CHAPITRE QUATRIÈME
Commentaire sur cette parole du charpentier Séquart:
Et vous croyez que notre Capitaine-Général, notre Jacques Cartier, le hardi gars de Bretagne, aura sa statue é Stadaconé?... Jacques Cartier n'aura pas plus de monument à Stadaconé que de statue à St. Malo, etc.
Qu'ont-ils fait, là-bas, les Français d'Europe? oui, qu'ont-ils fait sur la terre de Bretagne pour garder immortelle la mémoire de Jacques Cartier? Où est le monument de leur découvreur par excellence? Et sur laquelle de leurs places publiques, la grande et forte race de leurs paysans, de leurs marins, de leurs soldats va-t-elle, aux anniversaires historique, saluer sa statue, acclamer son nom écrit en bronze sur un flamboyant piédestal? La parole est à la ville de St. Malo, à la Bretagne, à la France elle-même.
Il y a vingt ans, le 19 février 1868, le romancier Émile chevalier publiait un livre qu'il signait d'un beau titre: JACQUES CARTIER.
"Saluez avec moi, s'écriait-il dans la dédicace de son roman historique, saluez avec moi... le premier Découvreur Français, un Breton, homme de forte souche, de coeur haut et droit, le premier qui ait baisé cette terre d'Amérique!"
Jacques Cartier! l'une de nos illustrations. Ah! le mot est chétif: un de nos génies, devrais-je dire. Et pas une statue ne lui a été érigée chez nous! A lui pas un monument, pas une inscription, pas un symbole de la reconnaissance générale! O Athéniens! Athéniens! En France, il ne se trouve peut-être pas cent mille personnes sachant qu'il a existé un Jacques Cartier.
Eh! bien, ce que je demande pour Jacques Cartier, notre Christophe Colomb à nous Français, l'un de ceux Qui devraient faire marque dans nos annales historiques, l'un des plus ignorés pourtant, ce que je demande, c'est un monument élevé soit à Saint-Malo, soit à Rennes, soit même à Paris,--pourquoi non?--qui transmette désormais à la postérité le souvenir de ce grand homme. Ce que je demande, pour l'honneur de mes compatriotes, et au nom d'un million de Français reconnaissants qui, de l'Atlantique, béniront notre oeuvre, c'est que l'on se mette à la tête d'un mouvement ayant pour but de rendre à l'un de nos plus illustres, de nos plus vertueux citoyens, à Jacques Cartier, l'hommage que la légèreté, plus encore que l'ingratitude, a négligé de lui rendre jusqu'à ce jour.
Une statue à Jacques Cartier, au Découvreur du Canada!
Hélas! trois fois hélas! comme pleure la Tragédie Grecque, le roman patriotique du patriote Émile Chevalier n'a pas eu l'honneur de la centième édition. Cette gloire appartient exclusivement aujourd'hui aux livres scandaleux et obscènes. Vingt années ont passé sur le livre du courageux écrivain qui a réédité Sagard et son Histoire du Canada, vingt ans d'oubli, d'indifférence, et de silence fatal. Le livre est perdu, l'enthousiasme éteint, le rêve évanoui. Nulle part il n'y a de monument! Pas de statue à St. Malo, pas de statue à Rennes, pas de statue à Paris!
Cartier subirait-il donc, et tout entier, le sort effroyable des marins pleurés par le poëte:
Le corps se perd dans l'eau, le nom dans la mémoire?
Ainsi, nous avons un collège électoral qui porte le nom de Jacques Cartier. Il y a, à Montréal, une place Jacques Cartier. Il existe encore, dans notre métropole commerciale, un carré Jacques Cartier, une banque Jacques Cartier une rue Jacques Cartier.165
Note 165: Montréal aurait eu tort d'oublier Jacques Cartier car elle lui doit son nom.
"Après que nous feusmes yssus (sortis) de la dicte ville, (Hochelaga) plusieurs hommes et femmes nous vinrent conduyre sur la montagne cy-devant dicte, qui est par nous nommée, Mont royal, distant du dict lieu d'ung quart de lieues. Et nous estans sur icelle montaigne eusmes veue et congnaissance de plus de trente lieues à l'environ (à l'entour) d'icelle."
Relation du second Voyage de Jacques Cartier, verso du feuillet 26 et recto du feuillet 27.
A Québec, nous avons une division municipale qui porte le nom de quartier Jacques Cartier, un marché Jacques Cartier une rue Jacques Cartier, très bien nommée celle-là, parce qu'elle traverse dans toute sa longueur la presqu'île de la Pointe-aux-Lièvres et nous mène, par le pont Bickell, droit au site de l'hivernage des vaisseaux du Découvreur en 1535-36.
Nous avons encore dans le collège électoral de Québec une paroisse que porte le nom de St. Gabriel de Val-Cartier. Puis encore, dans le même comté, le grand lac et le petit lac Jacques Cartier qui donne son nom à la vallée qu'elle arrose, elle coule dans trois comtés, Montmorency, Québec, Portneuf, avant de se jeter dans le St. Laurent qu'elle atteint près de la paroisse de Cap Santé.
Mais toute cette nomenclature géographique et cadastrale ne suffit pas à la renommée historique du Découvreur.
Aussi, l'an prochain (1889) sur la façade du Palais Législatif, dans une des ouvertures du Campanile dédié à Jacques Cartier, le Gouvernement de la Province de Québec placera la statue, grandeur héroïque, de l'Illustre Découvreur. Certes, le piédestal sera digne de l'oeuvre de notre éminent artiste sculpteur Hébert, car elle dominera à cette hauteur, près de quatre cent pieds, l'estuaire de la rivière St. Charles, de cette historique Cabir-Coubat qui vit entrer dans ses eaux, le matin du 14 septembre 1535, trois petits navires pavoisés aux couleurs de France, qui portaient l'Évangile et l'avenir du Canada!
L'an prochain donc, nous aurons chez nous À Québec, la statue que le patriotique écrivain Chevalier cherchait vainement sur les boulevards de St. Malo, de Rennes et de Paris.166
Note 166: Je sais, de source certaine, que la décoration historique du Palais Législatif de la Province de Québec a été accordée à notre ami M. Eugène Hamel par le Gouvernement de Québec. Cet artiste distingué a déjà préparé les esquisses de deux tableaux représentant, le premier, Christophe Colomb reçu par Ferdinand et Isabelle, après la découverte de l'Amérique, le second, Jacques Cartier à Hochelaga. Ces deux tableaux seront exécutés dans les panneaux dominant, aux salles de l'Assemblée Législative et du Conseil Législatif, les fauteuils des Présidents de ces deux chambres.