LE PAPE.—RELIGIONS ET RELIGION.—L'ANE.—LA PITIÉ SUPRÊME.

On ne peut pas séparer les quatre ouvrages qui ont pour titres: Le Pape. Religions et Religion. L'Ane. La Pitié suprême. C'est tout le système philosophique de Hugo vieillissant, qui s'exprime dans cette tétralogie. Je renvoie les jeunes lecteurs curieux d'approfondir cette partie abstruse de l'œuvre poétique de Hugo, et capables de l'effort d'esprit que cette étude exige, à l'analyse que j'en ai donnée ailleurs[5]. Je me bornerai ici à indiquer le trait dominant de chacun de ces quatre poèmes.

Dans Religions et Religion, Hugo s'est attaché surtout à réfuter la superstition religieuse, et à montrer qu'il n'y a pas de pire athéisme qu'une religion étroite, obscure, édifiée avec les préjugés humains.

Dans l'Ane il fait la guerre à la fausse science, cet auxiliaire redoutable de la fausse religion; il voit en elle un instrument de dégradation des âmes au service de la tyrannie:

En forgeant des pédants, vous créez des valets.

Dans la Pitié suprême, il développe cette idée que du bourreau et de la victime, celui qui est le plus malheureux, le plus à plaindre, c'est le bourreau. On a remarqué avec raison que cette théorie étrangement haute revient à ce mot de Danton: «J'aime mieux être guillotiné que guillotineur.»

Le Pape est de ces quatre ouvrages le plus accessible; c'est en quelque sorte la traduction figurée, symbolique, ou, comme disaient les philosophes grecs, le mythe du système philosophique de Hugo. Le poète a imaginé là une figure dans laquelle il a rassemblé tous les traits de la vertu idéale dont Dieu ou la conscience éternelle est la parfaite expression. Dans ce livre, le Pape commence par répudier toute la grandeur usurpée dont les autres hommes l'ont revêtu; il abdique son trône; il sort de Rome pour rentrer dans l'humanité; il pénètre dans le synode d'Orient pour reprocher au patriarche et aux évêques d'avoir doré l'autel, trahi le peuple et fait aux souverains le sacrifice de la loi; il s'introduit dans la mansarde où l'enfant du pauvre meurt de froid et de faim, et il rend la foi au père désespéré en lui donnant la moitié de son pain.

UN GRENIER

L'hiver. Un grabat.

UN PAUVRE. Sa famille près de lui.

LE PAUVRE.

Je ne crois pas en Dieu.

LE PAPE, entrant.

Tu dois avoir faim. Mange.

Il partage son pain et en donne la moitié au pauvre.

LE PAUVRE.

Et mon enfant?

LE PAPE.

Prends tout.

Il donne à l'enfant le reste de son pain.

L'ENFANT, mangeant.

C'est bon.

LE PAPE, au pauvre.

L'enfant, c'est l'ange.

Laisse-moi le bénir.

LE PAUVRE.

Fais ce que tu voudras.

LE PAPE, vidant une bourse sur le grabat.

Tiens, voici de l'argent pour t'acheter des draps.

LE PAUVRE.

Et du bois.

LE PAPE.

Et de quoi vêtir l'enfant, la mère,

Et toi, mon frère. Hélas! cette vie est amère.

Je te procurerai du travail. Ces grands froids

Sont durs. Et maintenant parlons de Dieu.

LE PAUVRE.

J'y crois.

Ce père des peuples parcourt les foules, et il y cherche, comme d'autres un trésor, les misères, les maladies, les lèpres de toute sorte; il se fait un cortège de toutes ces infirmités; il a sa légion, sa cour de misérables. Il frissonne de sympathie à la vue du troupeau des hommes grelottant comme un parc de brebis dont le tondeur a fait tomber la laine; il implore pour eux la grâce des vents sans merci. Il veut que dans l'église, ce

Large espace, enclos

De bons murs, préservé des vents et des tempêtes,

on range «des lits pour les pauvres.» Il se jette entre deux armées qui vont s'entre-tuer pour obéir aux caprices des rois, entre deux ennemis qui vont s'entr'égorger, quoique fils de la même France. Il proclame le droit du pauvre à la bonté du riche, le droit du riche à la clémence, à la pitié du pauvre. Il nie le droit du talion. Il proscrit le code barbare qui fait de la mort la sanction des lois. Amour, pitié, paix à tous, voilà le dernier mot de ce credo sublime.