CHAPITRE XIII

AFFAIBLISSEMENT DES EMPIRES MUSULMANS EN AFRIQUE, EN ESPAGNE
ET EN SICILE.

997-1045.

Ziri-ben-Atiya est défait par l'oméïade El-ModalTer.--Victoires de Ziri-ben-Atiya dans le Mag'reb central.--Guerres de Badis contre ses oncles et contre Felfoul.--Mort de Ziri-ben-Atiya; fondation de la Kalaa par Hammad.--Espagne: Mort du vizir Ben-Abou-Amer. El-Moëzz, fils de Ziri, est nommé gouverneur du Mag'reb.--Guerres civiles en Espagne; les Berbères et les chrétiens y prennent part.--Triomphe des Berbères et d'El-Mostaïn en Espagne.--Luttes de Badis contre les Beni-Khazroun; Hammad se déclare indépendant à la Kalaa.--Guerre entre Badis et Hammad.--Mort de Badis, avènement d'El-Moëzz.--Conclusion de la paix entre El-Moëzz et Hammad.--Espagne: Chute des Oméïades; l'edriside Ali-ben-Hammoud monte sur le trône.--Anarchie en Espagne; fractionnement de l'empire musulman.--Guerres entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--Luttes du sanhadjen El-Moëzz contre les Beni-Khazroun de Tripoli; préludes de sa rupture avec les Fatemides.--Guerres entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--Événements de Sicile et d'Italie; chute des Kelbites.--Exploits des Normands en Italie et en Sicile; Robert Wiscard.--Rup-tureture entre El-Moëzz et le hammadite El-Kaïd.

Ziri-ben-Atiya est défait par l'oméïade El-Modaffer.--En rompant courageusement avec le vizir oméïade, Ziri avait peut-être beaucoup présumé de ses forces; il se prépara néanmoins, de son mieux, à lutter contre lui. Débarqué à Tanger, le général Ouadah entra aussitôt en campagne (997). Pendant trois ou quatre mois ce fut une série d'escarmouches sans action décisive; Ouadah parvint alors à surprendre de nuit le camp de Ziri, près d'Azila, et à s'en emparer. Le chef berbère dut opérer su retraite vers l'intérieur, tandis que Nokour et Azila tombaient au pouvoir des troupes oméïades.

Ces succès étaient bien insignifiants aux yeux d'Ibn-Abou-Amer, et, comme Ziri avait repris l'offensive et forcé Ouadah à la retraite, le vizir se décida à envoyer dans le Mag'reb de nouvelles troupes, sous le commandement de son fils Abd-el-Malek-el-Modaffer, et vint lui-même s'établir à Algésiras, afin de surveiller de plus près le départ des renforts. L'arrivée du fils du puissant vizir en Afrique produisit le plus grand effet sur l'esprit si versatile des Berbères. De toutes parts, les chefs des tribus, entraînant une partie de leurs gens, désertèrent la cause de Ziri, pour se ranger sous les étendards oméïades.

Malgré ces défections, Ziri, dont l'âme ne se laissait pas facilement abattre, attendit l'ennemi dans la province de Tanger et se prépara, avec une armée fort nombreuse, à soutenir son choc. Quand El-Modaffer eut réuni toutes les ressources dont il pouvait disposer, il se mit en marche pour attaquer son adversaire. Celui-ci s'avança bravement à sa rencontre, et, en octobre 998, les deux armées se heurtèrent au sud de Tanger. La bataille s'engagea aussitôt, acharnée et meurtrière; longtemps, l'issue en demeura indécise; enfin les troupes oméïades commençaient à plier, lorsque Ziri, qui se trouvait au plus fort de l'action, fut frappé de trois coups de lance par un de ses propres serviteurs, un nègre dont il avait fait tuer le frère. Le meurtrier accourut aussitôt dans les rangs ennemis porter la nouvelle de la mort de l'émir des Mag'raoua. Cependant Ziri, bien que grièvement blessé au cou, n'était pas tombé et son étendard tenait encore debout, de sorte qu'El-Modaffer ne savait ce qu'il devait croire des rapports du transfuge ou du témoignage de ses yeux. Ayant alors remarqué un certain désordre parmi les Mag'raoua, il entraîna une dernière fois ses guerriers dans une charge furieuse, et parvint à mettre en déroute l'ennemi.

Les Mag'raoua et leurs alliés se dispersèrent dans tous les sens; quant à Ziri, on le transporta tout sanglant à Fès, où se trouvait alors sa famille; mais les habitants refusèrent de le recevoir, et ce fut avec beaucoup de peine qu'on put obtenir d'eux la remise de son harem. Ziri ne trouva de sécurité pour lui et les siens qu'en se réfugiant dans les profondeurs du désert.

Cette seule victoire rendit le Mag'reb aux Oméïades. Aussi, lorsque la nouvelle en parvint à Cordoue, le Vizir ordonna-t-il des réjouissances publiques. Il envoya ensuite à son fils El-Modaffer le diplôme de gouverneur du Mag'reb. Ce prince confia le commandement des provinces à ses principaux officiers, puis il s'occupa de faire rentrer les contributions qu'il avait frappées sur les populations rebelles. Sidjilmassa avait été évacuée par les Beni-Khazroun; le gouverneur oméïade y envoya, pour le représenter, un officier du nom de Hamid-ben-Yezel [600].

[Note 600: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, Berbères, t. III, p. 244 et suiv., 257. Kartas, p. 147 et suiv. Dozy, Musulmans d'Espagne, t. III, p. 235 et suiv. El-Bekri, passim.

Victoires de Ziri-ben-Atiya dans le Mag'reb central.--Lorsque Ziri-ben-Atiya fut à peu près guéri de ses blessures, il rallia autour de lui les Beni-Khazroun et autres tribus dépossédées et repartit en guerre; mais, n'osant s'attaquer aux Oméïades, ce fut contre les Sanhadja qu'il tourna ses armes. Il envahit leur pays et mit en déroute Itoueft et Hammad, qui avaient voulu lui barrer le passage. Il vint alors assiéger Tiharet, où Itoueft s'était réfugié.

Sur ces entrefaites, les oncles de Badis, ayant à leur tête Makcen et Zaoui, deux d'entre eux, se mirent en état de révolte, et leur exemple fut suivi par leur parent Felfoul-ben-Khazroun, fils et successeur du commandant de Tobna. Itoueft, Hammad et Abou-l'Behar restèrent fidèles au gouverneur. Ces graves événements décidèrent Badis à marcher en personne contre les ennemis. En 999, il se porta sur Tiharet, débloqua cette ville et força Ziri à la retraite; mais, en même temps, Felfoul-ben-Khazroun s'avançait vers l'est et entrait en Ifrikiya. Force fut à Badis de revenir sur ses pas pour garantir le siège de son commandement, sans avoir pu compléter sa victoire. Ziri reprit alors l'offensive, et après avoir de nouveau défait Itoueft et Hammad, s'empara de Tiharet et de Mecila, puis, se portant vers le nord, il conquit Chelif, Ténès et Oran. Dans toutes ces villes, de même qu'à Tlemcen qu'il avait conservée, il fit célébrer la prière au nom de Hicham II et de son vizir.

Encouragé par ses succès, Ziri pénétra au cœur du pays des Sanhadja et vint mettre le siège devant Achir. En même temps, il écrivit au vizir de Cordoue pour lui rendre compte de ses victoires et lui demander pardon de sa rébellion. Ceux des oncles de Badis que Ziri avait recueillis furent chargés de porter le message en Espagne. Ils y arrivèrent en l'an 1000 et furent bien reçus par Ibn-Abou-Amer; le vizir parut oublier les fautes de Ziri; il rappela son fils El-Modaffer, permit aux Beni-Ouanoudine de rentrer à Sidjilmassa et nomma le général Ouadah gouverneur résidant à Fès. Quant à Ziri, il lui abandonna le commandement des provinces conquises dans le Mag'reb central [601].

[Note 601: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 16, 17, t. III, p. 246, 247, 260, 261. Kartas, p. 147, 148. Dozy, Musulmans d'Espagne, t. III, p. 237. Baïane, passim.

Guerres de Badis contre ses oncles et contre Felfoul-ben-Khazroun.--En Ifrikiya, Felfoul-ben-Khazroun était venu mettre le siège devant Bar'aï. De là il avait, dit-on, demandé des secours en Orient au khalife fatemide, alors en froid avec le gouverneur de Kaïrouan. Celui-ci lui aurait expédié Yahïa-ben-Hamdoun, réfugié en Egypte depuis l'assassinat de son frère; mais ce chef, accompagné de quelques troupes, n'aurait pu traverser le pays de Barka, occupé par la tribu hilalienne des Beni-Korra, récemment transportée de Syrie, et ainsi Felfoul serait demeuré réduit à ses propres forces.

Cependant, la panique était grande à Kaïrouan, et déjà l'on barricadait les rues pour se défendre, mais Badis, arrivant à marches forcées, obligea Felfoul à lever le siège de Bar'aï et à rétrograder vers l'ouest. Makcen, oncle de Badis, et ses adhérents, se joignirent alors à Felfoul, et les confédérés firent une nouvelle expédition contre Tebessa, mais ils furent repoussés. Makcen resta seul avec Felfoul, ses autres frères étant allés rejoindre Ziri-ben-Atiya.

En 1001, Hammad marcha contre les rebelles, les attaqua vigoureusement et les mit en pleine déroute. Makcen et ses enfants, étant tombés aux mains du vainqueur, furent livrés par lui à des chiens affamés qui les mirent en pièces. Hammad poursuivit les fuyards jusque dans le mont Chenoua, près de Cherchel, où ils s'étaient réfugiés, et les obligea à se rendre, à la condition qu'on leur permît de passer en Espagne.

Mort de Ziri-ben-Atiya. Fondation de la Kalaa par Hammad.--Au moment où Hammad obtenait ces succès, Ziri-ben-Atiya rendait le dernier soupir sous les murs de la ville d'Achir, qu'il assiégeait depuis longtemps sans succès. On dit que sa mort fut causée par les blessures que lui avait faites le nègre et qui s'étaient incomplètement guéries. Son fils El-Moëzz prit alors le commandement et offrit au gouvernement de Cordoue une forte somme d'argent, avec son fils Moannecer comme otage, pour se faire nommer gouverneur du Mag'reb.

Mais Hammad s'avançait à marches forcées, et El-Moëzz ne jugea pas prudent de l'attendre, car son ennemi culbutait tout devant lui et semblait précédé par la victoire. Achir délivrée, Hamza et Mecila rentrèrent aussi au pouvoir du général sanhadjien, qui rendit à l'empire ses anciennes limites. Il rasa un grand nombre de villes infidèles ou difficiles à défendre et vint fonder, dans les montagnes abruptes de Kiana, au nord de Mecila [602], une ville forte qu'il appela la Kalâa (le château), et qu'il peupla avec les habitants des cités détruites.

[Note 602: ][ (retour) ] Les ruines de la Kalâa (Galâa, selon la prononciation locale) se voient encore dans le Djebel-Nechar, qui ferme, au nord, le bassin du Hodna.

Badis, de son côté, n'était pas resté inactif; sans laisser de répit à Felfoul, il l'avait contraint à se jeter dans le désert. Voyant sa route coupée, le chef mag'raouien chercha un refuge dans la province de Tripoli, alors en proie à l'anarchie, car le khalife du Caire y envoyait des gouverneurs que son représentant de Kaïrouan refusait de reconnaître. Il entra en maître à Tripoli, dont les habitants l'accueillirent en libérateur. Un certain nombre de Mag'raoua le rejoignirent dans cette localité [603].

La peste et la famine ravageaient alors l'Afrique et faisaient des milliers de victimes [604].

[Note 603: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 16, 17, t. III, p. 248, 263. Kartas, p. 148. El-Bekri, passim. Ibn-el-Athir, année 386.

[Note 604: ][ (retour) ] Ibn-er-Rakik, cité par les auteurs musulmans.

Espagne: Mort du vizir Ibn-Abou-Amer. El-Moezz, fils de Ziri, est nommé gouverneur du Mag'reb.--Dans le mois d'août 1002, le vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, qui venait de rentrer d'une dernière expédition en Castille, mourut à Medina-Céli. Le rôle qu'il a joué dans l'histoire des Musulmans d'Espagne est considérable; par son indomptable énergie, il a retardé le démembrement de l'empire oméïade, et, par son audacieuse activité, étendu ses frontières jusqu'au cœur des pays chrétiens. Les Musulmans avaient maintenant trois capitales: Léon, Pampelune et Barcelone; les basiliques les plus célèbres avaient été pillées ou détruites, le culte du Christ aboli. Aussi les populations chrétiennes accueillirent-elles avec un soupir de soulagement la nouvelle de la mort du terrible vizir.

Avant de mourir, Ibn-Abou-Amer avait fait venir son fils, Abd-el-Malek, et lui avait fait les plus minutieuses recommandations, car il sentait bien que, malgré l'apparence de la force, son pouvoir était précaire et résultait surtout de la manière dont il l'exerçait. A son arrivée à Cordoue, El-Modaffer trouva le peuple soulevé et réclamant à grands cris son souverain. Or, Hicham II ne tenait nullement à se charger des soucis du gouvernement, et, grâce à ces dispositions, le vizir parvint assez rapidement à faire reconnaître son autorité. Suivant alors l'exemple de son père, il donna tous ses soins à la guerre sainte [605].

El-Modaffer avait trouvé dans sa capitale l'ambassade envoyée du Mag'reb par El-Moëzz, fils de Ziri, il accueillit avec empressement ses propositions, qui lui laissaient plus de liberté d'action pour ses entreprises contre les chrétiens. Le général Ouadah fut rappelé par lui de Fès, et il envoya à El-Moëzz un diplôme daté d'août 1006, lui conférant le titre de gouverneur du Mag'reb pour la dynastie oméïade [606]. Sidjilmassa resta sous l'autorité particulière de Ouanoudine-ben-Kazroun.

El-Moëzz, fils de Ziri-ben-Atiya, s'établit alors à Fès et prit en main la direction des affaires.

[Note 605: ][ (retour) ] Dozy, Musulmans d'Espagne, t. III, p. 238 et suiv.

[Note 606: ][ (retour) ] Voir le texte de ce diplôme. Ibn-Khaldoun, Berbères, t. III, p. 248, 249, 250.

Guerres civiles en Espagne. Les Berbères et les chrétiens y prennent part.--El-Modaffer était parvenu à rétablir la paix en Espagne, et, sous sa direction, les affaires de l'empire musulman continuaient à être florissantes, lorsqu'il mourut subitement (octobre 1008). Il laissait un frère du nom d'Abd-er-Rahman, issu de l'union de son père avec une chrétienne, fille d'un Sancho de Navarre ou de Castille. Ce jeune homme était détesté, et on lui donnait par dérision le nom de Sanchol (le petit Sancho). Plein de présomption, il prétendait néanmoins se faire décerner le titre d'héritier présomptif, que son père et son frère n'avaient osé prendre; aussitôt la guerre civile éclata dans la péninsule. Des ambitieux firent passer pour mort le khalife Hicham II, proclamèrent, comme son successeur, un arrière-petit-fils d'Abd-er-Rahman III, nommé Mohammed, et ayant réuni une bande d'hommes déterminés, vinrent attaquer le palais du khalife. Ils arrachèrent facilement à ce prince son acte d'abdication; le château de Zahira tomba ensuite au pouvoir de Mohammed, qui se fit proclamer khalife sous le nom d'El-Mehdi-b'Illah (le dirigé par Dieu).

Sanchol (Abd-er-Rahman), qui se trouvait à Tolède, voulut marcher à la tête de ses troupes, composées en grande partie de Berbères, contre celui qu'il appelait l'usurpateur; mais ses soldats l'abandonnèrent. Peu après, il tombait aux mains de ses ennemis et était massacré. Son cadavre fut mis en croix à Cordoue (1009).

On croyait qu'après cette crise la tranquillité allait renaître; malheureusement, le nouveau khalife n'avait pas les qualités nécessaires pour conserver le pouvoir dans un tel moment. Bientôt Une nouvelle révolte éclata; un petit-fils d'Abd-er-Rahman III, nommé Hicham, se fit proclamer khalife, et, soutenu, principalement par les Berbères, vint attaquer El-Mehdi; mais celui-ci, avec l'aide de la population de Cordoue, triompha de son compétiteur et le fit décapiter. Un grand massacre des familles berbères suivit cette victoire.

Zaoui, oncle du gouverneur sanhadjien de Kaïrouan, qui s'était précédemment réfugié en Espagne, rallia les Berbères, brûlant du désir de tirer vengeance des Cordouans, et leur fit proclamer un nouveau khalife, Soleïman, neveu du malheureux Hicham, sous le nom d'El-Mostaïn-l'Illah (qui implore le secours de Dieu).

Puis les Africains, conduits par ces chefs, allèrent s'emparer de Medina-Céli; mais bientôt ils y furent bloqués et se virent réduits à implorer l'assistance de Sancho, comte de Castille. Une ambassade lui avait été envoyée par El-Mehdi dans le même but, avec l'offre de lui abandonner de nombreuses places s'il l'aidait à écraser son compétiteur. Ainsi, il avait suffi de quelques années de guerre civile pour faire perdre aux Musulmans tous les avantages qu'ils avaient obtenu sur les chrétiens par de longues années de luttes.

Le comte de Castille se prononça pour les Berbères, leur envoya un ravitaillement et vint, en personne, se joindre à eux avec ses guerriers. Les confédérés marchèrent alors sur Cordoue (juillet 1009), défirent le général Ouadah, qui avait voulu les prendre à revers, et furent bientôt en vue de la capitale. El-Mehdi sortit bravement à leur rencontre et leur offrit le combat. Il fut entièrement défait; ses soldats furent massacrés par milliers, tandis que Ouadah regagnait la frontière du nord et que le khalife cherchait un refuge dans son palais. Voyant sa situation désespérée, El-Medhi se décida à rendre le trône à Hicham II, qu'il avait fait passer pour mort quelque temps auparavant. Mais les Berbères, victorieux, n'étaient pas gens à tomber dans ce piège; ils entrèrent en vainqueurs à Cordoue et, aidés des Castillans, mirent cette ville au pillage. Zaoui put alors enlever le crâne de son père Ziri-ben-Menad du crochet où il avait été ignominieusement suspendu, le long de la muraille du château.

El-Mehdi avait pu fuir et gagner Tolède; ses partisans étaient encore nombreux; Ouadah, dans le nord, était en pourparlers avec les comtes de Barcelone et d'Urgel. El-Mostaïn, ne pouvant retenir les Castillans en les récompensant, comme il s'y était engagé, par des cessions de territoire, ceux-ci regagnèrent, chargés de butin, leur province. Sur ces entrefaites, Ouadah, accompagné d'une armée catalane, commandée par les comtes Raymond et Ermengaud, opéra sa jonction avec le Mehdi à Tolède. Puis, le khalife, à la tête de toutes ses forces, marcha sur Cordoue, défit l'armée d'El-Mostaïn et rentra en maître dans sa capitale, qui fut de nouveau livrée au pillage par les Catalans (juin 1010).

Les Berbères s'étaient mis en retraite vers le sud. El-Mehdi les poursuivit, et, les ayant atteints près du confluent du Guadaira avec le Guadalquivir, leur offrit le combat. Cette fois, les Africains prirent une éclatante revanche. L'armée d'El-Mehdi fut mise en déroute et plus de trois mille Catalans restèrent sur le champ de bataille. Les survivants de l'armée chrétienne, rentrés à Cordoue, s'y conduisirent avec une cruauté inouïe. Enfin les Catalans s'éloignèrent; peu après, El-Mehdi tombait sous les coups des officiers slaves à son service, qui rétablirent sur le trône Hicham II, ce fantôme de khalife. Ouadah, un des chefs de la conspiration, s'adjugea le poste de premier ministre [607].

[Note 607: ][ (retour) ] Dozy, Musulmans d'Espagne, t. III, p. 268 et suiv. Le même, Recherches sur l'hist. de l'Espagne, t. I, p. 205 et suiv. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 60 et suiv., 153 et suiv. El-Marrakchi (éd. Dozy), p. 29 et suiv.

Triomphe des Berbères et d'El-Mostaïn en Espagne.--Cette révolution à Cordoue ne résolvait rien, car les Berbères, victorieux, restaient dans le midi avec El-Mostaïn, et n'étaient nullement disposés à se soumettre au slave Ouadah. Celui-ci, dans cette conjoncture, se tourna de nouveau vers le comte de Castille, en implorant son secours; mais Sancho voulut au préalable des gages, c'est-à-dire la remise entre ses mains des places conquises par Ibn-Abou-Amer, menaçant, en cas de refus, de se joindre aux Berbères. Ces conditions étaient dures; cependant Ouadah, ayant perdu tout autre espoir de salut, se décida à les accepter. Dans le mois de septembre 1010, fut signé le traité qui rendait aux chrétiens presque toutes les conquêtes des règnes précédents.

Cependant les Berbères avaient repris la campagne; durant l'automne et l'hiver suivants, ils répandirent dans toutes les provinces musulmanes la dévastation et la mort. Cordoue fut bloquée, et la peste vint bientôt joindre ses ravages à ceux de la guerre. Dans le mois d'octobre 1011, Ouadah fut mis à mort par les soldats révoltés. Cependant Cordoue resta encore aux mains des soldats slaves jusqu'au mois d'avril 1013. Quant aux Castillans, ils étaient rentrés, sans coup férir, en possession de leurs provinces, et ne paraissent pas s'être souciés de tenir strictement leurs promesses.

Le 29 avril, Cordoue tomba aux mains des Berbères; la plus horrible boucherie, le viol, le pillage et enfin l'incendie furent les conséquences de leur succès. Soleïman-el-Mostaïn restait enfin maître du pouvoir et obtenait du malheureux Hicham II une nouvelle abdication. «Le triomphe des Berbères, dit M. Dozy, porta le dernier coup à l'unité de l'empire. Les généraux slaves s'emparèrent des grandes villes de l'est; les chefs berbères, auxquels les Amirides (vizirs) avaient donné des fiefs et des provinces à gouverner, jouissaient aussi d'une indépendance complète, et le peu de familles arabes qui étaient encore assez puissantes pour se faire valoir n'obéissaient pas davantage au nouveau khalife [608]

En Espagne comme en Afrique, l'élément berbère reprenait la prépondérance, au détriment des petits-fils des conquérants arabes.

[Note 608: ][ (retour) ] Musulmans d'Espagne, t. III, p. 212.

Luttes de Badis contre les Beni-Khazroun. Hammad se déclare indépendant à la Kalaa.--Pendant que l'Espagne était le théâtre de ces événements, sur lesquels nous nous sommes étendus en raison de leur importance pour l'histoire de la domination musulmane dans la Péninsule, les Berbères d'Afrique voyaient leur puissance s'affaiblir par l'anarchie, au moment où l'union leur aurait été si nécessaire pour résister à l'invasion hilalienne près de s'abattre sur eux.

Badis avait lutté en vain pour anéantir le royaume mag'raouien fondé à Tripoli par Felfoul-ben-Kazroun. Ce chef avait résisté avec avantage et était parvenu à conserver le pays conquis. Abandonné par le khalife fatemide du Caire, il avait proclamé la suzeraineté des Oméïades et était mort en l'an 1010. Son frère Ouerrou avait recueilli son héritage et offert sa soumission à Badis, mais bientôt la guerre avait recommencé dans la Tripolitaine et le Djerid entre lui, plusieurs de ses parents et les officiers sanhadjiens. En vain le gouverneur essaya de s'interposer et de rétablir la paix, Ouerrou conserva Tripoli et y commanda en chef indépendant.

Dans le Mag'reb central, la situation était autrement grave. Hammad, après avoir soumis la partie occidentale de l'empire sanhadjien, s'était occupé activement de la construction de sa capitale; bientôt la Kalâa, peuplée des meilleurs artisans et ornée des richesses enlevées aux villes voisines, était devenue une cité de premier ordre. Son fondateur y commandait en roi, exerçant une autorité indépendante sur le Zab, Constantine et le pays propre des Sanhadja, avec Achir, l'ancienne capitale. D'après M. de Mas-Latrie [609], un groupe important de Berbères chrétiens contribua à former la population de la Kalâa. Des privilèges leur furent accordés pour le libre exercice de leur culte et un évêque leur fut donné plus tard par le pape Grégoire VII. Les historiens musulmans sont muets sur ce point.

[Note 609: ][ (retour) ] Traités de paix et de commerce concernant les relations des Chrétiens avec les Arabes de l'Afrique septentrionale au Moyen-Age t. I, p. 52 et suiv.

La jalousie de Badis, excitée par les ennemis de son oncle, qui présentaient le fondateur de la Kalâa comme visant à l'indépendance, ne tarda pas à amener entre eux une rupture. El-Moëzz, fils de Badis, venait d'être reconnu par le khalife comme héritier présomptif de son père; celui-ci invita alors son oncle Hammad à remettre au jeune prince le commandement de la région de Constantine.

Cette décision, qui cachait peu les sentiments de défiance de Badis, fut très mal accueillie par Hammad. Il y répondit par un refus formel. En même temps, il se déclara indépendant, répudia hautement la suzeraineté des Fatemides, massacra leurs partisans et fit proclamer dans les mosquées la suprématie des Abbassides. La doctrine chiaïte fut proscrite de ses états et le culte sonnite déclaré seul orthodoxe (1014) [610]. La réaction des Sonnites contre les Chiaïtes commença à se manifester dans les villes habitées par des populations d'origine arabe. L'entourage même du jeune El-Moëzz ressentit les effets de ce mouvement des esprits, le précepteur du prince étant orthodoxe. Bientôt un massacre général des Chiaïtes eut lieu en Ifrikiya [611].

[Note 610: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 18, 44, t. III, p. 263, 264. El-Kaïrouani, p. 136, 137.

[Note 611: ][ (retour) ] Ibn-el-Athir, année 407.

Guerre entre Badis et Hammad. Mort de Badis. Avènement d'El-Moezz.--Prenant alors l'offensive, Hammad fit irruption en Ifrikiya, à la tête de nombreux contingents des tribus sanhadjiennes et de quelques Zenètes (Ouadjidjen, Ouar'mert), et vint enlever la ville de Badja, à l'ouest de Tunis. Badis envoya contre lui son oncle Brahim; mais celui-ci passa du côté de son frère, et le gouverneur n'eut d'autre ressource que de se mettre lui-même à la tête de ses troupes. A son approche, l'armée envahissante se débanda et Hammad se vit contraint de fuir. Il se réfugia d'une traite derrière le Chelif.

Badis le poursuivit l'épée dans les reins, entra en vainqueur à Achir, pénétra dans les hauts plateaux, reçut la soumission des tribus zenètes, telles que les Beni-Toudjine, et s'avança jusqu'au plateau de Seressou. Renforcé par un contingent de trois mille Beni-Toudjine, commandés par Yedder, fils de leur chef Lokmane, le gouverneur descendit dans la plaine, passa le Chelif et attaqua son oncle Hammad qui l'attendait dans une position retranchée. Cette fois encore, la victoire se prononça pour Badis, une partie des adhérents de son compétiteur l'ayant abandonné et le reste ayant été facilement dispersé.

Hammad se réfugia, non sans peine, dans sa Kalâa, mais Badis ne tarda pas à venir camper dans la plaine de Mecila, et, de là, fit commencer le blocus de la capitale de son oncle. Pendant les opérations de ce siège; Badis mourut subitement dans sa tente (juin 1016). Comme la peste avait reparu en Afrique, il est possible qu'il succomba au fléau. Cet événement porta le désordre dans l'armée assiégeante composée d'éléments hétérogènes; les auxiliaires s'étant débandés, la Kalâa fut débloquée. Les officiers proclamèrent le jeune El-Moëzz, fils de Badis, âgé seulement de huit ans, et le conduisirent à Kaïrouan pendant que son oncle Kerama essayait de couvrir Achir. Les restes de Badis furent rapportés à Kaïrouan, puis on procéda à l'inauguration de son successeur dont l'extrême jeunesse allait favoriser si bien les projets ambitieux de son grand-oncle. El-Moëzz reçut d'Orient un diplôme où le titre de Cherf-ed-Daoula (noblesse de l'empire) lui était donné [612].

[Note 612: ][ (retour) ] Ibn-el-Athir, année 403.

Conclusion de la paix entre El-Moezz et Hammad.--Hammad avait repris vigoureusement l'offensive; après être rentré en possession de son ancien territoire, il vint mettre le siège devant Bar'aï. Mais il avait trop présumé de ses forces; son neveu ayant marché contre lui le mit en déroute et le réduisit encore à la dernière extrémité (1017). Hammad s'était réfugié derrière les remparts de sa Kalâa, tandis que le vainqueur s'avançait jusqu'à Sétif; il fit proposer à celui-ci un arrangement que le jeune El-Moëzz, bien conseillé, refusa.

Le gouverneur était rentré à Kaïrouan, mais la situation de son grand-oncle ne restait pas moins critique; abandonné de tous, sans argent, il se décida à faire une nouvelle démarche auprès de son petit-neveu et lui dépêcha en Ifrikiya son propre fils El-Kaïd, porteur de riches présents. L'ambassade fut accueillie avec de grands honneurs et, enfin, on arriva à conclure un traité de paix par lequel Hammad reçut le gouvernement du Zab et du pays des Sanhadja, avec les villes de Tobna, Mecila, Achir, Tiharet et tout ce qu'il pourrait conquérir à l'ouest. C'était la consécration du démembrement de l'empire fondé par Bologguine. El-Kaïd reçut aussi un commandement et revint à la Kalâa avec des cadeaux somptueux pour son père (1017).

Espagne, chute des Oméïades: l'édriside Ali-ben-Hammoud monte sur le trône.--Pendant que ces événements se passaient en Afrique, l'Espagne était le théâtre d'une nouvelle révolution. El-Mostaïn, parvenu au trône avec l'appui des Berbères et des chrétiens, n'avait aucune sympathie parmi la population musulmane espagnole; quant aux Berbères, ils ne lui accordaient qu'une confiance relative et ne reconnaissaient, en réalité, que leurs propres chefs, parmi lesquels le sanhadjien Zaoui, gouverneur de Grenade, et l'edriside Ali-ben-Hammoud, commandant de Tanger, avaient la plus grande influence. Les Slaves, qui constituaient un élément important dans l'armée, conservaient toute leur fidélité à Hicham II, bien qu'en réalité personne ne sût s'il était encore vivant.

Khéïrane, chef des Slaves, ayant conclu une alliance avec Ali-ben-Hammoud, celui-ci traversa le détroit, à la tête de ses partisans, avec l'aide de son frère Kacem, gouverneur d'Algésiras; après avoir rejoint les Slaves, il marcha directement sur la capitale. Zaoui se prononça aussitôt pour lui. Le 1er juillet 1016, Ali-ben-Hammoud entra en maître à Cordoue. El-Mostaïn et ses parents furent mis à mort, et, quand on eut acquis la certitude que Hicham n'existait plus, tout le monde se rallia à Ali, qui fut proclamé khalife, sous le nom d'El-Metaoukkel-li-Dïne-Allah (celui qui s'appuie sur la religion de Dieu). Ainsi finit la dynastie oméïade, qui régnait sur l'Espagne depuis près de trois siècles et qui avait donné à l'empire musulman de si beaux jours de gloire. Un Arabe de race, dont la famille, bien que d'origine cherifienne, était devenue berbère, et qui lui-même ne parlait que très mal l'arabe, monta sur le trône de Cordoue.

Ali avait espéré, paraît-il, rendre à l'Espagne la paix et le bonheur, mais il comptait sans les factions. Khéïrane, le chef des Slaves, voulut jouer le rôle de premier ministre tout-puissant; mais le prince edriside n'entendait nullement partager son autorité. Déçu dans ses espérances, le chef des Slaves se mit à conspirer et entraîna dans son parti ses compatriotes et les Andalous. Il fallait un khalife: on trouva un petit-fils d'Abd-er-Rhaman III, que l'on para de ce titre. Moundir, ouali de Saragosse, soutenu par son allié Raymond, comte de Barcelone, se joignit aux rebelles et, au printemps de l'année 1017, tous marchèrent contre le souverain. Ali, qui jusque là avait écarté les Berbères et résisté à leurs prétentions, se jeta dans leurs bras et, avec leur appui, triompha sans peine de ses ennemis. Dès lors, il renonça à faire le bonheur des Andalous, qui reconnaissaient si mal ses bonnes intentions; le pays fut livré de nouveau à la tyrannie des Berbères, et le khalife donna lui-même l'exemple de l'avidité et de la cruauté. Peu de temps après, il fut assassiné par trois Slaves, au moment où il préparait une grande expédition (17 avril 1018) [613].

[Note 613: ][ (retour) ] Dozy, Musulmans d'Espagne, t. III, p. 313 et suiv. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 61, 153, 154. El-Bekri, trad. art. Idricides. El-Marrakchi (éd. Dozy), p. 42 et suiv.

Anarchie en Espagne. Fractionnement de l'empire musulman.--Ali laissa deux fils, dont l'aîné, Yahïa, était gouverneur de Ceuta, mais Kacem, frère d'Ali, avait une plus grande notoriété et ce fut lui que les Berbères proclamèrent. De leur côté, Kheïrane et Moundir élirent le petit-fils d'En-Nacer, sous le nom d'Abd-er-Rahman IV, avec le titre d'El-Mortada (l'agréé de Dieu). Zaoui, le sanhadjien, dont la puissance était grande, restait dans l'expectative. Les adhérents du prétendant oméïade essayèrent de l'entraîner dans leur parti et, n'ayant pu y parvenir, marchèrent contre lui, mais ils furent défaits et, peu après, El-Mortada était assassiné par ses partisans. Kacem, resté ainsi seul maître du pouvoir, essaya de rendre un peu de tranquillité à la malheureuse Espagne. Pour cela, il fit la paix avec Kheïrane et les principaux chefs slaves et andalous et leur donna le commandement de villes ou de provinces, où ils s'établirent en maîtres. Ainsi la paix ne s'obtenait que par le morcellement de l'empire musulman.

Vers cette époque (1020), Zaoui abandonna le commandement de la province de Grenade à son fils et rentra à Kaïrouan, après une absence de vingt années; il y fut reçu avec de grands honneurs par son neveu El-Moëzz [614].

[Note 614: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II. p. 61, 62.

Mais bientôt, Yahïa, fils d'Ali, leva l'étendard de la révolte et, soutenu par les Berbères et les Slaves, marcha sur la capitale. Abandonné de tous, Kacem dut céder la place (août 1021). Yahïa ne tarda pas à éprouver à son tour le même revers de fortune, et Kacem remonta sur le trône (février 1023). Dès lors, la guerre devint incessante entre les Edrisides, et s'étendit jusqu'au Mag'reb où un de leurs parents, du nom d'Edris, allié à Yahïa, parvint à s'emparer de Tanger. L'Espagne se trouva encore livrée aux fureurs de la guerre civile. Yahïa, ayant triomphé une dernière fois de son oncle, le tint dans une étroite captivité; mais alors, les Cordouans, profitant de ce que Yahïa avait choisi Malaga comme résidence, proclamèrent un prince oméïade, Abd-er-Rahman V, sous le nom d'El-Mostad'hir: c'était la réaction de la noblesse arabe contre l'élément berbère. Mais cette société caduque et corrompue était incapable de se gouverner; bientôt une nouvelle sédition renversa El-Mostad'hir et le remplaça par El-Moktafa, sans pour cela ramener la paix, si bien que les Cordouans se décidèrent à appeler chez eux Yahïa, afin de mettre un terme à cette anarchie. Yahïa leur envoya un de ses généraux (novembre 1025). Quelques mois après, une nouvelle émeute plaçait sur le trône de Cordoue un souverain éphémère du nom de Hicham III, appartenant à la famille oméïade [615].

[Note 615: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 19, 62, 154. Dozy, Musulmans d'Espagne, t. III, p. 351 et suiv. El-Bekri, Idricides.

Guerres entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--Dans le Mag'reb, El-Moëzz, fils de Ziri-ben-Atiya, chef des Mag'raoua, ayant voulu arracher Sidjilmassa des mains des Beni-Khazroun, qui s'étaient déclarés indépendants, avait été entièrement défait et contraint de rentrer dans Fès, après avoir perdu presque toute son armée (1016). Dès lors la puissance des Mag'raoua de Fès fut contrebalancée par celle de leurs cousins du sud. Ils se firent une guerre incessante, dont le résultat fut préjudiciable à El-Moëzz. Son adversaire, Ouanoudine, s'empara de la vallée de la Moulouïa, mit des officiers dans toutes les places fortes et vint même enlever Sofraoua, une des dépendances de Fès. En 1026, El-Moëzz cessa de vivre et fut remplacé par son cousin Hammama. Sous l'énergique direction de ce chef, les Mag'raoua se relevèrent de leurs humiliations en faisant subir de nombreuses défaites aux Beni-Khazroun de Sidjilmassa.

Les Beni-Ifrene étaient, en partie, passés en Espagne; mais un groupe important, resté dans le Mag'reb, se réunit à Tlemcen, autour des descendants de Yeddou-ben-Yâla. Après avoir étendu de nouveau leur autorité sur le Mag'reb central, ils attaquèrent les Mag'raoua de Fès, mais sans réussir à les vaincre; conduits par leur chef Temim, petit-fils de Yâla, ils se portèrent alors sur Salé, enlevèrent cette ville et, de là, allèrent guerroyer contre les Berg'ouata hérétiques [616].

[Note 616: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 131, t. III, p. 215, 224, 235, 257, 271. El-Bekri, passim.

Luttes du Sanhadjien El-Moezz contre les Beni-Khazroun de Tripoli. Préludes de sa rupture avec les Fatemides.--En Ifrikiya, la puissance du gouverneur sanhadjien continuait à décliner. Renonçant, pour ainsi dire, aux régions de l'ouest, abandonnées de fait à Hammad, El-Moëzz ne s'occupait guère que des Beni-Khazroun de la province de Tripoli. L'anarchie y était en permanence. Ouerrou, frère de Felfoul, étant mort en 1015, son fils Khalifa voulut prendre le commandement des Zenètes, mais ces Berbères se divisèrent, et une partie suivit les étendards de Khazroun, frère de Ouerrou.

Après une courte lutte, celui-ci resta maître de l'autorité et entraîna ses adhérents à des incursions sur les territoires de Gabès et de Tripoli, où un gouverneur, du nom d'Abd-Allah-ben-Hacen, commandait pour El-Moëzz. En 1026, cet Abd-Allah, dont le frère venait d'être mis à mort à Kaïrouan, par l'ordre du gouverneur, livra, pour se venger, Tripoli à Khalifa, chef des Zenètes, et celui-ci, étant ainsi devenu maître de cette place, en expulsa Abd-Allah et fit massacrer tous les Sanhadja qui s'y trouvaient.

El-Moëzz, bien qu'ayant été élevé dans les principes de la doctrine chiaïte, s'était rattaché à la secte de Malek et n'avait pas tardé à persécuter ses anciens coreligionnaires. A El-Mehdïa, à Kaïrouan, les Chiaïtes étaient poursuivis, molestés, torturés même. Leur sang avait coulé à flots et ces mauvais traitements les avaient forcés, en maints endroits, à l'exil volontaire. La Sicile et l'Orient avaient vu arriver ces malheureux dans le plus triste état. Cette attitude n'était rien moins que la révolte contre les khalifes d'Egypte. En vain El-Hakem, qui régnait alors, essaya de ramener à l'obéissance son représentant de Kaïrouan, en le comblant de cadeaux; il ne réussit qu'à retarder une rupture inévitable.

Khalifa, de Tripoli, exploitant la situation, entra en rapports avec la cour du Caire et reçut du khalife un diplôme lui conférant le commandement de la Tripolitaine. C'était, entre les deux cours, un échange d'hostilités indirectes, prélude d'actes plus décisifs.

En 1028, Hammad mourut à la Kalâa, et fut remplacé par son fils El-Kaïd, qui confia à ses frères les grands commandements de son empire. Les bons rapports continuèrent pendant quelque temps entre lui et son cousin de Kaïrouan, mais, de ce côté aussi, une rupture était imminente [617].

[Note 617: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. I, p. 30, t. II, p. 20, 21, 45, 131, t. III, p. 266, 267. El-Kairouani, p. 140, 141. El-Bekri, passim. Amari, Musulmans de Sicile, t. II, p. 357 et suiv.

Guerre entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--A Fès, Ham-mama, roi des Mag'raoua, continuait à régner au milieu d'une cour brillante, et, pendant ce temps, les Beni-Ifrene, commandés par Temim, guerroyaient contre les Berg'ouata et devenaient redoutables. En 1033, ils vinrent, avec l'aide d'autres tribus zenètes, mettre le siège devant Fès. Le chef des Mag'raoua leur livra une grande bataille sous les murs de la ville; mais, après une lutte acharnée où tombèrent ses meilleurs guerriers, il fut entièrement défait. Les Beni-Ifrene entrèrent victorieux à Fès, qu'ils mirent au pillage. Le quartier des juifs, surtout, attira leur convoitise, car il était rempli de richesses; les vainqueurs massacrèrent les hommes et réduisirent les femmes en esclavage.

Temim s'installa en souverain dans Fès, tandis que Hammama se réfugiait à Oudjda et s'occupait avec activité à réunir ses adhérents, afin de prendre sa revanche. Peu de temps après, il fut en mesure de commencer les hostilités et, en 1038, il arrachait sa capitale des mains des Beni-Ifrene. Ceux-ci rentrèrent dans leurs anciens territoires; Temim se retrancha à Chella [618].

[Note 618: ][ (retour) ] Le Kartas donne pour date à cet événement l'année 1041. Nous adoptons la date et la leçon d'Ibn-Khaldoun qui paraissent plus probables.

Après cette victoire, Hammama se crut assez fort pour entreprendre d'autres conquêtes. A la tête d'une armée zenatienne, il se mit en marche vers l'est et envahit le territoire sanhadjien. El-Kaïd, seigneur de la Kalâa, s'avança à sa rencontre; mais, se sentant moins fort, il n'osa pas engager le combat, et préféra employer l'intrigue et la corruption pour détourner les adhérents de son adversaire. Abandonné par son armée, Hammama n'eut bientôt d'autre parti à prendre que d'accepter la paix et de rentrer chez lui. Il mourut l'année suivante (1040), laissant le pouvoir à son fils; mais la guerre civile divisa alors les Mag'raoua; et Fès fut, pendant de longues années, le théâtre de luttes et de compétitions dans lesquelles les forces des Mag'raoua s'épuisèrent.

Événements de Sicile et d'Italie. Chute des Kelbites.--Absorbés par l'histoire de l'Afrique et de l'Espagne, nous avons perdu de vue la Sicile et l'Italie, et il convient de revenir sur nos pas afin de passer une rapide revue des événements survenus dans ces contrées.

La Sicile, indépendante de fait sous les émirs kelbites, qui reconnaissaient pour la forme l'autorité des khalifes fatemides, profita d'une période de paix, pendant laquelle fleurirent les lettres et les arts. Toutes les forces vives des Musulmans s'étaient reportées sur l'Italie. Les villes de Cagliari et de Pise avaient été pillées par les Sarrasins (1002). En 1004, le doge de Venise, P. Orseolo, vint au secours de Bari, assiégée par le renégat Safi, et força les Musulmans à la retraite. En 1005, les Pisans remportèrent l'importante bataille navale de Reggio. En 1009, les Musulmans, prenant leur revanche, s'emparèrent de Cosenza.

En 1015, une expédition musulmane assiégeait Salerne, et cette ville, pour éviter de plus grands maux, se disposait à accepter les exigences des Arabes, lorsque quarante chevaliers normands revenant de Terre sainte, qui se trouvaient de passage dans la localité, scandalisés de voir des chrétiens ainsi malmenés par des infidèles, entraînèrent à leur suite quelques hommes de cœur et forcèrent les Musulmans à se rembarquer, après avoir pillé leur camp. Refusant ensuite toutes les offres qui leur étaient faites, ils continuèrent leur chemin. Mais le prince de Salerne les fit accompagner par un envoyé chargé de ramener des champions de leur pays, en les attirant par les promesses les plus séduisantes.

Le caïd de Sicile, Youssof-el-Kelbi, ayant été frappé d'hémiplégie, avait résigné quelque temps auparavant le pouvoir entre les mains de son fils Djâfer, qui avait reçu d'El-Hakem l'investiture, avec le titre de Seïf-ed-Daoula. En 1015, Ali, frère de Djâfer, appuyé par les Berbères, se mit en état de révolte, mais il fut vaincu et tué par son frère, qui expulsa une masse de Berbères de l'île. Djâfer, vivant dans le luxe, abandonna la direction des affaires à l'Africain Hassan, de Bar'aï, et ce ministre, pour subvenir aux dépenses de son maître, ne trouva rien de mieux que d'augmenter les impôts, en percevant le cinquième sur les fruits, alors que les terres étaient déjà grevées d'une taxe foncière. Il en résulta une révolte générale (mai 1019). Djâfer fut déposé, transporté en Egypte et remplacé par son frère Ahmed-ben-el-Akehal.

Le nouveau gouverneur, après avoir rétabli la paix en Sicile, entreprit des expéditions en Italie. L'empereur Basile, qui avait tenu sous le joug les Musulmans d'Orient, les Russes et les Bulgares, se prépara, malgré ses soixante-huit ans, à faire une descente en Sicile. Son aide de camp Oreste le précéda avec une nombreuse armée et chassa de Calabre tous les Musulmans; il attendait l'empereur pour passer en Sicile lorsque celui-ci mourut (décembre 1025).

Averti du péril qui menaçait la Sicile, El-Moëzz offrit son aide à El-Akehal, qui l'accepta. Mais la flotte envoyée d'Afrique fut détruite par une tempête (1026). Oreste, débarqué en Sicile, ne sut pas tirer parti des circonstances; il laissa affaiblir son armée par la maladie et, lorsque les Musulmans attaquèrent, il se trouva hors d'état de leur résister.

Toutes les tentatives tournaient au profit des Musulmans. Les flottes combinées d'El-Moëzz et d'El-Akehal sillonnèrent alors les mers du Levant et allèrent porter le ravage sur les côtes d'Illyrie, des îles de la Grèce, des Cyclades et de la Thrace. Mais, dans la Méditerranée, les chrétiens, oubliant leurs dissensions particulières, s'unissaient partout pour combattre l'influence musulmane. C'est ainsi que les Pisans, aidés sans doute des Génois, armèrent en 1034 une flotte imposante et effectuèrent une descente en Afrique. Bône, objectif de l'expédition, fut prise et pillée par les chrétiens. En 1035, la cour de Byzance envoya des ambassadeurs à El-Moëzz pour traiter de la paix. Sur ces entrefaites, une révolte éclata en Sicile contre El-Akehal, qui avait voulu encore augmenter les impôts pour subvenir aux frais de la guerre. La situation devenant périlleuse, ce prince se hâta de faire la paix avec l'empire et d'accepter le titre de maître, qui impliquait une sorte de vasselage; il demanda alors des secours aux Byzantins, tandis que les rebelles appelaient à leur aide El-Moëzz.

Le gouverneur de Kaïrouan leur envoya son propre fils Abd-Allah, avec trois mille cavaliers et autant de fantassins. En 1036, Léon Opus, qui commandait en Calabre, passa en Sicile pour secourir le nouveau vassal de l'empire et défit l'armée berbère; mais, craignant des embûches, il ne profita pas de sa victoire et rentra en Italie, accompagné de quinze mille chrétiens qui avaient suivi sa fortune. Bientôt El-Akehal fut assassiné, et Abd-Allah resta seul maître de l'autorité [619].

[Note 619: ][ (retour) ] Amari, Musulmans de Sicile, t. II, p. 341 et suiv. Élie de la Primaudaie, Arabes et Normands, p. 159 et suiv.

Exploits des Normands en Italie et en Sicile. Robert Wiscard.--Nous avons vu que le prince de Salerne, enthousiasmé des exploits des Normands, avait député une ambassade pour décider leurs compatriotes à lui prêter l'appui de leurs bras. Son appel fut entendu, et bientôt une petite compagnie d'aventuriers normands arriva en Italie, sous la conduite d'un certain Drengot (1017). Présentés au pape Benoît VIII, ils furent encouragés par le pontife à lutter contre les Byzantins, qui se rendaient odieux par leur tyrannie et dont l'ambition portait ombrage à tous les souverains de l'Italie centrale. Après avoir, tout d'abord, infligé aux Grecs des pertes sensibles, les Normands ressentirent à leur tour les effets de la fortune adverse et furent cruellement éprouvés par le fer de l'ennemi. Le katapan Boïannès les expulsa de toutes leurs conquêtes et rétablit l'autorité de l'empire jusque sur l'Apulie.

Le pape Benoît VIII appela alors à son aide l'empereur Henri II, qui envahit l'Italie à la tête d'une nombreuse armée; les Normands se joignirent à lui et l'aidèrent à triompher des Grecs. Mais bientôt l'armée allemande reprit la route de son pays, et les Normands demeurèrent livrés à eux-mêmes sans ressources, et se virent forcés de vivre de brigandage et d'offrir leurs bras aux princes ou aux républiques qui voudraient bien les employer.

Sur ces entrefaites, arriva de Normandie une nouvelle troupe commandée par de braves chevaliers, fils d'un homme noble des environs de Coutances, nommé Tancrède de Hauteville, qui, à défaut d'autre patrimoine, avait donné à ses douze fils l'éducation militaire de son temps. C'était un puissant renfort que de tels hommes, et, comme la guerre venait d'éclater entre le prince de Salerne et celui de Capoue, ils trouvèrent immédiatement à s'employer. Plus tard, ils s'attachèrent aux uns et aux autres avec des chances diverses.

Vers 1036, le général Georges Maniakès débarqua en Italie à la tête d'une armée byzantine considérable; il réussit à s'adjoindre les Normands du comté de Salerne et passa en Sicile (1038). Débarqués à Messine, les chrétiens ne tardèrent pas à rencontrer les Musulmans; ils les mirent en déroute, après un rude combat, dans lequel Guillaume Bras de fer, un des fils de Tancrède, fit des prodiges de valeur à la tête des Normands. Messine capitule; puis on assiège Rametta, où les Musulmans ont concentré leurs forces. Maniakès triomphe sur tous les points. Les chrétiens mettent alors le siège devant Syracuse; mais cette ville résiste avec énergie. Abd-Allah reçoit des renforts d'Afrique et porte son camp sur les plateaux de Traïana, au nord de l'Etna. Mais l'habile Maniakès, secondé par les Normands, met encore une fois en déroute les Musulmans.

Sur ces entrefaites, une brouille étant survenue entre Maniakès et le Lombard Ardoin, qui avait le commandement de la compagnie normande, ce chef ramena ses hommes en Italie et appela le peuple aux armes contre les Byzantins. Cependant Syracuse était tombée aux mains du général grec, et bientôt il allait achever la conquête de toute l'île, lorsque, par suite d'intrigues, il fut rappelé en Orient et jeté dans les fers. La révolte éclata dans la Pouille sous l'impulsion des Normands; une partie des troupes impériales furent rappelées de Sicile et les Musulmans respirèrent.

En 1040, les Musulmans se lancent également dans la rébellion, et Abd-Allah, après avoir vu tomber la plupart de ses adhérents, est contraint de rentrer à Kaïrouan, en abandonnant la Sicile à son compétiteur Simsam, frère d'El-Akehal. Les Byzantins sont bientôt expulsés de l'île (1042). Mais la Sicile se divise en un grand nombre de principautés indépendantes, obéissant à des officiers d'origine diverse, souvent obscure.

En Italie, les Normands avaient obtenu de grands succès et conquis un vaste territoire dont ils s'étaient partagé les villes. Amalfi, neutralisée, devint la capitale de ce petit royaume, et Guillaume en fut nommé chef, sous le nom de comte de la Pouille. Mais en 1042, Maniakès, qui avait recouvré la liberté, reparut en Italie, et, comme toujours, la victoire couronna ses armes. Par bonheur pour les Normands, il se fit proclamer empereur et passa en Grèce, où il fut tué par surprise. La ligue normande acquit dès lors une grande puissance. A la mort de Guillaume, survenue en 1046, les frères de Hauteville se disputèrent sa succession, et la ligue fut rompue. Le plus jeune d'entre eux, nommé Robert, arrivé depuis peu en Italie, ayant trouvé tous les bons postes occupés, se distingua par sa hardiesse et les ressources de son esprit; il reçut pour cela le surnom de Wiscard ou Guiscard (fort et prudent). Après avoir guerroyé avec succès en Calabre, il se forma un groupe de compagnons dévoués et courageux. Nous verrons avant peu quel parti il en tira.

Quelques années plus tard, les forces combinées de Gènes, de Pise et du Saint-Siège parviennent à expulser les Musulmans de la Sardaigne (1050). Cette île obéissait aux émirs espagnols et la lutte avait duré de longues années [620].

[Note 620: ][ (retour) ] Amari, Musulmans de Sicile, t. II, p. 367 et suiv. Élie de la Primaudaie, Arabes et Normands, p. 166 et suiv. De Mas Latrie, Traités de paix, etc., p. 21 et suiv.

Rupture entre El-Moezz et le Hammadite El-Kaïd.--Pendant que l'Italie et la Sicile étaient le théâtre de ces événements, une rupture, depuis longtemps imminente, éclatait entre El-Moëzz et son parent El-Kaïd, de la Kalâa, qui s'était rendu entièrement indépendant du gouverneur de Kaïrouan. Par esprit d'opposition, El-Kaïd refusait en outre de suivre El-Moëzz dans son hostilité contre les khalifes du Caire.

Le gouverneur, s'étant mis à la tête de ses troupes, vint lui-même assiéger la Kalâa; mais cette place, par sa forte position, défiait toute surprise. Aussi, après l'avoir tenue longtemps bloqués, El-Moëzz se décida-t-il à signer avec El-Kaïd une sorte de trêve. Il leva le siège, mais au lieu de rentrer en Ifrikiya, il alla guerroyer du côté d'Achir (1042-43).

Comme en Sicile, comme en Espagne, la désunion des Musulmans d'Afrique, en paralysant leurs forces, allait avoir les conséquences les plus graves et favoriser l'arrivée d'un nouvel élément ethnographique [621].

[Note 621: ][ (retour) ] Ibn-Khaldoun, t. II, p. 20 et 46.

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE