LES ORIENTALES.

Il y a plus d'un Orient sur la mappemonde terrestre. Il y en a plus d'un aussi dans le livre de Victor Hugo. Il faut s'attendre à y trouver surtout l'Orient de l'actualité, celui qui hantait à ce moment-là, grâce au journal, grâce au roman, les imaginations même les plus vulgaires, l'Orient qui avait passionné Byron, et fait du viveur un héros, l'Orient de Janina et de Missolonghi, d'Ali-Pacha, de l'évêque Joseph, et du «bon» Canaris. Le poète a été ému, comme toute la jeunesse d'alors, par le départ de Fabvier; fils de soldat, le bruit que font au loin les fusils français «éveillés de leur long sommeil,» le remplit d'enthousiasme; il oppose avec mélancolie le magnifique emportement de cette vie d'aventures et de batailles aux délicates émotions de sa destinée de rêveur:

J'en ai pour tout un jour d'un soupir de hautbois,

D'un bruit de feuilles remuées.

Mais sa pensée franchit l'espace, et cette Grèce, où se joue le drame sanglant de l'émancipation du peuple jadis le plus libre des peuples, il la devine, il la voit, il la met sous nos yeux. Voici Corinthe et son haut promontoire, voici les blancs écueils de l'Archipel, voici la colline de Sparte, ou le torrent de l'Ilyssus, voici l'étang d'Arta, et Mikos, la ville carrée aux coupoles d'étain, et Navarin, la ville aux maisons peintes.

La ville aux dômes d'or, la blanche Navarin,

Sur la colline assise entre les térébinthes.

Avec les paysages lumineux, que de figures animées paraissent devant nous: les icoglans bercés sur la mer dans les caravelles légères, les spahis, les timariots aux triangles d'or, aux étriers tranchants sur leurs juments «échevelées,» le klephte à l'œil noir, au long fusil sculpté, et l'enfant de Chio aux pieds nus, aux prunelles bleues comme des lis du puits sombre d'Iran, qui pleure près des murs noircis et veut «de la poudre et des balles.»

Les tableaux turcs des Orientales ont vieilli. Ces odalisques rêveuses, romanesques, attendries, dont chaque coup d'éventail est suivi d'un coup de hache, ces sultans ou ces pachas hérissés d'armes comme une panoplie, et laissant voir un arsenal sous leur pelisse, donnent l'impression du banal, du poncif. A leur apparition, ils firent le succès. Ils sont démodés aujourd'hui comme les troubadours des Odes et Ballades.

En revanche, l'Orient espagnol a gardé tout son éclat de coloris, toute sa vivace fraîcheur. Le charme de l'art mauresque, la magie du ciel de Grenade ne sont-ils pas traduits définitivement dans ces aquarelles faites d'un seul vers?

Quand la lune, à travers les mille arceaux arabes,

Sème les murs de trèfles blancs.

C'est là l'Espagne pittoresque. L'odeur de sainteté qui s'exhale de ses cités peuplées de vierges, de martyrs, et tout illustrées de légendes, n'a-t-elle pas persisté dans ce distique curieux?

Le poisson qui rouvrit l'œil mort du vieux Tobie

Se joue au fond du golfe où dort Fontarabie.

Et ses mœurs animées, joyeuses, picaresques, ne parlent-elles pas dans cette fin de couplet, sonore et rythmée comme un concert de bandouras?

Salamanque en riant s'assied sur trois collines,

S'endort au son des mandolines,

Et s'éveille en sursaut aux cris des écoliers.

Le sens musical, qui s'exprimera si puissamment dans la pièce des Rayons et des Ombres, intitulée «Que la musique date du XVIe siècle,» se manifeste d'un bout à l'autre des Orientales par des raffinements de facture, des recherches d'harmonie, des effets de rythme dont le crescendo des Djinns donne l'idée:

La rumeur approche,

L'écho la redit.

C'est comme la cloche

D'un couvent maudit;

Comme un bruit de foule,

Qui tonne et qui roule,

Et tantôt s'écroule

Et tantôt grandit...

C'est l'essaim des Djinns qui passe,

Et tourbillonne en sifflant.

Les ifs, que leur vol fracasse,

Craquent comme un pin brûlant.

Leur troupeau lourd et rapide,

Volant dans l'espace vide,

Semble un nuage livide,

Qui porte un éclair au flanc.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Cris de l'enfer! voix qui hurle et qui pleure!

L'horrible essaim, poussé par l'aquilon,

Sans doute, ô ciel! s'abat sur ma demeure.

Le mur fléchit sous le noir bataillon.

La maison crie et chancelle, penchée,

Et l'on dirait que, du sol arrachée,

Ainsi qu'il chasse une feuille séchée,

Le vent la roule avec leur tourbillon!

Ce chef-d'œuvre d'industrie lyrique montre quel doigté merveilleux le musicien avait acquis. D'autres pièces, l'Ode du feu de ciel, par exemple, nous laissent voir quelle richesse de tons le peintre avait sur sa palette, et avec quel pinceau hardi, expressif, lumineux, il pouvait, à son gré, peupler la toile ou animer le mur. N'est-ce pas en effet une fresque déjà puissante que cette suprême orgie des deux villes damnées, Sodome et Gomorrhe, avec leurs pâles lampes de débauche, et au-dessus, dans un ciel noir, la nuée fulgurante? Qui n'a pas dans le souvenir ce voyage grandiose du nuage vengeur sur le vent de la nuit; et ces tableaux brillants, le golfe aux claires eaux habité par une tribu qui mêle au bruit de la grande mer la voix grêle de ses cymbales; le «Nil jaune, tacheté d'îles,» bordé «de monts bâtis par l'homme» et gardé par le sphinx rose ou le dieu vert, dont le simoun enflammé «ne fait pas baisser les paupières;» et l'édifice immense de Babel, dont les tours portent des palmiers qui d'en bas semblent des brins d'herbe, dont les murs lézardés laissent passer des éléphants par leurs fissures colossales? Toute cette couleur, si neuve, si riche, si éclatante, n'a rien perdu de sa valeur. Cette manière n'est pas la plus originale ni la plus grande de Hugo; mais, en dépit des efforts et des ambitions de poètes venus depuis et coloristes exclusifs, Hugo seul l'a dépassée.

N'y a-t-il donc que de la couleur dans les Orientales? On a ressassé cette erreur. N'y a-t-il pas de pensée dans cette superbe définition du génie et de sa destinée cruelle, fatale, mais glorieuse et souveraine, que personnifie, qu'incarne en quelque sorte le héros de l'Ukraine garrotté, emporté, jusqu'au trône, sur son cheval que la mort seule arrêtera?

Ainsi, quand Mazeppa, qui rugit et qui pleure,

A vu ses bras, ses pieds, ses flancs qu'un sabre effleure,

Tous ses membres liés

Sur un fougueux cheval, nourri d'herbes marines,

Qui fume, et fait jaillir le feu de ses narines

Et le feu de ses pieds;

Quand il s'est dans ses nœuds roulé comme un reptile,

Qu'il a bien réjoui de sa rage inutile

Ses bourreaux tout joyeux,

Et qu'il retombe enfin sur la croupe farouche,

La sueur sur le front, l'écume dans la bouche

Et du sang dans les yeux,

Un cri part; et soudain voilà que par la plaine

Et l'homme et le cheval, emportés, hors d'haleine,

Sur les sables mouvants,

Seuls, emplissant de bruit un tourbillon de poudre

Pareil au noir nuage où serpente la foudre;

Volent avec les vents!

Ils vont. Dans les vallons comme un orage ils passent,

Comme ces ouragans qui dans les monts s'entassent,

Comme un globe de feu;

Puis déjà ne sont plus qu'un point noir dans la brume,

Puis s'effacent dans l'air comme un flocon d'écume

Au vaste océan bleu.

Ils vont. L'espace est grand. Dans le désert immense,

Dans l'horizon sans fin qui toujours recommence,

Ils se plongent tous deux

Leur course comme un vol les emporte, et grands chênes,

Villes et tours, monts noirs liés en longues chaînes,

Tout chancelle autour d'eux.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Enfin après trois jours d'une course insensée,

Après avoir franchi fleuves à l'eau glacée,

Steppes, forêts, déserts,

Le cheval tombe aux cris des mille oiseaux de proie,

Et son ongle de fer sur la pierre qu'il broie

Eteint ses quatre éclairs.

Voilà l'infortuné gisant, nu, misérable,

Dans la saison des fleurs.

Le nuage d'oiseaux sur lui tourne et s'arrête;

Maint bec ardent aspire à ronger dans sa tête

Ses yeux brûlés de pleurs.

Eh bien! ce condamné qui hurle et qui se traîne,

Ce cadavre vivant, les tribus de l'Ukraine

Le feront prince un jour.

Un jour, semant les champs de morts sans sépultures,

Il dédommagera par de larges pâtures

L'orfraie et le vautour.

Sa sauvage grandeur naîtra de son supplice.

Un jour, des vieux hetmans il ceindra la pelisse,

Grand à l'œil ébloui;

Et quand il passera, ces peuples de la tente,

Prosternés, entendront la fanfare éclatante

Bondir autour de lui!

Ainsi, lorsqu'un mortel, sur qui son dieu s'étale,

S'est vu lier vivant sur ta croupe fatale,

Génie, ardent coursier,

En vain il lutte, hélas! tu bondis, tu l'emportes

Hors du monde réel, dont tu brises les portes

Avec tes pieds d'acier!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il traverse d'un vol, sur tes ailes de flamme,

Tous les champs du possible, et les mondes de l'âme,

Boit au fleuve éternel;

Dans la nuit orageuse ou la nuit étoilée,

Sa chevelure, aux crins des comètes mêlée,

Flamboie au front du ciel.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il crie épouvanté, tu poursuis implacable.

Pâle, épuisé, béant, sous ton vol qui l'accable,

Il ploie avec effroi;

Chaque pas que tu fais semble creuser sa tombe

Et se relève roi!