CHAPITRE X
PÉRIODE VANDALE
415-531
Le christianisme en Afrique au commencement du ve siècle.--Boniface gouverneur d'Afrique; il traite avec les Vandales.--Les Vandales envahissent l'Afrique.--Lutte de Boniface contre les Vandales.--Fondation de l'empire vandale.--Nouveau traité de Genséric avec l'empire; organisation de l'Afrique Vandale.--Mort de Valenthinien III; pillage de Rome par Genséric--Suite des guerres des Vandales.--Apogée de la puissance de Genséric; sa mort.--Règne de Hunéric; persécutions contre les catholiques.--Révolte des Berbères.--Cruautés de Hunéric.--Concile de Karthage; mort de Hunéric.--Règne de Goudamond.--Règne de Trasamond.--Règne de Hildéric.--Révoltes des Berbères; usurpation de Gélimer.
Le christianisme en Afrique au commencement du ve siècle.--Avant d'entreprendre le récit des événements qui vont faire entrer l'histoire de la Berbérie dans une nouvelle phase, il convient de jeter un coup d'œil sur la situation du christianisme en Afrique au commencement du ve siècle. Si nous sommes entrés dans des détails un peu plus complets que ne semble le comporter le cadre de ce récit, sur cette question, c'est que l'établissement de la religion chrétienne fut une des principales causes du désastre de l'Afrique [223]. Les premières persécutions commencèrent à porter un grand trouble dans la population coloniale et à diminuer sa force en présence de l'élément berbère en reconstitution. Et cependant cette période est la plus belle, car les chrétiens unis dans un malheur commun donnent l'exemple de l'union et de la concorde. Aussitôt que la cause pour laquelle ils ont tant souffert vient à triompher, une scission radicale, irrémédiable, se produit dans leur sein et ils se traitent avec la haine la plus féroce. «Il n'y a pas de bêtes si cruelles aux hommes que la plupart des chrétiens le sont les uns aux autres.» Ainsi s'exprime Ammien Marcellin [224], qui les a vus de près. Mais ce n'est pas tout: avec le succès, leurs mœurs deviennent moins pures et leurs assemblées servent de prétexte aux orgies, si bien que saint Augustin, qui avait failli être lapidé à Karthage pour avoir prêché contre l'ivrognerie, s'écrie: «Les martyrs ont horreur de vos bouteilles, de vos poêles à frire et de vos ivrogneries! [225].» Il faut ajouter à cela les schismes qui divisent l'église orthodoxe, en outre du donatisme et de l'arianisme, car tous les jours il paraît quelque novateur: Pélage fonde l'hérésie qui porte son nom; Célestius, son compagnon, la propage en Afrique; les nouveaux sectaires se subdivisent eux-mêmes en Pélagiens et semi-Pélagiens. En Cyrénaïque et dans l'est de la Berbérie, c'est l'hérésie de Nestorius qui est en faveur; ailleurs les Manichéens ont la majorité.
[Note 223: ][ (retour) ] C'est l'opinion d'un homme dont on ne contestera ni la compétence ni le catholicisme, M. Lacroix. «Il ne faut pas se dissimuler, dit-il dans son ouvrage inédit, que le christianisme eut une large part à revendiquer dans le désastre de l'Afrique.... Nul doute que les déplorables dissensions dont la population créole offrit alors le triste spectacle n'ait hâté la chute du colosse,» (Revue africaine, n° 72 et suivants.)
Nous avons vu à quels excès s'étaient portés les Donatistes et les orthodoxes les uns contre les autres, suivant leurs alternatives de succès ou de revers. La rage des Circoncellions fut surtout funeste à la colonisation romaine, car elle détruisit cette forte occupation des campagnes qui était le plus grand obstacle à l'expansion des indigènes; les fermes étant brûlées et les colons assassinés, les campagnes furent toutes prêtes à recevoir de nouveaux occupants. L'histoire n'offre peut-être pas d'autre exemple de l'esprit de destruction animant ces sectaires, véritables nihilistes qui se tuaient les uns les autres, quand ils avaient fait le vide autour d'eux et qu'il ne restait personne à frapper.
Quelques nobles figures nous reposent dans ce sombre tableau. La plus belle est celle de saint Augustin, né à Thagaste [226]; il étudia d'abord à Madaure [227], puis à Karthage. Nous n'avons pas à faire ici l'histoire de ce grand moraliste. Disons seulement qu'après un long séjour en Italie, il revint en Afrique en 388 et y écrivit un certain nombre de ses ouvrages. Il s'appliqua alors, de toutes ses forces, à combattre, par sa parole et par ses écrits, les Manichéens, et surtout les Donatistes. Il fut secondé dans cette tâche par saint Optat, évêque de Mileu, qui a laissé des écrits estimés et notamment une histoire des Donatistes.
En 410, Honorius, cédant à la pression des prêtres qui l'entouraient, rendit un nouvel édit contre les Donatistes. Mais leur nombre était trop grand en Afrique et l'empereur n'avait pas la force matérielle nécessaire pour faire exécuter ses ordres. Il voulut alors essayer de la conviction et réunit le 16 mai 411, à Karthage, un concile auquel prirent part deux cent quatre-vingt-six évêques dont la moitié étaient schismatiques, sous la présidence du tribun et notaire Flavius Marcellin. Les Donatistes furent encore vaincus dans ce combat. Ils en appelèrent de la sentence, mais l'empereur leur répondit par un nouvel édit leur retirant toutes les faveurs qu'ils avaient pu obtenir précédemment, et prescrivant contre eux les mesures les plus sévères. Contraints encore une fois de rentrer dans l'ombre, ils attendirent l'occasion de se venger.
[Note 224: ][ (retour) ] Lib. XXII, cap. v.
[Note 225: ][ (retour) ] Sermon 273.
[Note 226: ][ (retour) ] Actuellement Souk-Ahras.
[Note 227: ][ (retour) ] Medaourouch.
Boniface gouverneur d'Afrique. Il traite avec les Vandales.--Le 14 août 423, Honorius cessait de vivre, en laissant comme héritier au trône un jeune neveu, alors en exil à Constantinople, avec sa mère la docte Placidie. Aussitôt, celle-ci le fit reconnaître comme empereur d'Occident par les troupes; mais ce ne fut qu'après bien des vicissitudes qu'il fut proclamé à Ravenne sous le nom de Valentinien III. Comme il n'était âgé que de six ans, Placidie s'attribua, avec la régence, le titre d'Augusta et prit en main la direction des affaires.
Le général Boniface, qui s'était distingué dans une longue carrière militaire, dont une partie passée en Maurétanie comme préposé des limites à Tubuna [228], avait été nommé en 422, par Honorius, comte d'Afrique. Il avait su, par une administration habile et une juste sévérité, ramener ou maintenir dans le devoir les populations latines, depuis si longtemps divisées par l'anarchie, et repousser les indigènes qui, de toutes parts, envahissaient le pays colonisé. Nommé gouverneur de toute l'Afrique par Placidie, il l'aida puissamment, grâce à ses conseils et à l'envoi de secours de toute nature, à triompher de l'usurpateur Jean. Ces éminents services avaient donné à Boniface un des premiers rangs dans l'empire.
[Note 228: ][ (retour) ] Tobua, dans le Hodna.
Mais la cour de Valentinien, dirigée par une femme partageant son temps entre les lettres et la religion, était un terrain propice aux intrigues de toute sorte. Aétius, autre général, jaloux des faveurs dont jouissait Boniface, prétendit que le comte d'Afrique visait à l'indépendance et, comme l'impératrice refusait de le croire, il l'engagea pour l'éprouver à lui donner l'ordre de venir immédiatement se justifier en personne. Ce conseil ayant été suivi, il fit dire indirectement à Boniface qu'on voulait attenter à ses jours. Cette odieuse machination réussit à merveille. Boniface refusa de venir se justifier. Dès lors sa rébellion fut certaine pour Placidie et comme on apprit, sur ces entrefaites, que le comte d'Afrique venait d'épouser une princesse arienne de la famille du roi des Vandales d'Espagne [229], on ne douta plus de sa trahison.
Aussitôt l'impératrice nomma à sa place Sigiswulde, et fit marcher contre lui trois corps d'armée (427); mais Boniface les repoussa sans peine. Pour cela, il avait été obligé de rappeler toutes les garnisons de l'intérieur et les Berbères en avaient profité pour se lancer dans la révolte. L'année suivante Placidie envoya en Afrique une nouvelle armée qui ne tarda pas à s'emparer de Karthage. La situation devenait critique pour Boniface; attaqué par les forces de sa souveraine, menacé sur ses derrières par les indigènes, le comte prit un parti désespéré qui allait avoir pour l'Afrique les plus graves conséquences. Il s'adressa au roi des Vandales et conclut avec lui un traité, aux termes duquel il lui cédait les trois Maurétanies, jusqu'à l'Amsaga, à la condition qu'il conserverait pour lui la souveraineté du reste de l'Afrique [230].
[Note 229: ][ (retour) ]Selon M. Creuly (Annuaire de la Soc. arch. de Constantine, 1858-59, pp. 16, 17), la personne épousée par Boniface, nommée Pélagie, aurait été bien plus probablement une dame romaine ayant des propriétés en Afrique.
[Note 230: ][ (retour) ] Procope, Bell. Vand., 1. I, ch. iii, Lebeau, Hist. du Bas-Empire, t. IV, p. 24. Marcus, Hist. des Vandales, p. 143. Dureau de la Malle, Recherches, etc., p. 36.
Les Vandales envahissent l'Afrique.--Les Vandales, après avoir été écrasés par les Goths et rejetés dans les montagnes de la Galice (416-8), avaient, à la suite du départ de leurs ennemis, reconquis l'Andalousie, battu les Alains, et établi leur prépondérance sur l'Espagne, malgré les efforts des Romains, aidés des Goths (422). Au moyen de vaisseaux, trouvés, dit-on, à Carthagène, ils n'avaient pas tardé à sillonner la Méditerranée et ils avaient pu jeter des regards sur cette Afrique, objet de convoitise pour les Barbares. C'est ce qui explique la facilité avec laquelle la proposition de Boniface avait été acceptée.
Dans le mois de mai 429 [231], les Vandales avec leurs alliés Alains, Suèves, Goths et autres barbares, au nombre de quatre-vingt mille personnes, dont cinquante mille combattants [232], traversèrent le détroit et débarquèrent dans la Tingitane. Boniface leur fournit ses vaisseaux et l'on dit que les Espagnols, heureux de se débarrasser d'eux, leur facilitèrent de tout leur pouvoir ce passage.
[Note 231: ][ (retour) ] Cette date varie, selon les auteurs, entre 427 et 429. Nous adoptons celle de l'Art de vérifier les dates, t. I, p. 403.
[Note 232: ][ (retour) ] Ces chiffres donnent également lieu à des divergences. V. Victor de Vite, Hist. pers. Vand., p. 3, et Procope, l. I, ch. v.
Aussitôt débarqués, les envahisseurs se mirent en marche vers l'est, s'avançant en masse comme une trombe qui détruit tout sur son passage. Ils étaient conduits par Genseric (ou Gizeric) leur roi, qui venait d'usurper le pouvoir en faisant assassiner son frère Gunderic, souverain légitime. Les Vandales étaient ariens et grands ennemis des orthodoxes. Les Donatistes les accueillirent comme des libérateurs et facilitèrent leur marche. Il est très probable que les Maures, s'ils ne s'allièrent pas à eux, s'avancèrent à leur suite pour profiter de leurs conquêtes.
Sur ces entrefaites, Placidie, ayant reconnu les calomnies dont Boniface avait été victime, se réconcilia avec lui et lui rendit ses faveurs. Saint Augustin, ami du comte d'Afrique et qui avait fait tous ses efforts pour l'amener à abandonner son dessein, servit de médiateur entre le rebelle et sa souveraine. Boniface, qui avait enfin mesuré les conséquences de la faute par lui commise en appelant les Vandales en Afrique, essaya d'obtenir la rupture du traité conclu avec eux et leur rentrée en Espagne; mais il était trop tard, car il est souvent plus facile de déchaîner certaines calamités que de les arrêter. Encouragés par leurs succès et par l'appui qu'ils rencontraient dans la population, les Vandales repoussèrent dédaigneusement ses propositions, et, pour braver ses menaces, franchirent l'Amsaga et envahirent la Numidie.
Lutte de Boniface contre les Vandales.--Le comte d'Afrique ayant marché à la tête de ses troupes contre les envahisseurs, leur livra bataille en avant de Calama [233]; mais il fut entièrement défait et se vit contraint de chercher un refuge derrière les murailles d'Hippône [234]. Les Barbares l'y suivirent (430) et, ayant employé une partie de leurs forces pour investir cette ville, lancèrent le reste dans le cœur de la Numidie, où ils mirent tout à feu et à sang. Guidés sans doute par les Donatistes, ils s'acharnèrent particulièrement à détruire les églises des orthodoxes. Constantine résista à leurs efforts [235]. Le siège d'Hippône durait depuis longtemps et l'on dit que les Vandales, pour démoraliser les assiégés et leur rendre le séjour de la ville intolérable, amassaient les cadavres dans les fossés et au pied des murs et mettaient à mort leurs prisonniers sur ces charniers qu'ils laissaient se décomposer en plein air. Saint Augustin, qui aurait pu fuir, avait préféré rester dans son évêché et soutenir l'honneur de cette église d'Afrique pour laquelle il avait tant lutté. Mais il ne put résister aux souffrances et à la fatigue du siège et mourut le 28 août 430.
[Note 233: ][ (retour) ] Guelma.
[Note 234: ][ (retour) ] Bône.
[Note 235: ][ (retour) ] Lebeau, t. IV, p. 49. L. Marcus, pp. 130 et suiv. Yanoski, Hist. de la domination vandale en Afrique, p. 12.
Enfin, dans l'été de 431, des secours commandés par Aspar, général de l'empereur d'Orient, furent envoyés par Placidie à Hippône. Boniface crut alors pouvoir prendre l'offensive et chasser ses ennemis qui avaient, à peu près, levé le siège. Il leur livra bataille dans les plaines voisines; mais le sort des armes lui fut encore funeste. Aspar se réfugia sur ses vaisseaux avec les débris de ses troupes, et Hippône ne fut plus en état de résister. Les Vandales mirent cette ville au pillage et l'incendièrent.
Boniface se décida alors à abandonner l'Afrique. Il alla se présenter devant sa souveraine qui l'accueillit avec honneur et évita les récriminations inutiles: tous deux, en effet, étaient également responsables de la perte de l'Afrique.
Fondation de l'empire Vandale.--Ainsi la Numidie et les Maurétanies restaient aux mains des Vandales. L'empereur, absorbé par d'autres guerres, ne pouvait songer pour le moment à reconquérir ces provinces; il pensa, dans l'espoir de conserver ce qui lui restait, qu'il était préférable de traiter avec Genséric et lui envoya un négociateur du nom de Trigétius. Le 11 février 435, un traité de paix fut signé entre eux à Hippône. Bien que les conditions particulières de cet acte ne soient pas connues, on sait que Genséric consentit à payer un tribut annuel à l'empereur, lui livra son fils Hunéric en otage, et s'engagea par serment à ne pas franchir la limite orientale de la contrée qu'il occupait en Afrique [236].
[Note 236: ][ (retour) ] Fournel, Berbers, p. 79.
C'était la consécration du fait accompli. Genséric donna d'abord de grands témoignages d'amitié aux Romains, et ceux-ci en furent tellement touchés, qu'ils lui renvoyèrent son fils. Mais l'ambitieux barbare sut employer ce répit pour préparer de nouvelles conquêtes. Il avait, du reste, à assurer sa propre sécurité menacée par les partisans de son frère Gundéric. Dans ce but il fit massacrer la veuve et les enfants de celui-ci qu'il détenait dans une étroite captivité et réduisit à néant les derniers adhérents de son frère. Il s'était depuis longtemps déclaré le protecteur des Donatistes et des Ariens; les orthodoxes furent cruellement persécutés. En 137, les évêques catholiques avaient été sommés par lui de se convertir à l'arianisme; ceux qui s'y refusèrent furent poursuivis et exilés et leurs églises fermées. Enfin, il tâcha de s'assurer le concours des Berbères et il est plus que probable qu'il leur abandonna sans conteste les frontières de l'ouest et du sud, que les Romains défendaient depuis si longtemps contre leurs invasions.
En même temps, Genséric suivait avec attention les événements d'Europe, car il avait comme auxiliaires contre l'empire, à l'est les Huns, avec Attila, dont l'attaque était imminente, et à l'ouest et au nord, les Vizigoths et les Suèves. Dans l'automne de l'année 439, le roi vandale, profitant de l'éloignement d'Aétius retenu dans les Gaules par la guerre contre les Vizigoths, marcha inopinément sur Karthage et se rendit facilement maître de cette belle cité, alors métropole de l'Afrique (19 oct.). Les Vandales y trouvèrent de grandes richesses, notamment dans les églises catholiques qu'ils mirent au pillage. L'évêque Quodvultdéus ayant été arrêté avec un certain nombre de prêtres, on les accabla de mauvais traitements, puis on les dépouilla de leurs vêtements et on les plaça sur des vaisseaux à moitié brisés qu'on abandonna au gré des flots. Ils échappèrent néanmoins au trépas et abordèrent sur le rivage de Naples. La conquête de la Byzacène suivit celle de Karthage. Ainsi cette province échappa aux Romains qui l'occupaient depuis près de six siècles.
Après ce succès, Genséric, qui avait des visées plus hautes, donna tous ses soins à l'organisation d'une flotte, et bientôt les corsaires vandales sillonnèrent la Méditerranée; ils poussèrent même l'audace jusqu'à attaquer Palerme (440). Se voyant menacé chez lui, Valentinien envoya des troupes pour garder les côtes, autorisa les habitants à s'armer et leur abandonna d'avance tout le butin qu'ils pourraient faire sur les Vandales. En 442, l'empereur Théodose envoya à son secours une flotte; mais les navires furent rappelés avant d'avoir pu combattre, par suite d'une invasion des Huns.
Nouveau traité de Genséric avec l'empire.--Organisation de l'Afrique vandale.--Valentinien, dans l'espoir de préserver son trône, se décida à traiter, de nouveau, avec le roi des Vandales. Il céda à Genséric la Byzacène jusqu'aux Syrtes et la partie orientale de la Numidie, la limite passant à l'ouest de Theveste, Sicca-Veneria et Vacca [237]. De son côté, le roi abandonna à l'empereur le reste de la Numidie et les Maurétanies. Le traité fut signé à Karthage en 442 [238]. Ainsi les Vandales s'emparaient du territoire le plus riche, le mieux colonisé et le moins dévasté, et ils rendaient aux Romains des pays ruinés, livrés à eux-mêmes, et où ils n'avaient plus aucune action. En 445, Valentinien promulguait une loi par laquelle il faisait remise aux habitants de la Numidie et de la Maurétanie des sept huitièmes de leurs impôts. Cela donne la mesure de la destruction de la richesse publique. Quelque temps après, il prescrivait d'attribuer dans ces provinces des emplois aux fonctionnaires destitués par les Vandales.
[Note 237: ][ (retour) ] Tebessa, le Kef et Badja.
[Note 238: ][ (retour) ] V. de Vite, 1. I, ch. iv. Marcus, p. 166. Yanoski, p. 17.
Genséric divisa son empire en cinq provinces: la Byzacène, la Numidie, l'Abaritane (territoire situé sur le haut Bagrada, à l'est de Tebessa), la Gétulie, comprenant le Djerid et les pays méridionaux, et la Zeugitane ou Consulaire. Il fit raser les fortifications de toutes les villes, à l'exception de Karthage, et se forma avec l'aide des indigènes une armée de quatre-vingts cohortes. «Il partagea les terres en trois lots. Les biens meubles et immeubles des plus nobles et des plus riches, ainsi que leurs personnes, furent attribués à ses deux fils Hunéric et Genson [239]. Le deuxième, se composant particulièrement des terres de la Byzacène et de la Zeugitane, fut donné aux soldats, en leur imposant l'obligation du service militaire. Enfin le troisième lot, le rebut, fut laissé aux colons.» De sévères persécutions contre les catholiques achevèrent de consommer la ruine d'un grand nombre de cités et de colonies latines.
En même temps, Genséric donna une nouvelle impulsion à la course, et les indigènes y prirent une part active. Le butin était partagé entre le prince et les corsaires [240] absolument comme nous le verrons plus tard sous le gouvernement turc. Enfin il entretint des relations d'alliance, quelquefois troublées il est vrai, avec les Huns, les Vizigoths et autres barbares, qu'il s'efforçait d'exciter contre l'empire.
[Note 239: ][ (retour) ] Poulle, Maurétanie, p. 146, 147.
[Note 240: ][ (retour) ] V. de Vite, l. I, ch. viii.
Mort de Valentinien III. Pillage de Rome par Genséric.--Genséric se préparait à retirer tout le fruit des attaques incessantes des barbares, et l'occasion n'allait pas tarder à se présenter, pour lui, d'exercer ses talents sur un autre théâtre. En 450, Théodose II mourut et fut remplacé par Marcien; quelques mois après (27 novembre 450), Placidie cessait de vivre, et Valentinien III, débarrassé de sa tutelle, prenait en main un pouvoir pour lequel il avait été si mal préparé par son éducation. Après avoir commis de nombreuses folies, il tua, dans un acte de rage, Aétius son dernier soutien (454); mais peu après il fut à son tour massacré par les sicaires du sénateur Petrone Maxime, qui avait à venger son honneur: sa femme, objet des violences de Valentinien, s'était donné la mort. Maxime prit ensuite la pourpre et contraignit Eudoxie, veuve de l'empereur, à devenir son épouse [241].
Le roi des Vandales ne laissa pas échapper cette occasion, patiemment attendue, et il est inutile de savoir si, comme les auteurs du temps l'affirment, il répondit à l'appel d'Eudoxie. Après avoir équipé de nombreux vaisseaux, il débarqua en Italie une armée dans laquelle les Berbères avaient fourni un nombreux contingent. A son approche, Maxime se disposait à fuir, lorsqu'il fut massacré par ses troupes et par le peuple (12 juin 455).
Trois jours après, Genséric se présenta devant Rome et, bien qu'il n'eût éprouvé aucune résistance, la ville éternelle demeura livrée pendant quatorze jours à la fureur des Vandales et des Maures. Le vainqueur fit charger sur ses vaisseaux toutes les richesses enlevées aux monuments publics et aux habitations privées, et un grand nombre de prisonniers, membres des principales familles, qui furent réduits à l'état d'esclaves. Le tout fut amené à Karthage et partagé entre le prince et les soldats. Genséric eut notamment pour sa part le trésor de Jérusalem qui avait été rapporté de Rome par Titus. Il ramena en outre à Karthage Eudoxie et ses deux filles, et donna l'une de celles-ci en mariage à son fils Hunéric [242].
[Note 241: ][ (retour) ] Procope, 1. I, ch. iv.
[Note 242: ][ (retour) ] Ibid., 1. I, ch. v.
Suite des guerres des Vandales.--La conquête de Rome avait non seulement donné aux Vandales de grandes richesses, elle leur avait acquis la souveraineté de toute l'Afrique. Il y a lieu de remarquer à cette occasion combien le roi barbare fut prudent en ne restant pas en Italie, après sa victoire. Rentré dans sa capitale, il compléta l'organisation de son empire et s'appliqua à entretenir chez ses sujets le goût des courses sur mer, qui avaient ce double résultat de tenir les guerriers en haleine et de remplir le trésor. Les rivages baignés par la Méditerranée furent alors en butte aux incursions continuelles des corsaires vandales. Malte et les petites îles voisines du littoral africain durent reconnaître leur autorité; ils occupèrent même une partie de la Corse. Mais Récimer, général de l'empire d'Occident, ayant, été chargé de purger la Méditerranée de ces corsaires, fit subir aux Vandales de sérieuses défaites navales et les expulsa de la Corse.
En avril 457, l'empereur Majorien monta sur le trône. C'était un homme actif et énergique, et les Vandales ne tardèrent pas à s'en apercevoir, car il s'attacha à les combattre. Après leur avoir infligé de sérieux échecs, il se crut assez fort pour leur arracher l'Afrique. A cet effet, il réunit à Carthagène une flotte de trois cents galères et dirigea sur cette ville une armée considérable destinée à l'expédition (458).
A l'annonce de ces préparatifs, Genséric, qui avait en vain essayé, par des propositions de paix, de conjurer l'orage, se crut perdu. Pour retarder ou rendre impossible la marche de l'armée romaine, il donna l'ordre de ravager les Maurétanies. Mais ces dévastations étaient bien inutiles, et la trahison allait faire triompher sans danger l'heureux chef des Vandales. Des divisions habilement fomentées par ses émissaires dans le camp romain, amenèrent les auxiliaires Goths à lui livrer la flotte qui fut entièrement détruite. Majorien se vit forcé d'ajourner ses projets; mais en 462 il périt assassiné et, dès lors, Genséric put recommencer ses courses.
Il se rendit maître de la Corse et de la Sardaigne et poussa même l'audace jusqu'à porter le ravage sur les côtes de la Grèce. Pour venger cet affront, l'empereur d'Orient, qui se considérait encore comme suzerain de l'Afrique, fit marcher par l'Egypte une armée contre les Vandales, tandis qu'il envoyait d'autres forces par mer sous le commandement de Basiliscus.
L'armée de terre, conduite par Héraclius, ayant traversé la Cyrénaïque, tomba à l'improviste sur Tripoli et s'en empara, puis elle marcha sur Karthage. Pendant ce temps, Basiliscus avait expulsé les Vandales de Sardaigne, puis était venu débarquer non loin de Karthage. La situation de Genseric devenait critique, mais son esprit était assez fertile en intrigues pour lui permettre encore de se tirer de ce mauvais pas: profitant habilement des tergiversations de ses ennemis, semant parmi eux la défiance, corrompant ceux qu'il pouvait acheter, il parvint à annuler leurs efforts, et, les ayant attaqués en détail, à les mettre en déroute. Basiliscus se sauva avec quelques navires en Sicile, tandis qu'Héraclius gagnait par terre l'Egypte [243] (470).
[Note 243: ][ (retour) ] Procope, l. I, ch. vi.
Apogée de la puissance de Genséric; sa mort.--Ainsi, tous les efforts tentés pour abattre la puissance vandale n'amenaient d'autre résultat que de l'affermir. Après ses récentes victoires, Genséric, plus audacieux que jamais, avait de nouveau lancé ses corsaires dans la Méditerranée et reconquis la Sardaigne et la Sicile. Allié avec les Ostrogoths, il les poussait à attaquer l'empereur d'Orient, ce qui forçait celui-ci à lui laisser le champ libre. Au mois d'août 476, il eut la satisfaction de voir la chute de l'empire d'Occident, qui tomba avec Romulus Augustule. Odoacre, roi des Hérules, recueillit son héritage.
Cependant, soit que sentant sa fin prochaine, il voulût assurer à ses enfants l'empire qu'il avait fondé, soit qu'il fût las de guerres et de combats, Genséric signa des traités de paix perpétuelle avec Zenon, empereur d'Orient, et avec Odoacre. Il céda même au roi des Hérules une partie de la Sicile, à charge par celui-ci de lui servir un tribut annuel. Ces souverains consacraient les succès de Genséric en lui reconnaissant la souveraineté de l'Afrique et des îles de la Méditerranée occidentale (476).
Peu de temps après, c'est-à-dire au mois de janvier 477, Genséric mourut, dans toute sa gloire, après une longue vie qui n'avait été qu'une suite non interrompue de succès. Ce prince est une des grandes figures de l'histoire d'Afrique et, s'il est permis de ne pas admirer la nature de son génie, on ne peut en méconnaître, la puissance. Si nous nous en rapportons au portrait qui nous a été laissé de lui par Jornandès [244], «Giseric était de taille moyenne, et une chute de cheval l'avait rendu boiteux. Profond dans ses desseins, parlant peu, méprisant le luxe, colère à en perdre la raison, avide de richesses, plein d'art et de prévoyance pour solliciter les peuples, il était infatigable à semer les germes de division». Les historiens catholiques se sont plu à entasser les accusations contre le roi des Vandales, et il est certain qu'il ne fut pas doux pour eux; mais en faisant la part de la dureté des mœurs de l'époque, il ne paraît pas que l'Afrique eût été malheureuse sous son autorité. Après l'anarchie des périodes précédentes, c'était presque le repos.
Les conséquences de la conquête vandale furent considérables pour la colonisation latine qui reçut un coup dont elle ne se releva pas; mais sa ruine profita immédiatement à la population indigène; elle fit un pas énorme vers la reconstitution de sa nationalité, et si une main comme celle de Genséric était capable de contenir les Berbères en les maintenant au rôle de sujets, il était facile de prévoir qu'au premier acte de faiblesse ils se présenteraient en maîtres [245].
[Note 244: ][ (retour) ] Histoire des Goths, ch. xxxiii.
[Note 245: ][ (retour) ] Fournel, Berbers, p. 86.
Règne de Hunéric.--Persécution contre les Catholiques.--La succession du roi des Vandales échut à son fils Hunéric. Ce prince n'avait aucune des qualités qui distinguaient son père, et l'on n'allait pas tarder à s'en apercevoir. A peine était-il monté sur le trône que des difficultés s'élevèrent entre lui et la cour de Byzance au sujet de diverses réclamations dont Genséric avait toujours su ajourner l'examen. Hunéric céda sur tous les points, car il voulait la paix, pour s'occuper des affaires religieuses et surtout de l'intérêt de l'arianisme.
Il avait paru, d'abord, vouloir diminuer les rigueurs édictées par son père contre les catholiques; mais les persécutions auxquelles les Ariens étaient en butte dans d'autres contrées l'irritèrent profondément et lui servirent de prétexte pour se lancer dans la voie opposée. Il prescrivit des mesures d'une cruauté jusqu'alors inconnue; quiconque persista dans la foi catholique fut mis hors la loi, spolié, martyrisé; les femmes de la plus noble naissance ne trouvèrent pas grâce devant lui: on les suspendait nues et on les frappait de verges ou on les brûlait par tout le corps au fer rouge. Les hommes étaient soumis à des mutilations horribles et conduits ensuite au bûcher [246]. En 483, des évêques, prêtres et diacres catholiques au nombre de quatre mille neuf cent soixante-seize furent réunis à Sicca [247] et de là conduits au désert, dans le pays des Maures, c'est-à-dire au trépas.
[Note 246: ][ (retour) ] Victor de Vite, 1. I, ch. xvii. Procope, 1. I, p. 8.
[Note 247: ][ (retour) ] Le Kef.
Révolte des Berbères.--Le résultat d'une telle politique fut une insurrection générale des Berbères. Des déserts de la Tripolitaine, de la frontière méridionale de la Byzacène, des montagnes de l'Aourès et des hauts plateaux qui s'étendent de ce massif au Djebel-Amour, les indigènes se précipitèrent sur les pays colonisés. Ce fut une suite ininterrompue de courses et de razias. Après quelques tentatives pour s'opposer à ce mouvement, Hunéric se convainquit de son impuissance. Tout le massif de l'Aourès échappa dès lors à l'autorité vandale, et les tribus indépendantes se donnèrent la main depuis cette montagne jusqu'au Djerdjera, de sorte que l'empire vandale se trouva réduit aux régions littorales de la Numidie et de la Proconsulaire et à quelques parties de l'intérieur de ces provinces. Dressés à la guerre par Genséric, les indigènes étaient devenus des adversaires redoutables et, du reste, il ne manquait pas, parmi les colons ruinés ou les officiers persécutés pour leur religion, de chefs habiles capables de les conduire.
Cruautés de Hunéric.--Mais Hunéric se préoccupait peu de faire respecter les limites de son empire: le soin de satisfaire ses passions sanguinaires l'absorbait uniquement et, après avoir persécuté les catholiques, il persécutait ses proches et ses amis. Genséric avait institué comme règle pour la succession au trône vandale, que le pouvoir appartiendrait toujours à l'homme le plus âgé de la famille, au décès du prince régnant, même au détriment de ses fils. Soit pour modifier les effets de cette clause, soit par crainte des compétitions, Hunéric s'attacha à diminuer le nombre des membres de sa famille. La femme et le fils aîné de son frère Théodoric, accusés d'un crime imaginaire, furent décapités par son ordre. Un autre fils et deux filles de Théodoric furent livrés aux bêtes. Ce n'était pas assez; Théodoric, lui-même, Genzon, autre frère du roi, et un de ses neveux, furent exilés et maltraités avec une dureté inouïe. Si les proches parents du prince étaient traités de cette façon, on peut deviner comment il agissait envers ses serviteurs ou ses officiers: pour un soupçon, pour un caprice, il les faisait périr dans les tourments. Jocundus, évêque arien de Karthage, ayant essayé de rappeler le roi à des sentiments d'humanité fut, par son ordre, brûlé en présence de la population [248].
[Note 248: ][ (retour) ] Yanoski, Vandales, p. 34.
Concile de Karthage. Mort de Hunéric.--Zenon, empereur d'Orient, ayant adressé à Hunéric des représentations au sujet des souffrances de la religion catholique, le roi convoqua, en 584, à Karthage, un concile où tous les évêques orthodoxes, donatistes et ariens de l'Afrique furent appelés. Il est inutile de dire qu'ils ne purent s'entendre, et comme les Ariens étaient en majorité, les catholiques furent condamnés. Hunéric, s'appuyant sur cette décision, rendit alors un édit longuement motivé, où la main des prêtres se reconnaît, car il contient comme préambule une longue controverse sur des questions de dogme et la condamnation officielle du principe de la consubstantialité du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Comme sanction, il édicté de nouvelles mesures de coercition contre les catholiques. Cet édit fut exécuté avec la plus grande rigueur. Les églises catholiques furent remises aux prêtres ariens.
Enfin, le 13 décembre 484, le régime de terreur, qui durait depuis huit années, prit fin par la mort de Hunéric. Les écrivains catholiques prétendent qu'il mourut rongé par les vers.
Règne de Gondamond.--Gondamond ou Gunthamund, fils de Genzon, succéda à son oncle Hunéric, en vertu des règles posées par Genséric. Il se trouva aussitôt aux prises avec les révoltes des Berbères et ne put empêcher les indigènes de recouvrer entièrement leur indépendance sur toute la ligne des frontières du Sud et de l'Ouest. Les Gétules s'avancèrent même jusqu'auprès de Kapça [249].
[Note 249: ][ (retour) ] Gafsa.
Après avoir continué, pendant quelque temps, les persécutions contre les catholiques, Gondamond se départit de sa rigueur et finit, vers 487, par les laisser entièrement libres. Les orthodoxes rentrèrent d'exil et reprirent peu à peu possession de leurs biens et de leurs églises. La lutte contre les Berbères absorbait presque tout son temps et ses forces; aussi, pour être tranquille du côté de l'Europe, se décida-t-il à conclure avec Théodoric, souverain de l'Italie, un traité par lequel il lui abandonna le reste de la Sicile.
Au mois de septembre 496, la mort termina brusquement sa carrière.
Règne de Trasamond.--Après la mort de Gondamond, son frère Trasamond hérita de la royauté vandale. Ce prince continua l'œuvre d'apaisement commencée par son prédécesseur, et, bien qu'il fût ennemi du catholicisme, il ne persécuta plus les sectateurs de cette religion par la violence, et se borna à chercher à les en détacher en offrant des avantages matériels à ceux qui étaient disposés à entrer dans le giron de l'arianisme et en refusant tout emploi aux autres. Mais il ne permit pas la réorganisation de l'église orthodoxe et il exila en Sardaigne des évêques qui s'étaient permis de faire des nominations.
Il resserra, dans le cours de son règne assez paisible, les liens qui unissaient la cour vandale à celle des Ostrogoths, et leurs bonnes relations furent scellées par son mariage avec Amalafrid, propre sœur de Théodoric. Cela ne l'empêcha pas en 510 de prêter son appui à Gesalic.
Cependant l'attitude des Berbères devenait de plus en plus menaçante: ce n'étaient plus des sujets rebelles, c'étaient des ennemis de la domination vandale qu'il fallait combattre. Dans la Tripolitaine, la situation était devenue fort critique. Vers 520, un indigène de cette contrée, nommé Gabaon, s'était mis à la tête des Berbères et attaquait incessamment la frontière méridionale de la Byzacène.
Trasamond fit marcher contre eux un corps de troupes composé en grande partie de cavalerie, et la rencontre eut lieu en avant de Tripoli; mais Gabaon employa contre eux une stratégie dont nous verrons les tribus arabes se servir fréquemment plus tard. Il couvrit son front, auquel il donna la forme d'un demi-cercle, d'une décuple rangée de chameaux et fit placer ses archers entre les jambes de ces animaux, tandis que le gros de ses guerriers et ses bagages étaient abrités au milieu de cette forteresse vivante. Lorsque les Vandales voulurent charger l'ennemi, ils ne surent où frapper, et leurs chevaux, effrayés par l'odeur des chameaux, portèrent le désordre dans leurs propres lignes. Pendant ce temps, les archers les criblaient de traits. Les guerriers de Gabaon, sortant de leur retraite, achevèrent de mettre en déroute leurs ennemis. De toute l'armée vandale, il ne rentra à Karthage que quelques fuyards isolés [250].
En 523, Trasamond cessa de vivre. On dit que, sur le point de mourir, il recommanda à son successeur Hildéric d'user de tolérance envers les catholiques.
[Note 250: ][ (retour) ] Procope, l. I, ch. ix.
Règne de Hildéric.--Hildéric, fils d'Hunéric, succéda à Trasamond. Son premier soin fut de rendre aux catholiques les faveurs du pouvoir et de s'attacher à les réconcilier avec les ariens. Dans ce but, il convoqua, en 524, à Karthage, un nouveau concile; mais, comme dans les précédents, il fui impossible aux évêques d'arriver à une entente, et la controverse à laquelle ils se livrèrent démontra une fois de plus l'impossibilité d'une réconciliation.
Amalafrid, veuve de Trasamond, était l'ennemie du roi; avec l'appui des Goths qui se trouvaient à la cour, elle tenta de susciter une révolte qui fut promptement apaisée. Arrêtée, tandis qu'elle cherchait, avec ses adhérents, un refuge chez les Maures, elle fut jetée en prison; les Goths furent exécutés, et elle-même périt quelque temps après de la main du bourreau. Il en résulta une rupture avec les Ostrogoths d'Italie; mais ceux-ci étaient trop occupés chez eux pour qu'on eût lieu de les craindre.
Hildéric se rapprocha alors de la cour d'Orient. Justinien, avec lequel il s'était lié pendant son séjour à Constantinople, venait de monter sur le trône. Il sollicita son appui et ne craignit pas de faire envers lui hommage de vassalité. Pour lui prouver son zèle, il voulut que ses propres monnaies portassent l'effigie de l'empereur.
Révoltes des Berbères. Usurpation de Gélimer.--Hildéric, doué d'un caractère timide, était ennemi de la guerre et laissait d'une manière absolue la direction des affaires militaires à son général Oamer, appelé l'Achille vandale. Les indigènes de la Byzacène s'étant mis en état de révolte, Oamer marcha contre eux, mais il fut défait en bataille rangée par ces Berbères commandés par leur chef Antallas. Toute la Byzacène recouvra son indépendance, et les villes du nord, menacées par les rebelles, durent improviser des retranchements pour résister à leurs attaques imminentes.
Cet échec acheva de porter à son comble le mécontentement général, déjà provoqué par la protection accordée aux catholiques, par la rupture avec les Ostrogoths et par l'hommage de soumission fait à l'empire: Gélimer, petit-fils de Genzon, profitait de ces circonstances pour se créer un parti. Chargé de combattre les Maures, il remporta sur eux quelques avantages qui augmentèrent son ascendant sur l'armée. Il saisit cette occasion pour faire proclamer par les soldats la déchéance d'Hildéric et obtenir la royauté à sa place. Ayant marché sur Karthage, il s'en empara. Hildéric fut jeté en prison (531).
Lorsque Justinien apprit cette nouvelle, il était absorbé par sa guerre contre les Perses et ne pouvait s'occuper efficacement de porter secours à son ami et vassal. Il dut se contenter d'envoyer une ambassade à Gélimer pour l'engager à restituer la liberté et le trône au prince captif. Le seul résultat qu'obtinrent les envoyés fut de rendre plus dure la captivité d'Hildéric. Puis, par une sorte de bravade, Gélimer fit crever les yeux à Oamer.
L'empereur d'Orient écrivit alors à Gélimer une lettre dans laquelle il l'invitait à laisser Hildéric et ses parents se réfugier en Orient, à sa cour, le menaçant d'intervenir par les armes, s'il refusait de le faire. Gélimer lui répondit dans des termes hautains que Procope nous a transmis: «Je ne dois point ma royauté à la violence... Hildéric complotait contre sa propre famille: c'est la haine de tous les Vandales qui l'a renversé. Le trône était vacant; je m'y suis assis en vertu de mon âge et de la loi de succession.» Après cette déclaration, il ajoutait comme réponse aux menaces: «Un prince agit sagement lorsque, livré tout entier à l'administration de son royaume, il ne porte pas ses regards au dehors et ne cherche pas à s'immiscer dans les affaires des autres états. Si tu romps les traités qui nous unissent, j'opposerai la force à la force...».
Cette fière déclaration allait avoir pour conséquence la chute de la royauté vandale et la soumission de l'Afrique à de nouveaux maîtres.