SCÈNE 5me

LAGINGEOLE, TRISTAPATTE. (Ils sortent par la gauche, porte opposée à la ménagerie. Tristapatte triste.)

LAGINGEOLE

Eh, bien, entre donc, Tristapatte, il n'y a rien à craindre, nous sommes près de l'appartement des favoris du pacha et de la ménagerie; as-tu peur?

TRISTAPATTE

Non, mais je ne peux pas entrer dans un endroit où il y a des esclaves, sans penser que peut-être mon pauvre Victor... je l'aimais tant...

LAGINGEOLE

Il est vrais que nous l'aimions bien, ce cher enfant, il était si beau, si doux, et surtout instruit... ah!...

TRISTAPATTE

Aussi c'est ta faute.

LAGINGEOLE

Comment, ma faute?

TRISTAPATTE

Sans doute, tu me faisais un tas d'histoires pour le faire partir; si je ne t'avais pas écouté, il ne serait pas parti en avant... et quand j'ai lu sur le papier que le bâtiment où était Victor avait fait naufrage sur les côtes d'Afrique... que peut-être des corsaires... ah! maudits corsaires!... Enfin sans toi nous serions encore ensemble.

LAGINGEOLE

C'est vrai, mais aussi; que diable, pourquoi te lamenter ainsi depuis trois années, moi je te dis que nous reverrons Victor, qu'il est peut-être plus heureux que nous... Du reste, cette affaire-là me fait autant de peine qu'à toi.

TRISTAPATTE

Oh non!

LAGINGEOLE

Oh si!

TRISTAPATTE

Je sans bien comment j'aimais mon neveu.

LAGINGEOLE

Je te dis que je l'aimais aussi... mais tiens ne songeons maintenant qu'à notre fortune.

TRISTAPATTE

Oui, elle est en bon train, notre fortune.

CHANT

D'un coup d'commerce tu me tentes

Tous deux nous entreprenons

D'réunir des bêtes savantes,

Et nous nous associons

De peur de la concurrence

Nous abandonnons Paris,

Et pour doubler not' finance,

Nous am'nons dans ce pays

L'ours savant et plein d'adresse,

Le chat savant qui miaule en ut;

Bref, des savants de toute espèce,

C'était pis qu'un institut

Mais des gens de c't'importance

Mangeaient tous soir et matin:

Ne pouvant viv' de science,

En route ils sont morts de faim.

Lors avec eux j'm'en accuse

J'ai calmé mon appétit

Et j'ai la science infuse

Sans en avoir plus d'esprit.

Pour dernier coup... à notre âne

Nous v'nons de fermer les yeux,

Et de toute la caravane

Il ne reste que nous deux.

LAGINGEOLE

Et ne nous reste-t-il pas nos talents, notre industrie? Avec de l'esprit, et j'en ai... de l'effronterie, et tu en as, on se tire de tout.

TRISTAPATTE

V'là que je suis un effronté maintenant.

LAGINGEOLE

Enfin, n'est-ce pas toujours toi qui te mets en avant?

TRISTAPATTE

C'est-à-dire que tu me mets toujours en avant, et je commence à en avoir assez. S'il y a quelque danger à courir, quelques coups de bâton à recevoir, c'est toujours pour moi, voilà mes profits; nous devrions au moins partager.

LAGINGEOLE

Tout peut se réparer. Si nous pouvions faire ici quelque bonne opération de commerce.

TRISTAPATTE

Mais je te répète que nous n'avons plus rien.

LAGINGEOLE

Justement, c'est comme ça qu'on commence. Si nous avions seulement avec nous cette petite baleine qu'on a pêchée dernièrement dans le journal de Paris, sur les côtes de Holstein... c'était là un joli cadeau à faire au pacha de ce lieu, si nous l'avions!

TRISTAPATTE

Oui, mais ne l'ayant pas...

LAGINGEOLE

Comment dis-tu?...

TRISTAPATTE

Je dis: ne l'ayant pas...

LAGINGEOLE

Si tu vas parler comme ça devant le pacha, on aura une belle opinion de nous. Mais, silence! on vient. Dis toujours comme moi, et tenons-nous prêts à profiter des bonnes occasions.