagon. Puis, les ventes finies, ces braves gens, pliant sous le poids de leur sacoche, s'en retournaient chez eux, qui au Vigan, qui à Largentière, qui à Villefort.

Cette industrie, qui a longtemps enrichi le Languedoc, la Provence et le Comtat, est morte aujourd'hui, tuée par la maladie des vers à soie. La crise qui a ruiné le Midi a commencé par là. Puis sont venues les découvertes chimiques qui ont arrêté la production de la garance, si florissante dans le département de Vaucluse. Le philloxera, enfin, a été le dernier coup. Les fortunes les mieux assises n'y ont pas résisté. Mais, au temps dont nous parlons, on était bien loin de prévoir ces catastrophes, et, comme toute la France, le Midi se laissait emporter par le fécond mouvement commercial qui atteignit son plus grand développement sous la Restauration.

Antoine Reynaud fut de ceux qui dans Nîmes surent le mieux en profiter. Il était devenu l'un des plus importants acquéreurs des soies du Midi. Il les revendait ensuite aux grands tisseurs de Nîmes, d'Avignon, de Lyon, soutenant sur ces divers marchés la concurrence contre les produits similaires de Lombardie et du Piémont. Il fit à ce métier une belle fortune, aidé par ma grand'mère, car, vers 1798, il s'était remarié avec une jeune femme originaire comme lui du Vivarais, qu'il y avait rencontrée en allant embrasser son frère aîné à la Vignasse.