SCÈNE 16me
LES PRÉCÉDENTS, SCHAHABAHAM, LAGINGEOLE, VICTOR, AUGUSTE, suite du pacha.
LAGINGEOLE (au pacha)
Oui, Seigneur, vous allez être satisfait, et...
SCHAHABAHAM (apercevant les ours qui ont changé de têtes).
Mais que vois-je?
LAGINGEOLE (à part).
Oh! les maladroits! qu'ont-ils fait?
CHOEUR GÉNÉRAL
Grands dieux! la singulière chose!
Et par quel inconnu pouvoir,
Cet ours dans sa métamorphose
Est-il moitié blanc, moitié noir?
LAGINGEOLE
Je vais être leur interprète.
Tous ces beaux lieux, sur mon honneur
peuvent leur faire tourner la tête.
SCHAHABAHAM
Mais non la faire changer de couleur. (Bis.)
SCHAHABAHAM
Au fait, comment se fait-il que mon ours blanc ait la tête noire, et mon ours noir la tête blanche!
LAGINGEOLE (se grattant l'oreille).
C'est la chose la plus aisé à comprendre. (A part.) Que le diable les emporte!
SCHAHABAHAM
Aisé à comprendre; c'est aisé à dire. Expliquez-vous donc.
VICTOR (à part).
Comment reconnaître mon pauvre oncle dans ce chaos d'ours?
LAGINGEOLE (après réflexion).
Messieurs, vous n'êtes pas sans avoir lu M. de Buffon, et le traité d'Aristote sur les quadrupèdes?
SCHAHABAHAM
Certainement nous les avons lus. Comment se fait-il qu'un ours qui avait la tête noire l'ait blanche maintenant?
LAGINGEOLE
Vous allez me comprendre tout de suite, parce que, Dieu merci, je ne parle pas à une buse, mis au grand Schahabaham, le prince le plus éclairé de l'Orient.
SCHAHABAHAM
Vous êtes bien bon. Voyons.
LAGINGEOLE
Cet animal fidèle sait qu'il a changé de maître, et vous êtes beaucoup trop instruit pour ne pas connaître l'effet de la douleur sur les âmes sensibles. On a vu des personnes naturelles qui dans l'espace d'une nuit voyaient blanchir leur cheveux à vue d'oeil.
SCHAHABAHAM
Ça, c'est vrai, je comprends; mais cet autre qui est blanc et qui a la tête noire?
LAGINGEOLE (réfléchissant et se grattant l'oreille).
Ah! pour celui-là, je fous avoue que je suis fort embarrassé, et je ne crois pas... à moins cependant qu'il n'ait pris perruque, ce que je n'ose affirmer.
C'est impossible! Je sais qui est-ce qui peut me rendre compte... (Appelant.) Marécot!
MARÉCOT (s'oubliant et se retournant).
Plaît-il?
SCHAHABAHAM (étonné).
Il me semble qu'un de vous a parlé?
LAGINGEOLE (vivement).
C'est impossible!
SCHAHABAHAM
Je l'ai bien entendu, peut-être. Je veux savoir lequel m'a répondu.
LAGINGEOLE
Vous voyez qu'ils ne vous répondent pas.
LAGINGEOLE
C'est qu'ils y mettent de l'obstination; mais je vais leur apprendre à parler, moi; qu'on leur coupe la tête.
VICTOR (effrayé).
Ah! Seigneur, qu'allez-vous faire? Au nom de Mahomet...
SCHAHABAHAM
Que ces jeunes gens dont femmelettes! parce qu'on a surpris un de ces ours près de lui... Mais, je ne veux pas vous refuser, je vous permets d'en sauver un; point de pitié pour l'autre.
VICTOR (bas à Lagingeole).
Que faire? Comment le reconnaître?... Dites Lagingeole, lequel est mon oncle?
LAGINGEOLE (bas).
Ma foi, je n'y suis plus du tout.
VICTOR (bas).
Je n'ose...
SCHAHABAHAM
Mon grand estafier, tranchez le différend; apportez-moi leurs têtes.
(Le grand estafier s'avance, son cimeterre à la main.)
(Marécot et Tristapatte prennent leurs têtes et les déposent aux pieds du pacha.)
(Ensemble)
Voilà les têtes demandées.
SCHAHABAHAM (surpris).
Qu'est-ce que c'est que ça? Mon conseiller en ours! Et quelle est donc cette autre bête?
VICTOR (avec supplication).
Seigneur, c'est mon oncle.
SCHAHABAHAM (furieux, d'une voix forte).
Qu'entends-je? ainsi tout le monde me trompait? Ces ours n'étaient pas des ours; et ce jeune homme qu'on m'avait donné comme un véritable musulman, comme neveu de mon conseiller, était français et le neveu de cet animal!... (Il montre Tristapatte.) Vengeance! vengeance!
Choeur général (tous tombent à genoux).
Grâce! grâce! grâce! grâce! grâce!
SCHAHABAHAM
Mais laissez-moi donc avec vos grâces!... C'est bien mon intention, mais vous m'en ôtez le mérite... il faut que je m'amuse en leur faisant peur.
(Tous se lèvent)
Ah! que vous êtes bon!
LAGINGEOLE
Seigneur, quand me paiera-t-on mes émoluments comme gouverneur de vos enfants?
TRISTAPATTE
Et moi comme ours, hein?
SCHAHABAHAM
Il est encore bon, celui-là, il m'en fait gober de toutes les couleurs et, sa tête à la main, demande son salaire. Partagez vous les douze mille sous d'or.
COUPLET FINAL.--(A Marécot).
Tu m'as rendu ma belle humeur
Lorsque je t'ai vu ventre à terre;
Ce trait t'assure ma faveur,
Je te nomme grand secrétaire.
MARÉCOT
Cela m'était bien dû d'ailleurs,
Si je crois nos grands diplomates
Il faut, pour grimper aux honneurs
Savoir aller à quatre pattes.
(Tristapatte à Marécot, l'invitant à passer devant lui pour parler au public; il se font tous deux plusieurs révérences comiques et Tristapatte commence le second couplet final.)
(A Marécot).
Monsieur, c'est à vous de passer.
MARÉCOT
Monsieur, c'est à vous, ce me semble.
TRISTAPATTE
Monsieur, vous devez commencer.
MARÉCOT
Eh bien! commençons donc ensemble.
(Tous deux au public).
Je crains que plus d'un trait malin
Sur mon collègue et moi n'éclate,
Mais vous pouvez d'un coup de main
Nous sauver plus d'un coup de patte.