XV
Après un fatigant voyage en troisième classe, j'arrivai à Paris, le 1er septembre 1857, à cinq heures du matin. Descendu dans un horrible petit hôtel du quartier de la Bourse, j'arpentais le boulevard dès huit heures, en frac, en cravate blanche et en escarpins vernis, fringant comme un nouveau marié le jour de ses noces. Je déjeunai chez Tortoni. L'étude de l'addition me ramena à des idées plus modestes; j'observai aussi que personne ne portait d'habit à cette heure matinale, et, dès le lendemain, je profitai du double enseignement de ma première journée dans Paris.
Je devais une visite à Claudius Hébrard. Il habitait rue de Tournon un élégant appartement de garçon. Justement, il partait le même soir pour Lyon, où il comptait rester tout un mois. Après m'avoir promené dans Paris, il m'offrit de m'installer dans sa demeure jusqu'à son retour. Grâce à lui, je vécus pendant la durée de son absence confortablement établi, comme un jeune fils de famille.
J'avais apporté deux lettres de recommandation: l'une de Paul Beurtheret pour son compatriote Armand Barthet, l'auteur du Moineau de Lesbie; l'autre de Léopold de Gaillard pour Armand de Pontmartin, dont j'avais déjà présenté les livres aux lecteurs de la Gazette de Lyon.
Barthet me reçut comme un vieil ami, m'engagea à le voir souvent et m'autorisa à profiter de ses entrées à l'Odéon, où il n'allait jamais. Je dois cet aveu à M. de la Rounat, alors comme aujourd'hui directeur de ce théâtre: durant tout un hiver, j'ai assisté aux représentations, en jetant fièrement au contrôle le nom d'un auteur dont la grande Rachel avait déjà joué l'oeuvre au Théâtre-Français. Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que mon extrême jeunesse ne surprit pas MM. les contrôleurs, et que lorsque, deux ans plus tard, j'obtins mes entrées pour moi-même, ils ne s'étonnèrent pas de me voir devenir Ernest Daudet, après avoir été si longtemps Armand Barthet.
Le comte de Pontmartin, ayant lu la lettre de Léopold de Gaillard, passa son bras sous le mien et me conduisit rue Bergère, au journal le Spectateur, feuille orléaniste qui avait remplacé l'Assemblée nationale précédemment supprimée. Présenté au brillant Mallac, directeur du Spectateur, je crus rêver quand il m'apprit qu'à la demande de Pontmartin, il m'engageait parmi ses rédacteurs, avec des appointements fixes de deux cents francs par mois. Deux cents francs! c'était mon pain assuré, c'était la certitude de pouvoir venir en aide à notre mère; c'était aussi la possibilité d'appeler Alphonse à Paris!
Et tout cela, dès le second jour de mon arrivée! N'avais-je pas raison de croire en notre étoile? Je pris possession de mon emploi quelques semaines plus tard. On me mit aux faits divers. Ma tâche était assez douce; elle me laissait des loisirs que je consacrais entièrement à l'étude. J'avais tant à apprendre!
Au bout d'un mois, le retour de Claudius Hébrard m'obligea à chercher un logement. Dans cette même rue de Tournon, se trouvait une maison meublée, vaste caserne d'étudiants, désignée sous le nom pompeux de «Grand Hôtel du Sénat». C'est là que je louai, au cinquième étage, une misérable petite chambre, en mansarde: quinze francs par mois; ce chiffre a son éloquence. Une couchette en fer, une mauvaise commode servant de table de toilette, un secrétaire, deux chaises, un poêle en faïence tout ébréché, un lambeau de tapis sur les carreaux rouges, voilà mon ameublement. Par mon unique croisée, je ne voyais que toits, cheminées, lucarnes, et, dressant sur mon étroit horizon leur banale architecture, les tours rondes de Saint-Sulpice.
Lorsque pour la première fois, par un triste soir d'octobre, je me trouvai seul dans ce logement de pauvre, en quittant le moelleux appartement de Claudius Hébrard, la transition fut si cruelle, si profond le sentiment de ma misère, que ma jeunesse prit peur, affaiblie par l'isolement, par la tension de mon esprit, par l'excès du travail. Le père sans position, la mère si loin, dans une maison qui n'était pas sa maison, mon frère malheureux dans son collége, autant de visions douloureuses, brusquement ramenées devant mes yeux par l'aspect sinistre de ces murs, sur lesquels le papier peint, destiné à en cacher la nudité, flottait en longues déchirures. Je fus épouvanté par l'étendue de ma tâche, par le poids de ma responsabilité, et silencieusement je pleurai.
L'impression fut passagère, et ce fut le souvenir de mon frère, du bon compagnon dont je connaissais le talent, en qui j'avais foi comme en moi-même, ce fut ce souvenir qui la dissipa.
À la même heure, il souffrait bien autrement que moi. En quittant Lyon, il était allé passer quelques jours dans notre famille, à Nîmes d'abord, où des coeurs fraternels l'avaient tendrement accueilli; puis aux environs du Vigan, tout au fond des Cévennes du Gard, chez des cousines jeunes et belles.
Notre poëte de seize ans, qui dès cette heure chantait la beauté, la nature et l'amour, vit arriver trop vite, au gré de ses désirs, le terme de ses courtes vacances. Il fallut partir pour Alais.
Quand il vint frapper à la porte du collége, il était si petit, si timide, si frêle, qu'on le prit d'abord pour un élève. Le principal fut même au moment de le renvoyer.
«—Mais c'est un enfant! s'écria-t-il en bondissant sur son fauteuil.
Que veut-on que je fasse d'un enfant?
«Pour le coup, le Petit Chose eut une peur terrible; il se voyait déjà dans la rue sans ressource. Il eut à peine la force de balbutier deux ou trois mots et de remettre au principal la lettre d'introduction qu'il avait pour lui.»
Cette lettre fit merveille. Le souvenir de «l'oncle l'abbé» protégeait mon frère; on le garda. C'est ainsi qu'il commença à gagner son pain, pain bien amer, souvent trempé de larmes d'humiliation et de colère.
En des pages devenues populaires, il a raconté ses cuisantes douleurs. Ouvrez le Petit Chose. Le Petit Chose, c'est lui; Sarlande, c'est Alais; et dans toute cette partie de son roman, où son imagination a incrusté des perles fines sur un fond de vérité, il n'a eu qu'à se rappeler la lointaine réalité pour parer son récit d'une émotion sincère et forte.
Ses élèves, fils de paysans pour la plupart, ou gentillâtres mal élevés, prirent en haine ce petit «pion», si distingué, si fin, si fier, beau comme un jeune dieu, dont le regard disait l'intelligence, comme tous ses gestes révélaient sous des vêtements étriqués son élégance native. Sa délicatesse choquait leur grossièreté; leur brutalité raillait sa faiblesse. Il eût volontiers partagé leurs jeux; il ne demandait qu'à les traiter en camarades; ils l'exaspéraient par leur malice.
Ah! les méchants enfants! Un jour, ne s'avisèrent-ils pas de traîner au travers de l'escalier une vieille malle tout hérissée de clous. Il n'y voyait pas et se laissa choir, au risque de se tuer. Une autre fois, en promenade, il dut se colleter avec l'un d'eux, robuste gaillard qui s'était révolté contre son autorité. Le pire est qu'après ces algarades, le principal lui donnait toujours tort; il tenait à conserver ses élèves, et un «pion», cela se remplace.
Mon frère n'échappait à ces infortunes quotidiennes que pour tomber dans un humble milieu de province, malsain, envieux, perverti, grotesquement sceptique, joueurs de billard, culotteurs de pipes, piliers d'estaminet, bohème inintelligente et sotte, où à tout instant quelque piége était tendu à sa naïveté.
À quelles résolutions désespérées n'eût-il pas été conduit, si ce supplice avait duré! La nouvelle de mon départ de Lyon en atténua la cruauté. Mon frère comprit qu'il n'avait plus longtemps à souffrir. Il tourna ses regards vers Paris. C'est de là qu'il attendait la délivrance et le salut.
Un jour, en réponse à une lettre plus navrée que les autres, je lui écrivis: «Viens!» Et, tout meurtri, l'oiselet prit son vol pour venir chercher un refuge près de moi.