I

Et Dieu dit à Adam :

Tu mangeras de tous les fruits du Paradis.

Mais tu ne mangeras pas du fruit de l’arbre de la science du bien et du mal.

Le Jour où tu en auras mangé, tu

MOURRAS DE MORT[1].

[1] Gen. II, 16, 17.

Et Dieu parla à Moïse, disant :

Parle aux fils d’Israël et dis-leur :

Veillez à garder votre Sabbat parce qu’il est le signe entre moi et vous dans vos générations : afin que vous sachiez que je suis le Seigneur qui vous sanctifie.

Gardez mon Sabbat, car il est saint.

Celui qui l’aura violé,

MOURRA DE MORT[2].

[2] Ex. XXXI, 13, 14.

Ainsi les deux défenses sont faites dans les mêmes termes :

Tu mourras de mort.

Il mourra de mort.


Et Dieu insiste :

Vous travaillerez six jours. Le septième est le Jour du Sabbat, le repos consacré au Seigneur.

Celui qui aura travaillé ce Jour-là

MOURRA.

Les mystères abondent ici.

Nous sommes entourés d’étonnements.

Commençons par celui qui est le plus accessible à l’esprit humain, et étonnons-nous d’abord de l’oubli où ces paroles sont laissées.


La peine de mort, en tant que peine légale et judiciaire appliquée par l’homme à la violation du Sabbat, est abolie.


Nous parlons ici de la peine de mort dont Dieu se réserve à lui seul l’application. Cette mort mystérieuse, dont la menace dure toujours, est directement donnée par la main de Dieu qui pénètre partout, au ciel, sur la terre et en enfer, et que personne ne peut fuir.


La première sentence a été portée contre Adam et le genre humain. La menace a été suivie d’effet.

Le châtiment est trop énorme pour pouvoir être raconté ou pensé. Il est universel, il est terrible. Il pèse sur nous d’un poids qui ne se peut pas dire.

Or, la même formule, la même sentence est prononcée dans les mêmes termes une autre fois.

Il semble que le genre humain n’aura pas assez de toutes ses forces, de tout son esprit, de tout son cœur et de toute son âme pour écouter et pour trembler.

Non, le genre humain ne fait aucune attention : il ne remarque même pas que la même bouche a proféré les deux sentences.


L’homme a confondu le Dimanche avec les autres jours, comme Adam avait confondu l’arbre fatal avec les autres arbres.

Le premier châtiment n’a pas même éveillé l’esprit de l’homme sur la seconde menace.


Il ne faut pas lâcher prise, il faut constater solennellement, il faut regarder en face ce fait.


La catastrophe paradisiaque a un pendant dans l’histoire.

Dieu s’est servi deux fois des mêmes termes. Il a fait deux fois la même menace, se servant des mêmes paroles, pour se réserver une certaine chose.

Et l’épouvantable suite de la première transgression n’ouvre pas les yeux des hommes sur les suites de la seconde.

Et le voile qui est devant leurs paupières les empêche même d’écouter la seconde menace, et de constater son identité avec la première, identité qui semblerait frappante au point de vue de l’érudition, si elle n’était pas si importante, si décisive, si capitale au point de vue de la vie.

Cette chose qui donne la mort n’a pas l’air d’intéresser les hommes.


Ou je me trompe infiniment, ou l’identité des deux menaces découvre entre les deux objets de la menace, entre les deux attentats, quelque lien trop mystérieux pour nos esprits, trop subtil pour nos yeux. Il doit y avoir là quelque prodige dont la vue nous entraînera quelque jour à des ravissements inespérés.


Les moins sagaces, les moins pénétrants d’entre les hommes n’ont pu s’empêcher de remarquer en France que depuis le commencement des désastres les cloches du Dimanche ont sonné pour la nation de Jeanne d’Arc le glas funèbre.

La persistance des coups de tonnerre à éclater toujours le Dimanche frappait tous les regards.

Forbach, Sedan, capitulation de Metz, capitulation de Paris… toutes les catastrophes mettaient, à s’afficher le Dimanche, une certaine affectation.

Combien de murailles en France, combien de monuments construits le dimanche ont été couverts le dimanche par les dépêches fatales !

Combien de murs construits sous les yeux des passants le jour du Seigneur ont étalé le même jour, aux yeux des mêmes passants, l’histoire des ruines qui se faisaient !