L'ANNÉE TERRIBLE.

La prédiction des Châtiments devait s'accomplir: l'épilogue du livre satirique contre Napoléon III devait s'écrire après dix-huit ans, dans les premières pages de l'Année terrible. Le poète qui, dans sa jeunesse, avait chanté la Colonne et l'Arc de triomphe, eut, à soixante-huit ans, la douloureuse stupeur de compter toutes nos défaites et, pendant de longs mois, d'enregistrer tous les jours quelque deuil.

Le livre s'ouvre, pour ainsi dire, par le désastre de Sedan. Les victoires de la vieille France, avec leurs noms éclatants, radieux, les chefs de guerre illustres, les hommes du dernier carré de Waterloo se lèvent, s'avancent et, par la main du dernier empereur, ces fantômes de héros, ces nobles abstractions rendent ensemble leur épée.

Il faut remercier Hugo d'avoir, autant qu'il le pouvait, dépouillé l'homme de parti pour raconter ces temps de péril national, et de s'être montré surtout citoyen de la France. C'est le patriotisme dans ce qu'il a de plus touchant, de filial, qui lui a dicté certaines pièces, ou plutôt qui lui a arraché certains cris, comme: «O ma mère!» à la suite du triomphant portrait de l'Allemagne; comme l'hommage à la France:

Tu ne peux pas mourir, c'est le regret qu'on a.

Tu penches dans la nuit ton front qui rayonna;

L'aigle de l'ombre est là qui te mange le foie;

C'est à qui reniera la vaincue; et la joie

Des rois pillards, pareils aux bandits des Adrets,

Charme l'Europe et plaît au monde.—Ah! je voudrais,

Je voudrais n'être pas Français pour pouvoir dire

Que je te choisis, France, et que, dans ton martyre,

Je te proclame, toi que ronge le vautour,

Ma patrie et ma gloire et mon unique amour!

Ce livre de l'Année terrible, encore qu'il ait été écrit heure par heure, comme un journal de bord, a l'air d'un long poème unique en deux parties. La première moitié de l'ouvrage est remplie par la lutte avec l'ennemi étranger; la seconde moitié, par la guerre civile.

Dans le récit de la guerre avec l'étranger, Hugo se retrouve tel qu'il s'était révélé en 1827 dans l'Ode à la Colonne, c'est-à-dire fils de soldat. Il a eu, tout enfant, «pour hochet, le gland d'or d'une épée;» il regarde sans peur «l'épée effrayante du ciel;» il écoute, avec un battement de cœur qui n'a rien de pusillanime, la voix des forts gardant l'enceinte de Paris, et quand on rapporte sur les civières les jeunes gens que le combat a moissonnés, il est ému d'une héroïque admiration:

Ils gisent dans le champ terrible et solitaire.

Leur sang fait une mare affreuse sur la terre;

Les vautours monstrueux fouillent leur ventre ouvert;

Leurs corps farouches, froids, épars sur le pré vert,

Effroyables, tordus, noirs, ont toutes les formes

Que le tonnerre donne aux foudroyés énormes;

Leur crâne est à la pierre aveugle ressemblant;

La neige les modèle avec son linceul blanc;

On dirait que leur main lugubre, âpre et crispée,

Tâche encor de chasser quelqu'un à coups d'épée;

Ils n'ont pas de parole, ils n'ont pas de regard;

Sur l'immobilité de leur sommeil hagard

Les nuits passent; ils ont plus de chocs et de plaies

Que les suppliciés promenés sur des claies;

Sous eux rampent le ver, la larve et la fourmi;

Ils s'enfoncent déjà dans la terre à demi,

Comme dans l'eau profonde un navire qui sombre;

Leurs pâles os, couverts de pourriture et d'ombre,

Sont comme ceux auxquels Ezéchiel parlait;

On voit partout sur eux l'affreux coup du boulet,

La balafre du sabre et le trou de la lance;

Le vaste vent glacé souffle sur ce silence;

Ils sont nus et sanglants sous le ciel pluvieux.

O morts pour mon pays, je suis votre envieux.

A ses yeux, la haine du Saxon se justifie par des raisons plus élevées que l'antagonisme de race, que le conflit des intérêts, que le devoir de lutter pro aris et focis: c'est la féodalité avec tous ses abus, c'est le passé avec toutes ses noirceurs, qui vient, sous la forme des sept chefs allemands,

Hideux, casqués, dorés, tatoués de blasons,

assiéger la cité libre et progressive, châtier l'esprit moderne, et, s'il se peut, étouffer l'avenir.

Le caractère de la conquête, avec ses violences, ses rapts, ses impositions systématiques, ses formidables exactions, ses conditions de paix inexorables, ne peut qu'exaspérer cet amour du pays natal et cet orgueil du nom français héréditaires chez Hugo. Celui qui cherchait sur l'Arc de l'Etoile le nom oublié de son père, devait songer à élever, en quelque sorte, un monument à la honte du vainqueur, et à graver sur cet airain les Prouesses Borusses. Elle restera «anonyme» la gloire de ces princes. Aucun d'eux n'arrivera à se dresser sur les ruines qu'ils ont accumulées. Pas un laurier ne sentira «la sève» lui venir des flots de sang qu'ils ont versés; et quant au groupe altier des Renommées, il referme ses ailes, il détourne les yeux,

..... refuse de rien voir,

Et l'on distingue au fond de ce firmament noir

Le morne abaissement de leurs trompettes sombres.

La victoire définitive ne saurait être aux nations qui luttent «pour le mal,» qui veulent faire prévaloir «les ténèbres.» C'est le vaincu qui les conquerra, qui les enveloppera de sa volonté, qui les poussera au progrès, qui les soumettra à la raison du droit, qui les courbera sous le joug de l'idée. La France sera l'étincelle, et la forêt germanique s'embrasera à son contact, et l'incendie éclairera une «Europe idéale.»

Dans le livre de Victor Hugo, l'hiver neigeux, sombre, sanglant, est par moments traversé d'un sourire, et comme illuminé par les yeux bleus d'un tout petit enfant. De temps à autre le poète oublie presque les scènes désolées ou formidables du dehors, et, à la lueur de sa lampe de travail, il regarde le visage un peu pâli de Jeanne. Elle grandit pendant ces mois du siège. Elle n'est déjà plus en mars la même minuscule personne qu'en novembre ou qu'en janvier. L'aïeul attendri a noté ces métamorphoses, et il écrit ces vers, prélude exquis de l'Art d'être grand-père:

A chaque pas qu'il fait, l'enfant derrière lui

Laisse plusieurs petits fantômes de lui-même.

L'hiver n'avait pas épuisé les tristesses de cette année. Dès le mois de mars, Hugo est attaqué avec violence. Il se console de cette impopularité inattendue à l'idée qu'il la partage avec le héros de l'indépendance italienne «Sortons,» dit le solitaire de Guernesey à celui de Caprera.

Et regagnons chacun notre haute falaise,

Où, si l'on est hué, du moins c'est par la mer;

Allons chercher l'insulte auguste de l'éclair,

La fureur jamais basse et la grande amertume,

Le vrai gouffre, et quittons la bave pour l'écume.

Avril amène la guerre civile. Le poète de la clémence pousse le cri qu'on lui a tant reproché, et qui ne sera pas son moindre honneur: Pas de représailles. Aujourd'hui ces paroles de miséricorde, d'apaisement, de fraternelle passion, resplendissent dans leur idéale beauté.

Si l'on savait la langue obscure des enfers,

De cette profondeur pleine du bruit des fers,

De ce chaos hurlant d'affreuses destinées,

De tous ces pauvres cœurs, de ces bouches damnées,

De ces pleurs, de ces maux sans fin, de ces courroux,

On entendrait sortir ce chant sombre: «Aimons-nous!»

Quel plaidoyer pour l'ignorance dans ces cinq mots: «je ne sais pas lire,» prononcés par l'homme surpris, une torche à la main, devant la Bibliothèque qui flambe! Quel réquisitoire contre la misère, et non contre les misérables, dans les pièces tragiques qui suivent, et quelle farouche expression que celle de tous ces visages: la prisonnière blessée, la femme dont le nourrisson est mort, l'enfant qui est revenu pour être fusillé! Quelle lumière jetée sur ces tragédies de la borne et du mur par des vers tout abstraits, mais plus puissants qu'aucune image:

Cette facilité sinistre de mourir.

L'attitude de Hugo fut alors ce qu'elle a été presque toute sa vie, une attitude de résistance au flot. Il proclama sans peur ce qui lui semblait l'équité. Il écrivait une fois de plus que la peine de mort ne réparait aucun dommage:

Et je ne pense pas qu'on se tire d'affaire

Par l'élargissement tragique du tombeau.

Mais, tout en prévoyant ce que pouvaient semer de haine pour les temps à venir les vengeances de l'heure présente, il se rattacha, dès qu'il le put, à sa foi au progrès, il reprit son rêve d'univers pacifié et heureux. Et avec quel accent passionné s'exprime cette idée de retour du droit et de la justice! Il s'est approché, dit-il, du lion de bronze de Waterloo. Que sort-il de cette mâchoire ouverte? Un chant d'oiseau. Le rouge-gorge a pris cet antre pour y faire son nid.

.... Je compris que j'entendais chanter

L'espoir dans ce qui fut le désespoir naguère,

Et la paix dans la gueule horrible de la guerre.

Quant aux nains, qui s'acharnent à garrotter une fois de plus ce géant, le peuple, l'Histoire, «la grande muse noire,» les attend. Tous leurs efforts n'empêcheront pas la France de surgir, et de jeter une fois de plus aux peuples le mot d'ordre de l'humanité:

Nous n'avons pas encor fini d'être Français;

Le monde attend la suite et veut d'autres essais;

Nous entendrons encor des raptures de chaînes,

Et nous verrons encor frissonner les grands chênes.

Certes, si les Romains de Rome rendirent tant d'honneur à un consul vaincu pour n'avoir pas, après un grand désastre, désespéré de la fortune de l'Etat, que ne doit-on pas de gratitude, en France, au poète qui, voyant la patrie saignante, la consolait avec une orgueilleuse tendresse:

.... Du coup de lance à ton côté,

Les rois tremblants verront jaillir la liberté;

qui, devant les ruines fumantes de Paris, tirait du souvenir de l'incendie atroce, impitoyable, un symbole réconfortant:

Est-ce un écroulement? Non. C'est une genèse.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Est-ce que tu t'éteins sous l'haleine de Dieu?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les peuples devant toi feront cercle à genoux.

VICTOR HUGO EN 1862
d'après une photographie de Franck.