CHAPITRE XI
FIN DE LA DOMINATION FATEMIDE
947-973
État du Mag'reb et de l'Espagne.--Expédition d'El-Mansour à Tiharei.--Retour d'El-Mansour en Ifrikiya.--Situation de la Sicile; victoires de l'Ouali Hassan-ben-Ali en Italie.--Mort d'El-Mansour, avènement d'El-Moëzz.--Les deux Mag'reb reconnaissent la suprématie oméïade.--Les Mag'raoua appellent à leur aide le khalife fatemide.--Rupture entre les Oméïades et les Fatemides.--Campagne de Djouher dans le Mag'reb; il soumet ce pays à l'autorité fatemide.--Guerre d'Italie et de Sicile.--Evénements d'Espagne; mort d'Abd-er-Rahman-cn-Nacer; son fils El-Hakem II lui succède.--Succès des Musulmans en Italie et en Sicile.--Progrès de l'influence oméïade en Mag'reb.--État de l'Orient; El-Moëzz prépare son expédition.--Conquête de l'Egypte par Djouher.--Révoltes en Afrique; Ziri-ben-Menad écrase les Zenètes.--Mort de Ziri-ben-Menad; succès de son fils Bologguine dans le Mag'reb.--El-Moëzz se dispose à quitter l'Ifrikiya.--El-Moëzz transporte le siège de la dynastie fatemide en Egypte.--Appendice. Chronologie des Fatemides d'Afrique.
État du Mag'reb et de l'Espagne.--Il n'avait pas fallu à Ismaïl moins de deux années de luttes incessantes pour triompher de la terrible révolte de l'Homme à l'âne. C'était un grand résultat, obtenu grâce à l'énergie du khalife, et le surnom d'El-Mansour qui lui fut donné, il faut le reconnaître, était mérité. Mais, si le principal ennemi était abattu, il restait bien des plaies à fermer. Pendant cette crise, l'autorité fatemide avait perdu tout son prestige dans l'ouest, au profit des Oméïades d'Espagne. Le Mag'reb et Akça, en entier, leur obéissait déjà. Les fils de Ben-Abou-l'-Afia, nommés El-Bouri, Medien et Abou-el-Monkad, y gouvernaient en leur nom. Les Edricides, toujours cantonnés dans le pays des R'omara et obéissant à leur chef Kennoun, se tenaient seuls éloignés du khalife espagnol, mais en se gardant bien de témoigner contre lui la moindre hostilité.
Auprès de Tlemcen, les Beni-Ifrene avaient peu à peu étendu leur domination sur leurs voisins; ayant pris une part active à la révolte d'Abou-Yezid, ils avaient profité de la période de succès de cet agitateur pour augmenter leur empire. Le khalife En-Nacer, par une habile politique, avait nommé leur chef, Yala-ben-Mohammed, gouverneur du Mag'reb central. Enfin, à Tiharet, commandait Hamid-ben-Habbous pour les Oméïades.
En Espagne, Abd-er-Rahman-en-Nacer avait obtenu, dans le nord, de non moins grands succès, en profitant de la discorde qui paralysait les forces des chrétiens; Castille et Léon étaient en guerre. Les Castillans, sous le commandement de Ferdinand Gonzalez, surnommé l'excellent Comte, avaient cherché à s'affranchir du joug un peu lourd de Ramire II, prince de Léon; mais la fortune avait trahi Ferdinand: fait prisonnier par son ennemi, il avait été tenu dans une dure captivité et n'avait obtenu la liberté qu'en renonçant à exercer aucun commandement. Les Musulmans, pendant ces luttes fratricides, avaient reporté leur frontière jusqu'au delà de Medina-Céli [553].
[Note 553: ][ (retour) ] Dozy, Musulmans d'Espagne, t. III, p. 64 et suiv. Kartas, p. 417. Ibn-Khaldoun, Berbères, t. I, p. 270, t. II, p. 148-569, t. III, p. 213 et suiv. El Bekri, trad., art. Idricides. Ibn-Hammad, loc. cit. El Marracki, éd. Dozy, p. 27 et suiv.
Expédition d'El-Mansour à Tiharet.--Le khalife Ismaïl voulut profiter de son séjour dans l'ouest pour lâcher d'y rétablir son autorité. Ayant convoqué ses alliés à Souk-Hamza [554], il fut rejoint dans cette localité par Ziri-ben-Menad avec ses Sanhadja. Dans le mois de septembre 917, l'armée s'ébranla et marcha directement sur Tiharet; Hâmid prit la fuite à son approche et gagna Ténès, d'où il s'embarqua pour l'Espagne.
[Note 554: ][ (retour) ] Actuellement Bouïra, au N.-E. d'Aumale.
Une fois maître de Tiharet, le souverain fatemide ne jugea pas à propos de s'enfoncer davantage dans l'ouest, il préféra entrer en pourparlers avec Yala, le puissant chef des Beni-Ifren. Afin de le détacher de la cause oméïade, il lui offrit de le reconnaître comme son représentant dans le Mag'reb central, avec la suprématie sur toutes les tribus zenètes. Yala accueillit ces ouvertures et adressa à El-Mansour un hommage plus ou moins sincère de soumission. Tranquille de ce côté, le khalife alla châtier les tribus louatiennes de la vallée de la Mina, lesquelles étaient infectées de kharedjisme. Après les avoir contraintes à la soumission, il se disposa à rentrer en Ifrikiya; mais, auparavant, il renouvela l'octroi de ses faveurs à Ziri-ben-Menad, dont le secours lui avait été si utile, et lui confirma l'investiture de chef des tribus sanhadjiennes et de tout le territoire occupé par elles jusqu'à Tiharet. Cette vaste région comprenait, en outre des villes d'Achir et de Hamza, celles de Lemdia (Médéa), Miliana, et enfin une bourgade à peine connue auparavant, mais qui avait pris, depuis peu, un grand développement et était destinée au plus brillant avenir, nous avons nommé Djezaïr-beni-Mezr'anna (Alger). Bologguine, fils de Ziri, fut investi par son père du commandement de ces trois dernières places [555].
Retour d'El-Mansour en Ifrikiya.--Avant de reprendre le chemin de l'est, le khalife adressa en Ifrikiya des lettres par lesquelles il annonçait la mort de son père et son avènement sous le titre d'El-Mansour-bi-Amer-Allah (le vainqueur par l'ordre de Dieu). Le 18 janvier 918, il faisait son entrée triomphale à Kaïrouan, précédé par un chameau sur lequel était placé le mannequin d'Abou-Yezid, soutenu par un homme. De chaque côté, deux singes, qui avaient été dressés à cet office, lui donnaient des soufflets et le tiraient par la barbe [556]. Les plus grands honneurs furent prodigués au souverain victorieux.
[Note 555: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 6.
[Note 556: ][ (retour) ] Ibn-Hammad, loc. cit.
Peu de temps après, on reçut la nouvelle que Fadel, fils d'Abou-Yezid, était sorti du Sahara à la tête d'une bande de pillards, qu'il ravageait l'Aourès et était venu mettre le siège devant Bar'aï. Mais bientôt il fut mis à mort par un chef zenatien, qui envoya sa tête au kalife. Celui-ci fit expédier en Sicile la peau d'Abou-Yezid et la tête de son fils, mais le vaisseau qui portait ces tristes restes fit naufrage et tout le monde périt. Seul le mannequin de l'Homme à l'âne fut rejeté sur le rivage; on l'attacha à une potence, où il resta jusqu'à ce qu'il eût été mis en lambeaux par les éléments. Aioub, l'autre fils de l'apôtre nekkarien, fut également assassiné par un chef zenète, et ainsi la famille de l'agitateur se trouva entièrement détruite; ses cendres mêmes furent dispersées.
Situation de la Sicile; victoires de l'Ouali Hassan-el-Kelbi en Italie.--Pendant les années d'anarchie qui avaient été la conséquence de la révolte d'Abou-Yezid, la Sicile était demeurée abandonnée aux aventuriers berbères amenés par Khalil. Personne n'y exerçait effectivement l'autorité, et les chrétiens en avaient profité pour cesser de payer le tribut. Ceux-ci tenaient, en réalité, la partie méridionale de l'île, mais ils étaient misérables et vivaient dans un état de luttes permanentes, incertains du lendemain. Beaucoup de villes, tributaires des Musulmans, avaient rompu tout lien avec l'empire. A Palerme, la famille des Beni-Tabari, d'origine persane, avait usurpé peu à peu l'autorité.
Un des premiers soins d'El-Mansour fut de placer à la tête de l'île un de ses plus fidèles soutiens, dont la famille s'était distinguée en Mag'reb et en Espagne, l'arabe kelbite Hassan-ben-Ali. Il lui conféra le titre d'Ouali (gouverneur), qui devint ensuite héréditaire dans sa famille (948). Hassan trouva Palerme en état de révolte, mais il parvint à y pénétrer par ruse, et, s'étant saisi des Tabari, les fit mettre à mort.
Hassan entreprit alors de châtier les chrétiens qui avaient secoué le joug. Sur ces entrefaites, Constantin Porphyrogénète, qui occupait le trône de l'empire, las de payer un tribut aux Musulmans, envoya des troupes en Calabre pour reconquérir l'indépendance. Hassan, de son côté, ayant reçu des renforts d'El-Mansour, alla attaquer Reggio avec une armée nombreuse (950), puis mettre le siège devant Gerace. Les Grecs étant arrivés, l'ouali les battit et les força de se réfugier à Otrante et à Bari; puis il rentra à Palerme. Deux ans plus tard, Hassan passa de nouveau en Italie, où des troupes nombreuses avaient été amenées, et y remporta de grandes victoires. Les têtes des vaincus furent expédiées dans les villes de Sicile et d'Afrique (mai 852).
Dans l'été de la même année, l'ouali de Sicile signa avec l'envoyé de l'empereur une trèvi reconnaissant aux Musulmans le droit de percevoir le tribut. Hassan établit une mosquée à Reggio [557].
[Note 557: ][ (retour) ] Amari, Musulmans de Sicile, t. II, p. 203-248. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 540-541.
Mort d'El-Mansour. Avènement d'El-Moezz.--Le khalife avait transporté sa demeure à Sabra, vaste château situé près de Kaïrouan, qu'on appelait El Mansouria, du nom de son fondateur. De là, il dirigeait la guerre d'Italie et suivait les événements de Mag'reb, où l'influence fatemide avait entièrement cessé pour faire place à la suprématie oméïade.
Au commencement de l'année 953, El-Mansour tomba malade, à la suite d'une partie de plaisir où il avait pris un refroidissement. Dans le mois de mars [558], il rendait le dernier soupir. Il n'était âgé que de trente-neuf ans, sur lesquels il en avait régné sept.
Son fils Maâd (Abou-Temim), qui avait été désigné par lui comme héritier présomptif parmi ses dix enfants, lui succéda et prit le nom d'El-Moëzz li dine Allah (celui qui exalte la religion de Dieu). C'était un jeune homme de vingt-deux ans, doué d'un esprit mûr et ferme. Le 25 avril, il reçut le serment de ses officiers, et s'appliqua immédiatement à la direction des affaires de l'état. Il alla ensuite faire une tournée dans ses provinces, afin de s'assurer de la fidélité de ses gouverneurs et de l'état de défense des frontières [559].
[Note 558: ][ (retour) ] Le 27 janvier, selon Ibn-Khaldoun, en désaccord sur ce point avec tous les autres auteurs.
[Note 559: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 142.
Les deux Mag'reb reconnaissent la suprématie oméïade.--De graves événements s'étaient accomplis en Mag'reb, ainsi que nous l'avons dit.
Le chef de la famille edricide, Kacem-Kennoun, étant mort en 949, avait été remplacé par son fils Abou-l'Aïch-Ahmed, surnommé El-Fâdel (l'homme de mérite). Ce prince, qui entretenait des relations avec la cour oméïade, s'empressa de faire hommage de vassalité à En-Nacer et de rompre avec les fatemides. Les autres branches de la famille edricide envoyèrent également des députations au souverain de l'Espagne musulmane, et ainsi toute la région septentrionale du Mag'reb extrême se trouva placée sous sa suzeraineté. Mais il ne suffisait pas à En-Nacer que l'on y prononçât la prière en son nom; il lui fallait des gages plus sérieux et il demanda bientôt à l'imprudent El-Fâdel de lui céder les places de Tanger et de Ceuta [560].
Dans le Mag'reb central, Yâla-ben-Mohammed, chef des Beni-Ifrene, et Mohammed-ben-Khazer, émir des Mag'raoua, avaient été complètement détachés, par les agents d'En-Nacer, de la cause fatemide, et avaient reçu l'investiture du gouvernement oméïade. Ils s'étaient alors partagé le pays: Ibn-Khazer avait eu pour son lot la région orientale; il était venu s'installer à Tiharet, et, sur cette frontière, s'était rencontré avec les Sanhadja, ennemis héréditaires des Mag'raoua. Aussi, les luttes n'avaient pas tardé à recommencer entre ces deux tribus. Quant à Yâla, il avait conservé la région de l'ouest et étendu sa suprématie sur les populations du nord jusqu'à Oran; pour se créer un refuge et un point d'appui, il se construisit, dans les hauts plateaux, à une journée à l'ouest de Maskara, une capitale qui reçut le nom d'Ifgane; les villes environnantes en fournirent les premiers habitants [561].
[Note 560: ][ (retour) ] Kartas, p. 117, 118. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 147, 569. El-Bekri, Idricides.
[Note 561: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 148, t. III, p. 213, t. IV, p. 2. El-Bekri, passim.
Ainsi, les deux Mag'reb reconnaissaient la suprématie oméïade. Fès, même, avait reçu un gouverneur envoyé au nom du khalife.
Seule, l'oasis de Sidjilmassa, où régnait un descendant de la famille miknacienne des Beni-Ouaçoul, nommé Mohammed-ben-el-Fetah, refusa de suivre l'exemple du reste du pays. Ce prince répudia même les doctrines Kharedjites et se déclara indépendant en prenant le nom d'Ech-Chaker-l'Illah (le reconnaissant envers Dieu) [562].
[Note 562: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, Berbères, t. I, p. 264.
La grande tribu des Miknaça, qui avait toujours à sa tête des descendants de Ben-Abou-l'Afia, était restée fidèle à la cause oméïade, malgré les revers qu'elle avait éprouvés.
Les Mag'raoua appellent à leur aide le khalife fatemide.--Nous avons vu qu'En-Nacer avait réclamé aux Edricides la possession de Tanger et de Ceuta, les clefs du détroit. Ayant essuyé un refus, il profita des dissensions survenues parmi les membres de cette famille pour intervenir en Mag'reb. Un corps d'armée envoyé dans le Rif, sous le commandement de cet Homéïd qui avait été précédemment expulsé de Tiharet par les Fatemides, remporta de grandes victoires, s'empara de Tanger et força El-Fâdel à la soumission (951). Chassé de Hadjar-en-Necer, il ne resta à celui-ci que la ville d'Azila sur le littoral.
Homeïd reçut ensuite le commandement de Tlemcen et le khalife omeïade envoya à Yâla, chef des Beni-Ifrene, de nouveaux témoignages de son amitié. Il n'en fallut pas davantage pour exciter la jalousie d'Ibn-Khazer, auquel le gouvernement fatemide venait de donner un gage en faisant mettre à mort ce Mâbed qui avait soutenu autrefois tes fils d'Abou-Yezid, et qui visait ouvertement à l'usurpation de l'autorité sur les Mag'raoua. Bientôt Yala poussa l'audace jusqu'à venir enlever Tiharet aux Mag'raoua, puis Oran, à Ben-Abou-Aoun. Mohammed-ben-Khazer, rompant alors d'une manière définitive avec les Oméïades, alla, de sa personne, en Ifrikiya porter ses doléances. Le khalife El-Moëzz le reçut avec les plus grands honneurs, accepta son hommage de vassalité et se fit donner par lui les renseignement les plus précis sur l'état du Mag'reb (954).
Dans le cours de la même année, El-Moëzz appela à Kaïrouan le chef des Sanhadja, et renouvela avec lui les traités d'alliance qui le liaient à son père. De grandes réjouissances furent données en l'honneur de ce chef qui rentra, comblé de présents, dans son pays, avec l'ordre de se tenir prêt à accompagner et soutenir les troupes qui seraient envoyées dans le Mag'reb.
Rupture entre les Oméiades et les Fatemides.--En 955, le khalife oméïade, ayant conclu une trêve avec Ordoño III, fils et successeur de Ramire, et une autre avec Gonzalez, pour la Castille, se décida à intervenir plus activement en Afrique et commença les hostilités contre la dynastie fatemide, en faisant, sans aucun autre préambule, saisir un courrier allant de Sicile en Ifrikiya. Comme représailles, El-Moëzz donna à El-Hacen-le-Kelbi, gouverneur de Sicile, l'ordre de tenter, avec la flotte, une descente en Espagne. Ce chef, ayant pu aborder auprès d'Alméria, porta le ravage dans la contrée et rentra chargé de butin.
Pour tirer, à son tour, vengeance de cet affront, En-Nacer lança, peu après, sa flotte, commandée par son affranchi R'aleb, contre l'Ifrikya. Mais, des mauvais temps et l'inhospitalité des côtes africaines ne lui ayant pas permis de débarquer, il dut rentrer dans les ports d'Espagne. L'année suivante, il revint, avec une flotte de soixante-dix navires, opéra son débarquement à Merça-El-Kharez (La Calle), et, de ce point, alla ravager le pays jusqu'aux environs de Tabarka. Cela fait, il rentra en Espagne.
Mais ces escarmouches n'étaient que des préludes d'action: plus sérieuses. Le khalife En-Nacer voulait attaquer l'empire fatemide au cœur de sa puissance et préparait une grande expédition, lorsqu'il apprit la mort d'Ordoño III (957) et son remplacement par son frère Sancho, dont le premier acte avait été la rupture du traité conclu avec les Oméïades. Forcé de voler au secours de la frontière septentrionale, En-Nacer dut ajourner ses projets sur l'Afrique [563].
[Note 563: ][ (retour) ] Dozy, Musulmans d'Espagne, t. III, p. 73 et suiv. Amari. Musulmans de Sicile, t. II, p. 249. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 542.
Campagne de Djouher dans le Mag'reb; il soumet ce pays à l'autorité fatemide.--El-Moëzz jugea alors le moment opportun pour réaliser l'expédition en Mag'reb qu'il méditait depuis longtemps. Ayant donc réuni une armée imposante, il en confia le commandement à son secrétaire (kateb), l'affranchi chrétien Djouher dont la renommée, comme général, n'était pas à faire. En 958, Djouher partit à la tête des troupes. Parvenu à Mecila, il y prit un contingent commandé par Djâfer, fils de Ali-ben-Hamdoun, et fut rejoint par Ziri-ben-Menad, amenant ses guerriers. Mohanimed-ben-Khazer se joignit également à la colonne, avec quelques Mag'raoua.
C'est à la tête de ces forces considérables que Djouher pénétra dans le Mag'reb. Yâla s'avança à sa rencontre avec les Beni-Ifrene et il est possible, comme le dit Ibn-Khaldoun, que les deux chefs entrèrent en pourparlers et qu'Ibn-Khazer essaya encore de se sauver par une soumission plus ou moins sincère. Selon la version du Kartas, il y eut de sanglants combats livrés auprès de Tiharet. Quoi qu'il en soit, Yâla fut tué par les Ketama et Sanhadja, qui voulaient gagner la prime promise par le général fatemide. Sa tête fut expédiée au khalife en Ifrikiya.
Djouher s'attacha ensuite à poursuivre les Beni-Ifrene; il écrasa leur puissance et dévasta Ifgane leur capitale. De là, il marcha sur Fès où commandait Ahmed-ben-Beker el-Djodami, pour les Oméïades. Il dut entreprendre le siège de cette ville qui était bien fortifiée et pourvue d'un grand nombre de défenseurs. Après quelques efforts, voyant que les assiégés tenaient avec avantage, il se décida à décamper et à marcher sur Sidjilmassa, où le prince Mohammed-Chaker-l'-Illah s'était déclaré indépendant, sous la suprématie abasside et avait frappé des monnaies à son nom. Ce roitelet lui ayant été livré, Djouher le chargea de chaînes; puis, après avoir rétabli dans ces contrées lointaines l'autorité fatemide, il conduisit son armée vers l'ouest et s'avança jusqu'à l'Océan, en soumettant sur son passage les populations sahariennes. On dit que, des bords de l'Océan, il envoya à son maître des plantes marines et des poissons de mer dans des urnes.
De là, Djouher revint devant Fès et, à force de persévérance et de courage, réussit à enlever d'assaut cette ville, où Ziri-ben-Menad pénétra un des premiers par la brèche. Ahmed-ben-Beker fut fait prisonnier et la ville livrée au pillage. Après y avoir passé quelques jours, Djouher y laissa un gouverneur, et partit pour le Rif afin de soumettre les Edrisides. Abou-l'Aïch-el-Fadel était mort et c'était El-Hassan-ben-Kennoun qui l'avait remplacé. Pour conjurer le danger, ce prince se réfugia dans le château de Hadjar-en-Necer et, de là, envoya sa soumission au général fatemide, en protestant que l'alliance de sa famille avec les Oméïades avait été une nécessité de circonstance. Djouher accepta cette soumission et confirma Hassan dans son commandement du Rif et du pays des R'omara, en lui assignant comme capitale la ville de Basra.
Après avoir soumis toute cette partie du Mag'reb et expulsé, ou réduit au silence, les partisans des Oméïades, Djouher laissa, comme représentant de son maître dans cette région, les affranchis Kaïcer et Modaffer, puis il reprit la route de l'est. En passant à Tiharet, il donna cette ville comme limite de ses états à Ziri-ben-Menad, en récompense de sa fidélité.
A son arrivée à Kaïrouan, le général fatemide fit une entrée triomphale et reçut les plus grands honneurs. Il traînait à sa suite, enfermés dans des cages de fer, Mohammed-ben-Ouaçoul, le souverain détrôné Sidjilmassa et Ahmed-ben-Beker, l'ancien gouverneur de Fès (959) [564].
[Note 564: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, Berbères, t. I, p. 265, t. II, p. 8, 543, 555, t. III, p. 233 et suiv. Le Kartas, p. 121, 122. El-Bekri, passim. El-Kaïrouani, p. 106, 107.
Guerre d'Italie et de Sicile.--Pendant que l'autorité fatemide obtenait en Mag'reb ces succès inespérés, la guerre avait recommencé en Italie entre les Byzantins et les Arabes. L'empereur Constantin ayant rompu la trêve en 956, avait envoyé, contre les Musulmans d'Italie, des troupes thraces et macédoniennes. Le patrice Argirius était alors venu mettre le siège devant Naples, pour punir cette ville de son alliance avec les infidèles. Ammar, frère de Hassan, opéra une diversion en Calabre.
Mais, l'année suivante, Reggio est surpris par un capitaine byzantin nommé Basile, la colonie anéantie et la mosquée détruite. De là, Basile va attaquer Mazara en Sicile et défait Hassan qui était accouru avec ses troupes, puis il se retire.
En 958, Hassan, ayant rejoint Ammar en Calabre, alla, avec toutes ses forces navales, attaquer à Otrante la flotte byzantine. Un coup de vent favorisa la fuite des navires impériaux et poussa ceux des Musulmans sur les côtes de Sicile, où plusieurs firent naufrage. En 960, une trêve fut conclue avec l'empire et dura jusqu'à l'élévation de Nicéphore Phocas [565].
[Note 565: ][ (retour) ] Amari, Musulmans de Sicile, t. II, p. 250 et suiv.
Événements d'Espagne. Mort d'Abd-er-Rahman III (en Nacer). Son fils El-Hakem II lui succède.--En Espagne le roi Sancho avait été détrôné et remplacé par Ordoño IV, qui devait être surnommé le Mauvais (958). La grand-mère de Sancho, Tota, reine de Navarre, se rendit elle-même à Cordoue, pour déterminer le khalife oméïade à rétablir son fils sur le trône. En-Nacer accepta, à la condition que dix forteresses lui fussent livrées, et bientôt l'armée musulmane marcha contre le royaume de Léon. Au mois d'avril 859, Sancho était maître de la plus grande partie de son royaume; l'année suivante, le comte Ferdinand tombait aux mains des Navarrais; la révolte était vaincue et Ordoño IV cherchait un refuge à Burgos.
Les avantages obtenus dans le nord étaient pour le khalife une bien faible compensation de ses pertes en Afrique. Il avait vu en quelques mois disparaître les résultats de longues années d'efforts persévérants. Dominé par le chagrin qu'il en ressentit, affaibli par l'âge, Abd-er-Rahman-en-Nacer tomba malade et rendit le dernier soupir le 16 octobre 961, à l'âge de soixante-dix ans. Ce prince avait régné pendant quarante-neuf ans et, sauf en Mag'reb, la fortune lui avait presque toujours été favorable. Après avoir pris un pouvoir disputé, un royaume réduit presque à rien, il laissait l'empire musulman d'Espagne dans l'état le plus florissant, le trésor rempli, les frontières respectées. Cordoue, sa brillante capitale, avait alors un demi-million d'habitants, trois mille mosquées, de superbes palais, cent treize mille maisons, trois cents maisons de bain, vingt-huit faubourgs [566].
El-Hakem II, fils d'Abd-er-Rahman, lui succéda. Aussitôt, le roi de Léon, qui était humilié de la protection des Musulmans, commença à relever la tête et il fut facile de prévoir que la paix ne serait plus de longue durée [567].
[Note 566: ][ (retour) ] Dozy, Musulmans d'Espagne, t. III, p. 91, 92.
[Note 567: ][ (retour) ] Ibid., p. 95. El-Marrakchi (éd. Dozy), p. 28 et suiv.
Succès des Musulmans, en Sicile et en Italie.--En Sicile, le gouverneur kelbite avait entrepris d'arracher aux chrétiens les places qu'ils tenaient, encore. Vers la fin de 962, son fils Ahmed se rendit maître de Taormina, qui avait opposé une héroïque résistance de six mois. Un grand nombre de captifs furent envoyés en Afrique et la ville reçut le nom d'El-Moëzzïa en l'honneur du khalife. Dans toute l'île, la seule place de Rametta restait aux chrétiens. En 963, Hassan-ben-Ammar vint l'assiéger et la pressa en vain, pendant de longs mois. Sur le point de succomber, les chrétiens purent faire parvenir un appel désespéré à Byzance.
De graves événements venaient de se produire dans la métropole chrétienne de l'Orient. L'empereur Romain II, faible souverain, qui ne régnait que de nom, était mort, le 15 mars 963, et avait été remplacé par deux enfants en bas âge, sous la tutelle de leur mère et d'un eunuque. Quelques mois après, le général Nicéphore Phocas, qui avait acquis un grand renom par la conquête de l'île de Crète (en mai 961), et qui disposait de l'armée, s'empara du pouvoir.
Le nouvel empereur répondit à l'appel des Siciliens en leur envoyant une armée de 40,000 hommes, tous vétérans de la campagne de Crète, sous le commandement de Nicétas et de son neveu Manuel Phocas. De son côté, El-Moëzz renvoya Hassan en Sicile avec des renforts berbères (septembre-octobre 964). La flotte byzantine ayant occupé Messine, l'armée s'y retrancha, et de cette base les généraux rayonnèrent dans l'intérieur. Manuel Phocas alla lui-même au secours de Rametta et livra, près de cette ville, une grande bataille aux Musulmans (24 octobre). L'action fut longtemps indécise, mais la victoire se décida enfin pour ces derniers. Manuel Phocas et dix mille de ses guerriers y trouvèrent la mort. Le butin fait dans cette journée fut considérable. Hassan mourut dans le mois de novembre suivant.
Rametta continua à se défendre avec héroïsme pendant une année entière. Enfin, en novembre 955, les assiégés, réduits à la dernière extrémité, ne purent empêcher les Musulmans de pénétrer par la brèche. Les hommes furent massacrés, les femmes et les enfants réduits en esclavage, et la ville pillée. Vers le même temps, Ahmed atteignait la flotte byzantine à Reggio, l'incendiait et faisait prisonnier l'amiral Nicétas et un grand nombre de personnages de marque qui furent envoyés à El-Mehdïa.
Ahmed attaqua ensuite les villes grecques de la Calabre, les soumit au tribut et les contraignit à signer une trêve [568].
[Note 568: ][ (retour) ] Amari, Musulmans de Sicile, t. II, p. 259 et suiv.
Progrès de l'influence oméiade en Mag'reb.--Pendant que le khalife fatemide était absorbé par la guerre de Sicile et d'Italie, le Mag'reb, à peine reconquis, demeurait livré à lui-même, et les Oméïades cherchaient par tous les moyens à y reprendre de l'influence. Les généraux Kaïcer et Modaffer, qui, nous l'avons vu, avaient été laissés comme représentants du khalife dans ces régions, prêtèrent-ils l'oreille aux émissaires d'Espagne, ou furent-ils victimes de calomnies? Nous l'ignorons. Toujours est-il qu'El-Moëzz les fit mettre à mort comme traîtres (961).
Peu après, Sidjilmassa répudiait encore une fois la suprématie fatemide et ouvrait ses portes à un fils d'Ech-Chaker, qui se faisait reconnaître sous le nom d'El-Mostancer-l'Illah. Ainsi la dynastie des Beni-Ouaçoul reprenait le commandement des régions du sud. En 964, le nouveau souverain était mis à mort par son frère Abou-Mohammed. Ce prince, qui s'était donné le titre d'El-Moâtezz-l'Illah, proclama de nouveau l'autorité oméïade, dans le sud du Mag'reb, et la fit reconnaître par les tribus du haut Moulouïa.
Dans le Rif, les Edrisides étaient comblés de cadeaux par le souverain d'Espagne, qui ne négligeait rien pour les rattacher à sa cause. En même temps, El-Hakem faisait réparer et compléter les fortifications de Ceuta, où il entretenait une forte garnison [569].
[Note 569: ][ (retour) ] El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 265, t. II, p. 544, 569. Kartas, p. 125, 126.
État de l'Orient. El-Moezz prépare son expédition.--Les souverains de la dynastie fatemide, suivant l'exemple donné par son fondateur, n'avaient cessé d'avoir les yeux tournés vers l'Orient; C'est sur l'Arabie qu'ils devaient régner, et il avait fallu des motifs aussi graves que la révolte d'Abou-Yezid et la nécessité de défendre le Mag'reb contre les entreprises des Oméïades, pour faire ajourner ces projets. El-Moëzz les avait à cœur, au moins autant que ses devanciers, et il faut reconnaître que, depuis longtemps, le moment d'agir n'avait paru aussi favorable.
L'empereur d'Orient, dégoûté par l'insuccès de ses tentatives en Sicile et en Italie, menacé dans la péninsule par Othon de Saxe et occupé, du reste, par ses conquêtes en Asie, tendait à se rapprocher d'El-Moëzz, et même à s'unir avec lui dans un intérêt commun. Le khalife abbasside, ayant perdu presque toutes ses provinces, était réduit à la possession de Bagdad et d'un faible rayon alentour. Les Bouïdes tenaient la Perse: les Byzantins étaient maîtres de l'Asie Mineure. Enfin, les Karmates, ces terribles sectaires [570] qui avaient ravagé la Mekke parcouraient les provinces de l'Arabie et commençaient à en déborder. La Syrie et l'Egypte obéissaient aux Ikhchidites.
[Note 570: ][ (retour) ] Les Karmates admettaient l'usage du vin, réduisaient les jours de jeûne à deux par an, prescrivaient cinquante prières par jour au lieu de cinq, et enfin avaient modifié à leur guise presque toutes les prescriptions de la religion musulmane.
Rapprochés par un intérêt commun, El-Moëzz et Phocas conclurent, en 967, une paix qu'ils estimaient devoir être avantageuse pour chacun d'eux. Le khalife fatemide intima alors à l'émir de Sicile l'ordre de cesser toute hostilité et d'appliquer ses soins à la colonisation et à l'administration de l'île.
Libre de ce côté, l'empereur envoya toutes ses troupes en Asie. Il enleva aux Ikhchidites les places du nord de la Syrie, tandis que les Karmates envahissaient cette province par le midi. Sur ces entrefaites, Ikhchid vint à mourir (968), en laissant comme successeur un enfant de onze ans, sous la tutelle de l'affranchi Kafour. La révolte, cette compagne des défaites, éclatait partout. Les événements, on le voit, favorisaient à souhait les projets d'El-Moëzz.
Le khalife, voulant à tout prix éviter les échecs que ses aïeux avaient éprouvés dans l'est, résolut de ne se mettre en route qu'après avoir assuré, par ses précautions, la réussite de l'entreprise. Par son ordre, des puits furent creusés et des approvisionnements amassés sur le trajet que devait suivre l'armée. En même temps, comme il voulait assurer ses derrières, Djouher fut envoyé avec une armée dans le Mag'reb. En outre des intrigues oméïades dont nous avons parlé, et qu'il fallait réduire à néant, le général fatemide avait pour mission de rétablir la paix entre les Sanhadja et les Mag'raoua, toujours rivaux. Mohammed-ben-Khazer était mort depuis quelques années, et le système des razias avait recommencé. Djouher passa, dit-on, deux ans dans le Mag'reb et ne revint en Ifrikiya qu'après avoir tout rétabli dans l'ordre, fait rentrer les impôts et recruté une nombreuse et solide armée [571] (968).
[Note 571: ][ (retour) ] Amari, Musulmans de Sicile, t. II, p. 274 et suiv. Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 344 et suiv., t. III, p. 233 et suiv., El-Kaïrouani, p. 107 et suiv.
Conquête de l'Egypte par Djouuer.--Au moment où tout était prêt pour le départ, un événement imprévu vint encore favoriser les projets d'El-Moezz. Kafour, qui, en réalité, gouvernait depuis deux ans l'empire ikhchidite, mourut (968), et le pays demeura en proie aux factions et à l'anarchie. De pressants appels furent adressés d'Egypte au khalife. Au commencement de février 969, l'immense armée, qui ne comptait, dit-on, pas moins de cent mille cavaliers, partit pour l'Orient sous le commandement de Djouher. Le khalife, entouré de sa maison et de ses principaux officiers, vint à Rakkada faire ses adieux à l'armée et à son brave chef.
Parvenu sans encombre en Egypte, Djouher reçut, auprès d'Alexandrie, une députation de notables venus du vieux Caire pour lui offrir la soumission de la ville. Les troupes restées fidèles se trouvaient alors en Syrie (juin 967). Mais, après le départ des envoyés, un mouvement populaire s'était produit au Caire et chacun se prétendait prêt à combattre. Djouher reprit donc sa marche et, ayant rencontré l'ennemi en avant de la capitale, il le culbuta sans peine et fit son entrée au Caire le 6 juillet 969. La souveraineté des fatemides fut alors proclamée dans toute l'Egypte, en même temps que la déchéance des Ikhchidites. Ce fut en très peu de temps, et pour ainsi dire sans combattre, que le descendant du mehdi devint maître de ce beau royaume, depuis si longtemps convoité, et pour lequel ses ancêtres avaient fait tant d'efforts stériles.
Après avoir tracé, à son camp de Fostat, le plan d'une vaste citadelle qu'il appela El-Kahera (la Triomphante) [572], Djouher jugea indispensable d'agir en Syrie, où les partisans de la dynastie déchue s'étaient réunis en forces assez considérables. Il y envoya un de ses généraux, le ketamien Djafer-ben-Falah, avec une partie de l'armée. Ramla, puis Damas tombèrent au pouvoir de l'armée fatemide (novembre-décembre 969).
[Note 572: ][ (retour) ] C'est de ce nom qu'on a fait Le Caire.
Djouher s'était présenté en Egypte comme un pacificateur: Il continua ce rôle après la victoire, rétablit la marche régulière de l'administration, en plaçant partout des fonctionnaires pris parmi les Ketama et Sanhadja, et s'appliqua surtout à ne pas froisser les convictions religieuses et à maintenir les usages qui n'étaient pas contraires à la Sonna et au Koran. Il jeta, dit-on, les fondations de la fameuse mosquée El-Azhar [573].
[Note 573: ][ (retour) ] Amari, Musulmans de Sicile, t. II, p. 284 et suiv.
Révoltes en Afrique. Ziri-ben-Menad écrase les Zenètes.--Dans le Mag'reb, la cause fatemide était loin d'obtenir d'aussi brillants succès. Aussitôt après le départ de Djouher, le feu de la révolte y avait de nouveau éclaté. La rivalité qui existait entre les Mag'raoua, commandés par Mohammed-ben-el-Kheïr, petit-fils d'Ibn-Khazer, et Ziri-ben-Menad, avait été habilement exploitée par le khalife El-Hakem. Les agents oméïades avaient également réussi à exciter Djâfer-ben-Hamdoun contre Ziri, en lui faisant remarquer combien il était humiliant pour lui de voir les faveurs du souverain fatemide être toutes pour le chef des Sanhadja. Bientôt la révolte éclatait sur un autre point et, tandis que Djouher partait pour l'Egypte, un certain Abou-Djâfer se jetait dans l'Aourès, en appelant à lui les mécontents et en ralliant les débris des Nekkariens. El-Moëzz, en personne, marcha contre le rebelle, mais, à son approche, les Nekkariens se débandèrent, et Abou-Djâfer n'eut d'autre salut que dans la fuite. Le khalife, qui s'était avancé jusqu'à Bar'aï, chargea Bologguine, fils de Ziri, de poursuivre les révoltés et rentra dans sa capitale. Peu après, Abou-Djâfer faisait sa soumission.
La rivalité entre les Sanhadja et les Mag'raoua s'était transformée en un état d'hostilité permanente. Sur ces entrefaites, Mohammed-ben-el-Kheïr, chef de ces derniers, contracta alliance avec les autres tribus zenètes, toutes dévouées aux Oméïades, et leva l'étendard de la révolte.
Les partisans avérés des Fatemides furent massacrés et on proclama, dans tout le Mag'reb, l'autorité d'El-Hakem. Tandis que les Mag'raoua et Zenata se préparaient à prendre l'offensive, Ziri-ben-Menad fondit sur eux à l'improviste à la tête de ses meilleurs guerriers sanhadja. Sou fils Bologguine commandait l'avànt-garde. Le premier moment de surprise passé, les Zenètes confédérés essayèrent de reformer leurs lignes, et un combat acharné s'engagea. Enfin les Beni-Ifrene lâchèrent pied en abandonnant les Mag'raoua. Ceux-ci, enflammés par l'exemple de leur chef, se firent tuer jusqu'au dernier. Mohammed-ben-el-Kheïr, après avoir vu tomber tous ses guerriers, se perça lui-même de son épée. Les pertes des Zenètes, et surtout des Mag'raoua, furent considérables. On expédia à Kaïrouan les têtes des principaux chefs (970). Le résultat de cette victoire fut de rétablir, pour un instant, l'autorité fatemide dans le Mag'reb [574].
[Note 574: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 7, 149, 549, t. III, p. 234 et suiv. El-Kaïrouani, p. 125. El-Bekri, passim.
Mort de Ziri-ben-Menad. Succès de son fils Bologguine dans le Mag'reb.--El-Moëzz n'était pas sans inquiétude sur les intentions de Djâfer-ben-Hamdoun, dont la jalousie venait d'être excitée par les derniers succès de Ziri. Il le manda amicalement à sa cour; mais le gouverneur de Mecila, craignant quelque piège, leva le masque et alla rejoindre les Zenètes, qui avaient été ralliés par El-Kheïr, fils de Mohammed-ben-Khazer [575], brûlant du désir de tirer vengeance de la mort de son père. Bientôt ces deux chefs envahirent le pays des Sanhadja, à la tête d'une armée considérable. Ziri-ben-Menad, pris à son tour au dépourvu et séparé de son fils Bologguine, rassembla à la hâte ses guerriers et marcha contre l'ennemi avec sa bravoure habituelle. Cette fois la victoire se déclara contre lui. Après un engagement sanglant, les Sanhadja commencèrent à prendre la fuite. En vain Ziri tenta de les rallier: son cheval s'étant abattu, il fut aussitôt percé de coups par ses adversaires, qui se précipitèrent sur son corps et le décapitèrent (juillet 971). Yahïa, frère de Djâfer-ben-Hamdoun, fut chargé de porter à Cordoue la tête de Ziri. On l'exposa sur le marché de la ville.
[Note 575: ][ (retour) ] Nous suivons ici l'usage indigène consistant à donner le nom de l'aïeul, devenu patronymique, en supprimant celui du père.
A la nouvelle de ce désastre, Bologguine accourut pour venger son père et préserver ses provinces. Il atteignit bientôt les Zenètes et leur infligea une entière défaite. Il reçut alors du khalife le diplôme d'investiture, en remplacement de son père, et l'ordre de continuer la campagne si bien commencée. A la tête d'une armée composée de guerriers choisis, Bologguine se porta d'abord dans le Zab, pour en expulser les partisans d'Ibn-Hamdoun, et s'avança jusqu'à Tobna et Biskra; puis, reprenant la direction de l'ouest, il chassa devant lui tous les Zenètes dissidents. Après un séjour à Tiharet, il se lança résolument dans le désert, où El-Kheïr et ses Zenètes avaient cherché un refuge, et les poursuivit jusqu'auprès de Sidjilmassa. Les ayant atteints, il les mit de nouveau en déroute; El-Kheïr, fait prisonnier, fut mis à mort.
Quant à Djâfer, il alla demander un asile en Espagne, auprès d'El-Hakem.
Traversant alors le Mag'reb extrême, Bologguine revint vers le Rif, où les Edrisides s'étaient de nouveau déclarés les champions de la cause oméïade. El-Hacen-ben-Kennoun dut, encore une fois, changer de drapeau et jurer fidélité au khalife fatemide. Après cette courte et brillante campagne, dans laquelle les Mag'raoua et Beni-Ifrene avaient été en partie dispersés, au point qu'un certain nombre d'entre eux étaient allés chercher un refuge en Espagne, Bologguine se disposa à revenir vers l'est; auparavant, il défendit aux Berbères du Mag'reb de se livrer à l'élève des chevaux, et, pour compléter l'effet de cette mesure, ramena avec lui toutes les montures qu'on put saisir [576].
En passant à Tlemcen, il déporta une partie de la population de cette ville et la fit conduire à Achir [577].
[Note 576: ][ (retour) ] El-Kaïrouani, p. 127.
[Note 577: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 8, 150, 548, t. III, p. 234, 235, 255. Kartas, p. 125. El-Bekri, Idricides, passim.
El-Moezz se prépare à quitter l'Ifrikiya.--Pendant que la cause fatemide obtenait ces succès en Mag'reb, ses armées, habilement conduites, achevaient de détruire en Syrie la résistance des derniers partisans de la dynastie ikhchidite. Le fils de Djouher conduisit lui-même à Kaïrouan les membres de cette famille faits prisonniers. Le khalife les reçut avec une grande pompe, couronne en tête, et leur rendit la liberté.
Mais les Fatemides trouvèrent bientôt devant eux, en Syrie, des adversaires autrement redoutables; les Karmates, sous le commandement d'El-Hassan-ben-Ahmed, avaient conquis une partie de ce pays et s'avançaient menaçants. Le général ketamien Djâfer-ben-Felah, envoyé contre eux, fut entièrement défait et perdit la vie dans la rencontre. Damas tomba aux mains des Karmates, qui marchèrent ensuite contre l'Egypte.
Les brillantes victoires remportées par les Fatemides risquaient d'être annihilées, comme effet, si une main puissante ne venait prendre le commandement dans la nouvelle conquête. Djouher pressait depuis longtemps le khalife de transporter en Egypte le siège de l'empire; mais El-Moëzz, au moment de réaliser le rêve de sa famille, hésitait à quitter cette Ifrikiya, berceau de la puissance fondée par le mehdi. En présence des complications survenues en Syrie Djouher redoubla d'instances, et comme, en même temps, arriva à Kaïrouan la nouvelle de la pacification du Mag'reb par Bologguine, El-Moëzz se décida à partir pour l'Orient. Il établit son camp à Sardenia, entre Kaïrouan et Djeloula, y réunit les troupes qu'il devait emmener, et s'occupa de prendre toutes les dispositions nécessaires en vue de l'abandon définitif du pays.
La grande difficulté était de pouvoir laisser l'Ifrikiya dans des mains sûres. Afin de ne pas donner trop de puissance à son représentant, il divisa le pouvoir entre plusieurs fonctionnaires. Le Ketamien Abd-Allah-ben-Ikhelef fut nommé gouverneur de la province de Tripoli. En Sicile, la famille des Ben-el-Kelbi avait conservé le commandement; El-Moëzz craignit que l'influence énorme dont elle jouissait la poussât à se déclarer indépendante. Il rappela de l'île le gouverneur Abmed-ben-el-Kelbi, et chargea un affranchi, du nom de Iaïch, de la direction des affaires. Mais, à peine celui-ci était-il arrivé, que la révolte éclatait et que le prince s'empressait d'envoyer dans l'île, comme gouverneur, Bel-Kassem-el-Kelbi. Quant au poste quasi-royal de gouverneur de l'Ifrikiya et du Mag'reb résidant à Kaïrouan, le khalife le réserva à Bologguine, fils de Ziri, dont l'intelligence et le dévouement lui étaient connus. La perception de l'impôt fut confiée à deux fonctionnaires, sous les ordres directs du khalife; le cadi et quelques chefs de la milice furent également réservés à sa nomination; enfin, un conseil de grands officiers fut chargé d'assister Bologguine [578].
[Note 578: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 9, 10, 549, 550. El-Kaïrouani, p. 110. Ibn-El-Athir, passim. De Quatremère, Vie d'El-Moez. Amari, Musulmans de Sicile, p. 287 et suiv.
El-Moezz transporte le siège de la dynastie fatemide en Egypte.--Au commencement de l'automne de l'année 972, Bologguine rentra de son heureuse expédition. Le khalife l'accueillit avec les plus grands honneurs et lui accorda les titres honorifiques de Sifed-Daoula (l'épée de l'empire) et d'Abou-el-Fetouh (l'homme aux victoires); il voulut en outre qu'il prît le nom de Youçof. Lui ayant annoncé son intention de le nommer gouverneur de l'Afrique, il lui traça sa ligne de conduite, et lui recommanda surtout de ne cesser de faire sentir aux Berbères une main ferme, de ne pas exempter les nomades d'impôts, et de ne jamais donner de commandement important à une personne de sa famille, qui serait amenée à vouloir partager l'autorité avec lui. Il lui prescrivit encore de combattre sans cesse l'influence des Oméïades dans le Mag'reb et de faire son possible pour expulser définitivement leurs adhérents du pays.
Dans le mois de novembre 972, El-Moëzz se mit en route et fut accompagné jusqu'à Sfaks par Bologguine. Le khalife emportait avec lui les cendres de ses ancêtres et tous ses trésors fondus en lingots. C'était bien l'abandon définitif d'un pays que les Fatemides avaient toujours considéré comme lieu de séjour temporaire.
El-Moëzz arriva à Alexandrie dans le mois de mai 973. Le 10 juin suivant, il fit son entrée triomphale au vieux Caire (Misr) et alla fixer sa résidence au nouveau Caire (El-Kahera-el-Moëzzïa). Nous perdrons de vue, maintenant, les faits particuliers à sa dynastie en Egypte, pour ne suivre que le cours des événements accomplis en Mag'reb [579].
[Note 579: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 10, 550, 551. El-Kaïrouani, p. 111, 124. El-Bekri, passim. Amari, Musulmans de Sicile, p. 287 et suiv.
Ainsi les derniers souverains de race arabe ont quitté la Berbérie, car nous ne comptons plus les Edrisides dispersés et sans forces et dont la dynastie est sur le point de disparaître de l'Afrique. Partout le peuple berbère a repris son autonomie; il n'obéit plus à des étrangers; il va fonder de puissants empires et avoir ses jours de grandeur.
APPENDICE
CHRONOLOGIE DES FATEMIDES D'AFRIQUE
Date de l'avènement
Obéïd-Allah-el-Mehdi............. Janvier 910.
Abou-l'-Kacem-el-Kaïm............ 3 mars 934.
Ismaïl-el-Mansour................ 18 mai 946.
Maad-el-Moëzz.................... Mars 953.
Son départ pour l'Egypte......... Décembre 972.