LA GRANDE HERMINE.
Je renonce à vous peindre ou à comparer l'étonnement qui me saisit au fermer de la porte. Ce fut une surprise telle qu'elle me pénétra, comme la peur, d'un froid intense. J'eusse été, certes excusable de m'épouvanter devant l'inattendu d'un spectacle étrange comme la fantaisie d'un conte macabre. En face de moi, derrière moi, à ma droite, sur ma gauche, se tenait debout une immense forêt de chênes, superbes de tailles et de ramure.
Si flegmatique que soit le caractère, cela produit une bizarre et singulière impression de tomber, de la sorte, sans transition appréciable de temps et de lieu, au franc milieu d'un bois inconnu, alors que vous croyez bonnement marcher, comme tout honnête citoyen payant ses taxes, sur le trottoir municipal de votre rue, ouverte au centre précis d'une ville bâtie de douze mille maisons habitées par soixante mille âmes (corps inclus). Ce changement à vue, supérieur, et de beaucoup, aux meilleures inventions de la machinerie théâtrale moderne, vous reporte naturellement aux temps légendaires de ces voyageurs arabes qui sautaient, à volonté, de Trébizonde à Bagdad, ou de La Mecque à l'Alhambre, sur un tapis volant... probablement volé.
Rien ne troublait le silence farouche et l'éternelle immobilité de cette sauvage nature. Les troncs gigantesques de ces beaux arbres,42 serrés les uns près des autres comme les soldats d'un régiment marchant à l'assaut sous une pluie de mitraille, semblaient à l'avance rangés en bataille contre les armées à venir du défricheur et du bûcheron.
Note 42: Auprès d'icluy lieu (l'embouchure de la Rivière St. Charles) y a ung peuple dont est seigneur le dict Donnacona et y est sa demeurance qui se nomme Stadaconé que est aussi bonne terre qu'il soit possible de veoir et bien fructiférente, pleine de fort beaulx arbres de la nature et sorte de France comme chesnes, ormes, fresnes, noyers, yfs (ifs), cèdres, vignes aubespines qui portent le fruit aussi gros que prunes de Damas et aultres arbres, soubs lesquelz croist de aussi beau chanvre que celui de France qui vient sans semence ny labour. Relation du Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, feuillet 14, édition 1545.
Ils se rangeaient autour de nous comme autant de gardes vigilantes, de sentinelles attentives à ne pas laisser échapper l'ennemi. Ils nous cernaient de toutes parts, et si étroitement, que leurs cercles compacts semblaient se refermer, se rétrécir, à mesure que nous les regardions.
Nous occupions alors, Laverdière et moi, le centre d'une petite clairière taillée dans l'épaisseur du bois par un feu de tonnerre où les cendres mal éteintes d'un campement abandonné. Dans tous les cas, quelles que fussent les origines d'incendie, la pluie avait eu prompte raison de cet embrasement, car la superficie du plateau découvert ne mesurait guère plus d'un arpent.
Sans la blancheur de la neige réverbérant la lumière raréfiée, l'obscurité de la forêt eût été complète. Et cependant, toute cette haute futaie, absolument nue de feuillage, se trouvait être dans une excellente condition de lumière. Aussi je m'étonnai fort que la lune, alors resplendissante de toute la largeur de son disque, ne vient pas à l'inonder de ses molles et pensives clartés.
Instinctivement, je relevai la tête pour l'apercevoir; concevez, si possible, ma stupéfaction: la lune avait, comme par magie, disparu du firmament. Le soleil s'était-il éteint, notre satellite s'était-il éclipsé? ou bien encore un poète incompris l'avait-il escamoté au profit de sa muse? Je ne sais. Seulement, je reconnus au-dessus de ma tête le ciel astronomique des mois de décembre, les constellations étincelantes de nos superbes nuits d'hiver. Au zénith, le gamma d'Andromède; à l'est, le Grand Chien, les Gémeaux, le Cocher; au sud, le géant Orion, le Taureau, sa Pléiade d'étoiles sur l'épaule (cette même constellation que les Iroquois du Canada appelaient autrefois les Danseuses43), puis le Bélier, l'Eridan, Pégase, le Dauphin, le Verseau; à l'ouest, le Cigne, la Lyre, l'Aigle; au nord, Céphée, Cassiopée, les deux ourses, Hercule et le Dragon. Ce spectacle éternellement beau, éternellement jeune, éternellement grand de l'Infini rayonnant par les mondes stellaires, me frappa d'un tel ravissement, que j'en oubliai d'admiration et ma terreur et ma surprise. Un ciel étoilé! Ce merveilleux décor, après six mille ans de mise en scène, fascine encore jusqu'à l'extase l'oeil humain insatiable de sa féerique splendeur!
Note 43: Les principaux groupes d'étoiles avaient été observés par les sauvages et avaient même reçu des noms. Chez les Iroquois les Pléiades étaient les Danseurs et les Danseuses, la voie lactée portait le nom de chemin des âmes, la Grande Ourse était désignée par un mot sauvage qui avait la même signification. "Ils nous raillent, dit le Père Lafitau, de ce que nous donnons une grande queue à la figure d'un animal qui n'en a presque pas et ils disent que les trois étoiles qui composent la queue de la Grande Ourse sont trois chasseurs qui la poursuivent. La seconde de ces étoiles en a une fort petite, laquelle est près d'elle, celle là est la chaudière du second de ces chasseurs qui porte le bagage et la provision des autres." L'étoile polaire était désigné comme l'étoile qui ne marche pas.
Ferland, Histoire du Canada Tome Ier, pages 139 et 140.
Voici l'origine des Pléiades suivant la légende iroquoise:
Sept petits indiens d'autrefois avaient coutume d'apporter le soir le maïs qu'ils avaient récolté pour en former un monceau, autour duquel ils dansaient aux chansons d'un des leurs placé sur le sommet. Un jour, ils résolurent de faire une meilleure bouillie que d'ordinaire, mais leurs parents refusèrent de leur donner tout ce qu'il fallait pour cela; alors ils se mirent à causer sans avoir soupé. Un d'eux chantait. Devenus de plus en plus légers à mesure qu'ils bondissaient, ils commencèrent à s'élever de terre; les parents s'alarmèrent, mais il était trop tard. La ronde tournoyant de plus en plus haut autour du chanteur, on ne vit bientôt plus que six étoiles brillants, la septième, celle du chanteur, ayant perdu de l'éclat par suite du désir qu'il avait éprouvé de retourner vers la terre.
Et devant cette muraille d'horizon incrustée d'étoiles étincelantes, comme le feu des pierres précieuses dans les ors d'un bijou, je me rappelai que Jean de Brébeuf, le martyr, avait autrefois contemplé la splendeur du même spectacle, telle nuit d'hiver de l'année 1640 où, dans le ciel, aux mêmes clartés rayonnantes, une croix miraculeuse lui était apparue, levée tout-à-coup sur le pays des Nations Iroquoises. 44
Note 44: "L'année 1640 qu'il (Jean de Brébeuf) passa, tout l'hiver, en mission dans la Nation Neutre une grande croix luy apparut, qui venoit du costé des Nations Iroquoises. Il le dit au Père qui l'accompagnoit; lequel luy demandant quelques particularitez plus grandes de cette apparition, il ne luy répondit autre chose, sinon que cette croix étoit si grande, qu'il y en avoit assez (de place) pour attacher non seulement une personne mais tous tant que nous estions en ce pays." Relations des Jésuites, année 1649, ch. V, page 17.
Elle était si grande, si grande, qu'il y avait assez de place pour y clouer non seulement un seul homme, mais encore l'entière population de la Nouvelle-France. Et d'imagination, ou plutôt de mémoire historique, je m'amusais à reconstruire ces prophétiques labarum, cherchant à deviner quels groupes d'étoiles, constellations ou nébuleuses, ses bras immenses avaient traversés.
Comment cette réminiscence, particulière à Jean de Brébeuf, me vint à l'esprit, je ne saurais trop en rendre compte. Elle ne fut, selon moi, que la suite naturelle de la pensée première de Iroquois, laquelle m'était venue au souvenir gracieux de cette fable astronomique expliquant, avec un rare bonheur de poësie, l'origine des Pléiades. Or, rien comme le nom des bourreaux, ne rappelle mieux celui de la victime, alors surtout que le supplicié fut illustre. Cherchez partout, dans l'histoire universelle, au martyrologue de l'Église et nommez m'en un plus fameux que ce premier apôtre des Hurons, le plus stoïque confesseur de l'Évangile au Canada, comme le plus fier témoin du courage humain sur la Terre.45
Note 45: "La constance des deux missionnaires (Jean de Brébeuf et Gabriel Lalemant)--surtout celle de Brébeuf, fut prodigieuse. Il ne donna pas le moindre signe de douleur, et ne fit pas entendre la plus légère plainte; aussi les Sauvages, aussitôt après sa mort, ouvrirent son cadavre et burent le sang que coula de son coeur. Ils le partagèrent entre les jeunes gens, dans l'idée, qu'en le mangeant, ils auraient une partie de ce grand courage." Bressani: Mort du Père Jean de Brébeuf, ch. V, page 256.
Je m'arrêtai longtemps à contempler toutes ces étoiles éclatantes: Sirius, Rigel, Procyon, Bételgeuse, Aldabaran, Castor, Pollux, Bellatrix, Altair, le delta, l'epsilon et le dzêta d'Orion ces Trois Rois Mages, que le Christianisme a cru reconnaître dans cette page incomparable du firmament, la plus belle sans conteste, de l'uranographie. Cette pensée de l'Épiphanie me ramena, par analogie de circonstance et de synchronisme, à ces nuits de Noël d'autrefois si radieuses, où je m'amusais, écolier, à reconnaître, par ces mêmes astres, les constellations dont ils étaient les sentinelles respectives.
Sans la forêt profonde qui m'enveloppait de toutes parts je me serais cru revenu à mon ancien poste d'observation, au promontoire de Québec, sur le plateau même de la cité proprement dite, tant les étoiles me paraissaient occuper une position identique. Bref, je me retrouvais, à moins d'être la victime d'une mystification inouïe, sur le terrain précis du Vieux Marché. Je n'avais donc pas même changé de place; conséquemment, il n'y avait que mon voisinage d'ensorcelé. Réflexion faite, je trouvai ma situation consolante.
Sommes-nous à Québec? demandai-je à Laverdière.
Vous l'avez dit.
Quelle heure est-il?
Minuit sonne.
Quel jour?
Le vingt-cinq décembre.
Cette année? Allons donc! vous plaisantez!
Non pas, c'est aujourd'hui la fête de Noël, l'an du Seigneur 1535. Nous sommes à 350 ans d'hier!
1535! Il paraît que je criai cette date-là un peu haut, car mon interlocuteur eût un froncement de sourcils et dit en me frappant du coude: "Plus bas, s'il vous plaît, nous sommes en pays hostile." Il ajouta presqu'aussitôt:
C'est la forêt primitive, la forêt païenne du Canada sauvage, le royaume de Donnacona! 46 Cassez une branche, et cela suffira pour vous trahir et vous livrer du même coup à un ennemi aussi féroce qu'invisible. 47 Sentinelle, prenez garde à vous! C'est un bon cri d'alarme, et je prie Dieu qu'il vous le conserve vibrant à l'oreille. Sachez, pour ne l'oublier jamais, que chacun de ces arbres cache un anthropophage, ou peut lui-même devenir un poteau de torture48. Le sol indien prête étonnamment à ce genre de métamorphoses horribles.
Note 46: Le lendemain (de la première exploration de l'Ile d'Orléans par Jacques Cartier), le Seigneur de Canada, nommé Donnacona en nom, et l'appellent pour seigneur Agouhanna, vint avecques douze barques accompaigné de plusieurs gens devant nos navires. Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, feuillet 13.--édition 1545.
Note 47: Aux amis qui lui représentaient les dangers d'un établissement à Montréal, avec un trop petit nombre de soldats, sur cette île occupée par une tribu considérable d'Indiens, M. de Maisonneuve répondait: "Je ne suis pas venu pour délibérer, mais pour agir. Y eût-il, à Hochelaga, autant d'Iroquois que d'arbres sur ce plateau (le promontoire de Québec), il est de mon devoir et de mon honneur d'y établir une colonie." Ces fières paroles méritent d'être conservées vivaces dans la mémoire. Elles rajeunissent le sang et le courage.
Note 48: Les Algonquins de l'époque de Jacques Cartier n'étaient pas précisément des agneaux et ne valaient guère mieux que les Iroquois du temps de Frontenac en barbarie comme en férocité. A preuve cet épisode de la Relation de 1535: "Nous fut par le dict Donnacona monstré les peaulx de cinq testes d'hommes, estandues sur du boys, comme peaulx de parchemin. Lequel Donnacona nous dit que c'étoient des Trudamans (probablement les ancêtres des Iroquois) devers le Su qui leur menaient continuellement la guerre." Voyage de Jacques Cartier, 1535-36--feuillet 29.--édition 1545.
Je vous l'avouerai avec candeur, j'aurais mieux aimé que Laverdière m'eût signalé la présence d'un tigre aux environs. Cela m'eût paru moins terrible; car je ne connais pas, dans toute l'histoire naturelle, un fauve plus redoutable que l'homme retourné à la barbarie. Mes yeux sortaient littéralement de leurs orbites, tant je scrutais avec effort les moindres sinuosité de la route, sondant du regard la noirceur des buissons, épiant les arbres, m'effrayant au bruit de mon propre marcher, éprouvant enfin un sentiment analogue aux émotions de ces voleurs novices qui grelottent d'épouvante en regardant dormir le malheureux qu'ils pillent.
A ma droite, à ma gauche, devant et derrière moi, l'immense forêt multipliait ses chênes. A qui m'eût demandé ce que je voyais dans ce bois infini, j'aurais pu répondre naïvement: des arbres, des arbres, des arbres, à la tragique manière de ce Danois célèbre qui lisait, lui, des mots, des mots, des mots. Seulement, ma réponse eût été de beaucoup plus inquiète que sarcastique.
Marchons vite, me dit le maître-ès-arts, il est tard la fête est peut-être commencée.
Et sur ce, Laverdière partit au pas gymnastique, suivant à travers le bois un chemin demeuré pour moi invisible. La neige, durcie au froid, offrait au pied une résistance élastique, ce qui me permettait de suivre aisément mon infatigable guide.
Où allons-nous? demandai-je Au Fort Jacques Cartier, répondit-il, sans tourner la tête.
Puis il ajouta, après trois ou quatre enjambées gigantesques par-dessus des troncs morts: entendre la messe à la Grande Hermine.
Cette nouvelle me causa une grande joie. Et je marchai en conséquence, c'est-à-dire, prestissimo.
C'était merveilleux de remarquer comme le magique sentier s'identifiait, par ses méandres, avec les angles droits et les arcs de cercle du tracé cadastral actuel de nos rues dans la cité. Sans la présence des arbres qui nous enserraient de toutes parts, j'aurais parié que je descendais la rue La Fabrique; puis, tournant à gauche, au premier coude du chemin, je crus m'engager dans la vieille rue St. Jean, car la route décrivait alors une courbe très accentuée. La ligne se redressait ensuite pour se casser encore à angle droit, tournant cette fois à droite. Évidemment je quittais la rue st. Jean pour la rue des Pauvres,49 (la rue de Palais, de son titre moderne). Il y avait 133 cet endroit du chemin, un affaissement de terrain très rapide; puis, toujours descendant, le sentier décrivait, de droite à gauche et de gauche à droite, un grand arc de cercle lequel, tracé sur la neige, eût donné la figure typographique d'un S majuscule parfait.
Note 49: Histoire des Fortifications et des Rues de Québec, par J. M. LeMoine, page 28: "La rue qui conduisait de la rue Saint-Jean au palais de l'Intendant, sur les rives du Saint-Charles, s'appela plus tard la Rue des Pauvres, parce qu'elle traversait le terrain ou domaine dont le revenu était affecté aux pauvres de l'Hôtel-Dieu".
A cet endroit Laverdière s'arrêta court, prêta l'oreille, et frappant du pied avec impatience, il me dit: Nous n'arriverons jamais à temps, prenons la rivière. L'hiver, notre terrible hiver du Canada, l'avait gelée sur toute l'étendue de sa surface; et sa glace vive, bleuâtre et transparente, d'où le vent colère du nord-est chassait la neige, étincelait dans les ténèbres de la nuit comme une armure d'acier.
Je demandai au maître-ès-arts, le nom de cette rivière.
Il me regarda étonné. Comment, s'écria-t-il, déjà égaré?--Les Algonquins de Jacques Cartier nommaient cette rivière Cabir-Coubat, à cause de ses nombreux méandres. Ce mot, dans leur langue, est l'adjectif qui rend cette idée. Le Découvreur du Canada la baptisa Sainte-Croix, en mémoire de l'Exaltation de la Sainte-Croix dont on célébrait la fête le jour qu'il entra dans ses eaux, le 14 Septembre 1535. Quatre-vingt-quatre ans plus tare,50 les Pères Récollets l'appelèrent Saint-Charles, en souvenir de Messire Charles des Boues, ecclésiastique d'une haute piété, Grand Vicaire de Pontoise et Fondateur de leurs Missions en la Nouvelle-France. Ce nom du bienfaiteur a prévalu dans l'histoire, comme sur les cartes géographiques du pays. Rare et précieux exemple de la reconnaissance humaine!
Note 50: En 1619. Les Récollets arrivèrent à Québec au mois de Juin de cette année.
Voici l'embouchure de la rivière, me dit encore Laverdière, allongeant le bras dans la direction de l'est, au fond, cette grande tache d'encre que vous voyez là-bas, c'est le fleuve qui passe. Je fixai durant quelques secondes ce noir qui ressemblait au vide béant de quelque gouffre gigantesque. La neige immaculée du rivage accentuait encore l'intensité de ces eaux ténébreuses, qui n'avaient pour correctif que les blancheurs livides de longs glaçons flottant à leur surface, comme des noyés revenus de l'abîme, et s'en allant à la dérive, de toute la rapidité du courant quadruplée par la vitesse de la marée basse.
Ce fut dans le silence de cette muette contemplation, qu'à l'intervalle régulier d'un glas qui tinte, l'écho agonisant d'une cloche m'arriva, si faible, si dilué, si grêle, si flottant, qu'on eût dit le timbre d'une pendule sonnant dans le vide d'une machine pneumatique. De toute évidence, ce clocher, cette église, devait être prodigieusement éloigné de nous.
J'étais surpris, tout de même, qu'il y eût aux seizième siècle une chapelle catholique au franc milieu de cette forêt païenne. Je m'étonnais davantage que les vieilles relations des missionnaires jésuites l'eussent oubliée. J'allais m'en ouvrir à Laverdière quant deux hommes, surgis je ne sais d'où, passèrent entre lui et moi, silencieusement, comme des fantômes.
C'étaient deux sauvages d'une haute stature. Ils étaient chaussés de mocassins et vêtus de grosses peaux d'ours noirs. Au sommet de leurs têtes, rasées comme un crâne de chartreux, il y avait un panache de plumes d'oiseaux, peintes aux couleurs voyantes du jaune, du vert et du rouge. Leurs bras nus51 étaient piqués de tatouages étranges: profils d'idole corps d'animaux, dragons, couleuvres, tortues, feuilles d'arbres, pinces de canots, le tout confondu en un gâchis incroyable.
Note 51: "Et sont (les sauvages) tant hommes; femmes qu'enfants plus durs que bêstes au froid. Car de la plus grande froidure que ayons veu, laquelle estait merveilleuse et aspre, venaient par-dessus les glaces et neiges tous les jours à nos navires, la pluspart d'eulx tous nuds, qui est chose fort (difficile) à croire qui ne la veu." Voyages de Jacques Cartier, 1535-36: verso du feuillet 31, édition de 1545.
Laverdière répondit à ma surprise par un mot qui la centupla:
Les interprètes de Jacques Cartier: Taiguragny! Domagaya!!
Bien que je fusse à leurs côtés, les deux Algonquins ne me jetèrent pas même un coup d'oeil. On eût dit qu'ils ne voyaient personne. Il traînaient après eux sur la neige une longue tabagane52 chargée de la royale dépouille d'un caribou tué à coups de flèches.
Note 52: Traîneau plat bien connu dans le Canada sous le nom de traîne sauvage. Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier, page 113.
Ils marchaient très vite, dans une direction qui faisait angle droit avec le cours naturel de la rivière.
Où vont-ils? demandai-je à mon guide.
A Stadaconé, cela est évident.
Bien que cela parût évident à Laverdière, je me permis de lui dire: Comment le savez-vous?
Je l'ai appris... à étudier, me répondit le prêtre-archéologue, avec un sourire malin.--Suivez, dit-il.--Et ramassant sur la glace une écorce de bouleau que le vent taquinait outre mesure, il se mit à lire sur elle, ou plutôt à réciter, en la regardant: Ferland, Histoire du Canada, page 27:
"Les sauvages qui avaient été rencontrés par Jacques Cartier au Cap Tourmente revinrent en assez grand nombre à Stadaconé, résidence ordinaire de Donnacona et de ses sujets. C'était un village composé de cabanes d'écorce de bouleau, et bâti sur une pointe de terre qui a la forme d'une aile d'oiseau; elle s'étend entre le Grand Fleuve et la rivière Sainte Croix; à cette circonstance est dû probablement le nom de Stadaconé qui signifie aile en langue algonquine.
"Il est probable que Stadaconé était situé dans l'espace compris entre la rue La Fabrique et le Côteau de Ste Geneviève près de la côte d'Abraham. Il fallait de l'eau pour les besoins du village, et les sauvages n'aiment pas à aller la chercher loin; ici ils en auraient eu en abondance, car un ruisseau passait au franc milieu de la rue La Fabrique; il allait tomber dans la rivière Saint-Charles près du lieu où se trouve actuellement L'Hôtel-dieu. A l'extrémité du terrain un autre ruisseau descendait le long du Côteau Sainte Geneviève."
Rappelez-vous encore le succinct et brief récit du Second Voyage de Jacques Cartier et sa description du site de la bourgade Stadaconé, le futur emplacement de Québec.
"Il y a dit-il, une terre double, de bonne haulteur, toute labourée, aussi bonne terre que jamais homme veist et là est la ville et demeurance de Donnacona et de nos deux hommes qui avaient été pris le premier voyage (Taiguragny et Domagaya, les interprètes) laquelle demeurance se nomme Stadaconé." 53
Note 53: Voyages de Jacques Cartier--1535-36, verso du feuillet 32, édition de 1545.
"Le village sauvage de Stadaconé devait être situé sur la partie du Côteau Ste Geneviève où se trouve maintenant le faubourg St-Jean-Baptiste de Québec."
Mémoires de la Société Littéraire et Historique de Québec.
Le maître-ès-arts ajouta, par manière de réflexion soulignée de reproche: J'avoue qu'il importe peu de savoir le nom du locataire que l'on remplace dans une maison. M'est avis cependant, qu'il existe un intérêt de curiosité... ou même d'estime, à connaître quelle était au Canada l'historique devancière du Québec historique.54
Note 54: On ne sait rien de précis sur le site de la capitale de Donnacona si ce n'est qu'il était à une demi-lieue de la rivière Lairet et qu'il en était séparé par la rivière St-Charles. Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier, page 27.
Au bout de l'Ile d'Orléans se trouvait un endroit convenable pour le mouillage des navires de Jacques Cartier: il s'y arrêta le 14 septembre 1535, le jour de l'exaltation de la Sainte Croix, dont ce lieux prit le nom; c'est la rivière St-Charles d'aujourd'hui. Tout auprès était Stadaconé, résidence royale du chef du Canada, remplacée maintenant par la ville de Québec, dont le faubourg Saint-Jean est assis précisément à l'endroit où gisait l'ancienne capitale des sauvages. D'Avezac--Brève et succincte Introduction Historique à la Relation du Second voyage de Jacques Cartier, xij.
Ce disant, Laverdière, déchirait avec la lenteur gourmande d'un connaisseur qui grignote un bonbon fin, la petite feuille d'écorce que, la pauvrette, n'en pouvait mais de ses morsures. Et regardant ce débris, que le vent allait reprendre et perdre sans retour, je pensais avec deuil à ces annales essentielles, à ces documents primordiaux, à ces archives inestimables de notre pays, aujourd'hui plus égarés et disparus que ce bouleau fragile; non pas réduits, comme lui, à des lambeaux reconstructibles après tout, mais tombés pour jamais en allés pour toujours en une poussière fatalement morte, sur laquelle vainement prophétiserait l'Histoire, car leurs cendres n'avaient pas, comme les nôtres, les promesses d'un réveil, ni la certitude d'une résurrection.
Oh! j'oubliais, s'écria tout-à-coup Laverdière, en se frappant le front. A propos de documents, j'ai quelque chose à vous montrer. Où donc ai-je mis cela?
Puis il se mit à se fouiller avec frénésie.
C'était un spectacle comique que celui de monsieur Laverdière évoluant de droite à gauche et de bâbord à tribord dans les poches phénoménales de sa soutane où ses petits bras disparaissaient jusqu'aux épaules.
Finalement l'archéologue retrouva son papier... dans sa veste.
Et tout aussitôt le Mentor me demanda avec une voix railleuse:
Savez-vous lire? Aussi bien lire que regarder? En vérité vous me répondriez non que je n'en aurais aucune surprise; il y a de par le monde, et ce jourd'hui, tant de gens que lisent sans comprendre, et tant d'autres que regardent sans voir. Ainsi, par exemple, voici le portrait de Jacques Cartier.
L'historien me présenta,... devinez quoi? Une gravure? Nullement. C'était une petite carte géographique qui n'était pas même carreautée d'une longitude et d'une latitude, et sur laquelle était tracé le cours entier d'un petit ruisseau, depuis les premières eaux de la source, figurées par un réseau de petites lignes microscopiques, courant en pattes d'insectes sur la blancheur immaculée du papier, jusqu'es aux coups de crayons plus larges, plus noirs, plus pesants simulant et les plus petites vagues moirées de clairs et d'obscurs, et la vitesse plus accentuée des courants vers l'embouchure à laquelle le dessinateur avait prêté la largeur d'un brin d'herbe.
Ça, le portrait de Jacques Cartier! m'écriai-je avec un éclat de rire incrédule. Allons donc, mais c'est le profil géographique de la rivière Lairet!55
Note 55: La rivière Lairet tire son nom de François Lairet, un des premiers habitants de Charlesbourg qui demeurait près de la petite Rivière. "Paroisse de Charlesbourg", ouvrage de M. l'abbé Chs. Trudelle, page 11.
Qui vous soutient le contraire? Je vous dis seulement que le profil géographique de la rivière Lairet est l'exact profil de la figure historique de Jacques Cartier. Ça, vous y êtes?
Et comme je n'y étais pas du tout: Oculos habent et non vident, s'écria le bon prêtre; encore un qui regarde sans voir. Suivez-moi bien.
Et, pointant, l'un après l'autre, les capricieux méandres de la sinueuse petite rivière Lairet:
Voici le béret, dit-il, et voici le front, voici le nez et voici la bouche, voici le menton et voici la barbe tout le visage enfin!
Muet d'étonnement, pétrifié de surprise, je demeurais ébahis, cloué sur place, devant la stupéfiante vérité de cette découverte.
Elle frapperait d'avantage, remarqua Laverdière, si l'on dessinait un oeil au-dessous de la tempe droite, avec une moustache sur la bouche et quelques coups de crayon pour la barbe. Cet ensemble de sinuosités prête étonnamment bien à ce travail. Tenez, comme ceci.
Et Laverdière se mit à brosser fiévreusement là un oeil, là une moustache, et là un buisson pour la barbe.
C'était bien la même petite carte géographique, avec, au milieu, le profil de la rivière Lairet, courant à avers la blancheur du papier, comme une veine bleue sous la finesse d'une peau transparente.
Et cependant, malgré le plus énergique effort de ma mémoire, ce profil géographique de la rivière m'échappait absolument. Il venait de s'effacer, de se fondre de se perdre tout entier dans un profil humain où la sincérité des contours, la rectitude, la vérité des lignes, l'expression saisissante de la vie particulière aux images photographiques, concouraient étonnamment à donner la netteté lumineuse et le relief hardi des camées.
Eh bien! eh bien! disait Laverdière, avec un doux accent de voix moqueuse, mon Cartier vous paraît-il suffisamment réussi? C'est un portrait d'après Nature! Un bon vieil auteur que je vous garantis classique! Et mon spirituel causeur soulignait d'un silencieux sourire cette boutade narquoise comme la gaieté et fine comme l'esprit de notre belle langue française.
Il y eut été souverainement malhonnête de contredire l'archéologue. Jamais, en effet, caprice plus rare, plus gracieux, plus intelligent de la nature ne m'avait encore été signalé. Oui, trop intelligent pour n'être pas providentiel! Cela me plaisait d'ailleurs d'imaginer et de croire que la Nature, plus aveugle, mais aussi plus artiste qu'Homère, avait eu, comme les prophètes et les plus magnifiques génies, l'intuition éclatante, le miraculeux pressentiment de la Vérité Historique. Et qu'ainsi, à mille ans d'avenir, à cette lointaine et séculaire distance de la conquête du Canada par l'Europe, la Nature avait frappé cette terre à l'effigie de son découvreur. Le merveilleux camée! La colossale estompe! Pièce unique d'antiquité, inestimable monnaie chiffrée d'un millésime centenaire comme les âges géologiques de notre planète. La numismatique retrouvera-t-telle jamais plus belle médaille commémorative? 56
Note 56: Le profil géographique de la Rivière Lairet a été relevé sur la carte officielle du comté de Québec, publiée sous la direction du Département des Terres de la Couronne. C'est la page ou plutôt la planche No. 37, Paroisse St. Roch Nord, de l'Atlas intitulé: "Atlas of the City and County of Quebec", from actual surveys, based upon the Cadastral Plans deposited in the office of the Department of Crown Lands by and under the supervision of H. W. Hopkins, civil engineer. Provincial Surveying and Pub. Co.--Walter S. MacCormac, manager, 1879.
Cette référence au document original permettra aux incrédules de constater à la fois et la vérité de ce profil géographique et la fidélité de sa copie.
Cependant, nous marchions tout le temps qu'il causait ainsi. Tout à coup j'aperçus, à ma gauche, un grand espace libre, large d'au moins vingt toises. On eût dit une router, un chemin de colonisation ouvert par un groupe de hardis pionniers dans l'épaisseur de l'immense forêt. C'était un cours d'eau qui venait se jeter dans la rivière Saint-Charles.
Ce qui me frappa le plus particulièrement dans la physionomie de ce ruisseau fut l'élévation de sa rive gauche s'avançant sur la grève, et jusque dans la rivière, comme un gigantesque soc de charrue. Ses flancs rectangulaires étaient nus et verticaux comme des pans de muraille. Évidemment, la main de l'homme avait essarté le sol à cet endroit, abattu les sous-bois, brûlé les buissons d'épines et rasé les broussailles du rivage.57 Au sommet de l'éminence, sur le plateau même de la berge, une large trouée avait été pratiquée dans les arbres de haute futaie. Le rayon d'abatis était à ce point régulier, qu'il dessinait à travers la forêt un demi cercle parfait. Le compas européen avait dû prendre là des mesures. La coupe symétrique de ce déboisement attestait indéniablement la main d'oeuvre, car les ouragans et les cyclones, malgré leurs vieilles et terribles habitudes de travail, n'ont pas encore acquis une telle précision géométrique. Bourgade indienne ou colonie des blancs (peu importait ce qu'elle fut), il y avait certainement à cet endroit une habitation d'hommes, car là-haut, sur le fond clair-obscur du ciel étoilé se dessinait une palissade aigue, faite de pieux taillés en dents de scie, un rempart véritable que les blancheurs de ses poutres équarries signalaient au loin, et que couronnait l'enceinte de cette esplanade naturelle.
Note 57: On aperçoit encore aujourd'hui, sur la rive gauche de la petite rivière Lairet, à l'endroit où elle tombe dans la rivière St. Charles, des traces visibles de larges fossés ou espèces de retranchements. Voyages de Jacques Cartier 1535. Edition publiée par la Société Littéraire et Historique de Québec, en 1843, page 109.
Avec quelques pièces d'artillerie, cette petite place forte eût facilement commandé les deux rivières, leurs alentours, et résisté victorieusement peut-être à toute la puissance du pays. J'eus la pensée que je me trouvais alors en présence du Fort Jacques Cartier et j'allais m'en ouvrir à Laverdière quand celui-ci m'imposa silence d'un geste. Nous avions doublé la pointe de terre qui dérobait à nos regards l'entrée de la Rivière Lairet.58 Le maître-ès-arts s'arrêta brusquement devant elle, lui tendit les bras avec un élan d'amour passionné, puis d'une voix claire, vibrante de joie comme l'éclat d'une fanfare militaire, il s'écria: "Les trois vaisseaux de Jacques Cartier!" Parole d'honneur! Dumas n'eût pas mieux dit: Mes Trois Mousquetaires!
Note 58: Plus proche du dict Québecq y a une petite rivière (la rivière St-Charles actuelle) qui vient dedans les terres d'un lac distant de notre habitation (celle de Québec) de six à sept lieues. Je tines que dans cette rivière qui est au Nort et un quart de Norouest de notre habitation, ce fut le lieu où Jacques Quartier yverna, d'autant qu'il y a encore à une lieue dans la rivière des vestiges comme d'une cheminée dont on a trouvé le fondement et apparence d'y avoir eu des fossés autour de leur logement, qui estoit petit. Nous trouvâmes aussi de grandes pièces de bois escarrées (équarries) vermoulues, et quelque trois ou quatre balles de canon. Toutes ces choses monstrent évidemment que ça été une habitation, laquelle a esté fondée par les Chrestiens et que ce qui me fait dire et croire que c'est Jacques Quartier c'est qu'il ne se trouve point qu'aucun aye yverné ny basty en ces lieux que le dit Jacques Quartier au temps de ses descouvertures et falloit à mon jugement que ce lieu s'appelast Sainte Croix comme il l'avait nommé, etc., etc.
Oeuvres de Samuel de Champlain, page 156 et 157, chapitre IV, année 1608.
AUTRES RÉFÉRENCES:--Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier, page 26.
Oeuvres de Champlain--Édition de 1632: Livre Ier, chap. II. Le Père F. Martin--Le Père Isaac Jogues--ch. II, page 24.
Alors je regardai tout autour de moi avec stupeur. Aussi loin que l'oeil pouvait atteindre aux limites du cercle d'horizon, il n'y avait rien, absolument rien; sur le ciel étoilé pas une silhouette de mâture, au rivage blanc pas même un débris de carène enlisée dans la neige, avec ses varangues fixées à la quille, comme la gigantesque épine dorsale d'un monstre marin.
Je remarquai seulement sur la glace à la gauche de la rivière, deux constructions de charpentier parallèles au rivage, attenantes l'une à l'autre comme deux vaisseaux voyageant de conserve. C'était apparemment, deux hangars, à toits aigus, sans lucarnes. Sur la toiture de l'un d'eux, au centre, il y avait une cheminée. On apercevait aussi, à l'extrémité nord de cette même couverture, un clocheton de chantier, et dans ce clocheton une petite cloche, la même peut-être que nous avions entendu sonner.
Ils étaient bâtis sur la grève, étroitement adossés à cette muraille naturelle, à cet escarpement si remarquable de la berge, dont Jacques Cartier avait utilisé toute la valeur stratégique en la fortifiant d'un triple rang de palissades et l'isolant de la plaine par des fossés larges et profonds. 59 Immédiatement placés sous le canon du Fort ils n'avaient pas à redouter les assauts ou les surprises que les Sauvages pouvaient tenter contre les Français par les rivières. Car l'hiver, sur la glace du St-Charles ou du Lairet, le chemin était grand ouvert à l'ennemi.
Note 59: Voyant la malice d'eux (des sauvages) doutant qu'ils ne songeassent aucune trahison, et venir avecque un amas de gens sur nous, le capitaine (Jacques Cartier) fist renforcer le Fort tout à l'entour de gros fossés larges et parfonds, avecque porte à pont-lévis et renfort pour le guet de la nuit, pour le temps à venir, cinquante hommes à quatre quarts et à chacun changement des dits quarts les trompettes sonnantes; ce qui fut fait selon la dite Ordonnance. Voyage de Jacques Cartier, édition publiée en 1843 par la Société Littéraire et Historique de Québec, page 52, chapitre XII.
Ces bâtiments, construits en planches grossièrement rabotées, avaient une physionomie rude et misérable et suintaient trop le travail crucifiant, ingrat, acharné, pour ne pas abriter sous leur toit un secret de grande et profonde épreuve. Il en est de certaines masures perdues dans la solitude comme de telles et telles figures humaines qu'il nous advient de rencontrer égarées dans la foule: elles ont, quant vous les regardes bien en face, une expression si déchirante de douleur inconsolable ou de misère horrible qu'il vous en vient à la bouche un goût de larmes avec une irrésistible besoin de pleurer.
J'en étais là de mes réflexions quand Charles Laverdière m'éveilla de nouveau en criant avec enthousiasme: Les Trois Vaisseaux de Jacques Cartier!!! Ici, les caravelles, là-bas, le galion!
Et comme j'hésitais à les reconnaître, Laverdière repartit: Je parie qu'il vous faut aux yeux le corps d'un vaisseau, une mâture complète avec appareil de cordages? Vous ne savez donc pas l'histoire de votre pays?
Très possible, monsieur le maître-ès-arts.
Je ne crois pas absolument ce que je dis là, se hâta d'ajouter l'archéologue, comme pour donner un correctif à la vivacité du mot lâché. Seulement votre mémoire est ingrate... ou mal cultivée. Rappelez-vous que l'hiver de l'année 1535 fut, au Canada, l'un des plus rigoureux du pays, et ce, de mémoire d'homme. L froid y fut terrible et la neige si abondante qu'elle dépassait de quatre pieds les gaillards des vaisseaux de Cartier. La glace de la rivière Sainte Croix mesura deux brasses d'épaisseur, les boissons gelèrent dans les futailles, et le bordage des navires, sur toute sa hauteur, était lamé d'une glace épaisse de quatre doigts.60
Note 60: "Depuis la my Novembre jusques au quinzième d'avril avons été continuellement enfermés dans les glaces, lesquelles avaient plus de deux brasses d'épaisseur. Et dessus la terre, la haulteur de quatre pieds de neige et plus, tellement qu'elle estait plus haulte que les bortz de nos navires: lesquelles on duré jusques au dict temps, en sorte que nos breuvages étaient tous gellez dedans les futailles. Et par dedans nos dicts navires tant de bas que de hault estait la glace contre les bortz à quatre doigtz d'épaisseur. Et estait tout le dict fleuve, par autant que l'eau douce en contenait jusques au dessus du dict Hochelaga gellé."
Voyage de Jacques Cartier 1535-36, verso des feuillets 36 et 37. Édition 1545.
Rappelez-vous encore que Jacques Cartier, une fois l'hivernage résolu, fit enlever les agrès des trois navires pour mieux les protéger contre les intempéries de cette formidable saison de l'année.
Cela fait qu'il est maintenant bien difficile d'apercevoir deux navires ensevelis dans la neige à quatre pieds au-dessous de son niveau;--d'autant plus impossible à l'heure présente, que les charpentiers des équipages ont désarmé leurs vaisseaux, abattu jusqu'aux chouquets les huniers des mâts, abrité enfin sous ces hangars les gaillards les ponts, les embelles61, les dunettes, et les châteaux de poupe, toutes les surfaces de leurs navires, pour les protéger, les conserver davantage intacts de la pluie, de la neige, de la glace, des influences désastreuses du froid sur la ferrure aussi friable à la gelée qu'une lame de verre au premier choc.
Laverdière m'amena au hangar de droite:--Voici la Nef-Générale,62 me dit-il en entrant, la Grande Hermine.
Note 61: Voir Bouillet au mot gaillard: Dictionnaire des Sciences des Lettres et Arts.
Note 62: Probablement ainsi nommée parce qu'elle portait à son bord le Capitaine-Général. "Et depuis nous être entreperdus (depuis le 25 Juin 1535) avons été avec la Nef generalle par la mer de tous vents contraires jusqu'au septième jour de Juillet que nous arrivasmes à la dite Terre-Neuve et prismes terre à Isle-ès-Oiseaulx (Funk Island, à l'est de Terre-Neuve)." Chapitre Ier, page 27. Second Voyage de Jacques Cartier, édition de 1843--et chapitre Ier, verso du feuillet 6, édition 1545.
Oh! qu'il était petit le navire des découvreurs de mon pays! Mais, en revanche, comme il était grand leur courage! Je ne sache pas avoir mieux compris, ailleurs que devant lui, la valeur absolue du mot hardiesse et tout ce que l'héroïque témérité française peut contenir d'audaces, de bravoures et de gloires.
Cent-vingt--soixante--quarante63 tonneaux additionnés ensemble ne donneraient pas la jauge d'un brick de seconde classe. Aujourd'hui l'on part pour l'Europe cigare et sourire aux lèvres, gants et badine à la main. Ce n'est pas que le courage ait décuplé dans les âmes... mais, voyez-vous, le paquebot océanique jauge maintenant six mille tonneaux.64 N'empêche qu'il se trouve sur les quais, au matin de la partance, des naïfs flâneurs qui s'ébahissent d'admiration pour cette morgue de commis voyageurs, à qui le coeur va descendre au creux du ventre avec le premier bercement de tangage.
Note 63: La Grande Hermine jaugeait 120 tonneaux, La Petite Hermine, 60 tonneaux et l'Emérillon 40 tonneaux; soit en tout 220 tonneaux.
Note 64: Le steamer Parisian, de la ligne Allan, jauge 5,400 tonneaux. Actuellement, la même compagnie transatlantique fait construire en Angleterre un paquebot La Numide (Numidian) qui jaugera 6,100 tonneaux. Le cuirassé Bellerophon, en rade de Québec, pendant l'été de 1887, jaugeait 7,550 tonneaux.
Dites-moi, lecteur, la Mer s'est-elle faite plus mauvaise et plus déserte qu'au temps de Cartier? Ou l'Atlantique lui était-il demeuré moins inconnu? De nos jours les navires sont devenus si grands, si forts, si colossaux, si puissants de vapeur, de blindage et de voile, qu'ils semblent amoindrir d'autant les équipages qui les montent, et de taille, et de hardiesse et de courage. Il faut un effort de la raison pour se rappeler que la poitrine et le coeur du marin demeurent aussi larges sur le tillac d'un cuirassé moderne, qu'autrefois ceux des canadiens-français sur les chaloupes pontées d'Iberville! Mais la fortune de César n'a-t-elle été de beaucoup agrandie par la petitesse de la barque, et la galiote à quarante tonneaux, le vieil et caduc Esmerillon65, n'a-t-elle pas un peu rendu le même service à la renommée d'audace de notre immortel découvreur?
Note 65: "En oultre lui face, souffre et permette prendre le petit gallion appelé L'Esmerillon que de présent il (Jacques Cartier) a de nous, lequel est déjà vieil et caduc pour servir à l'adoub de ceux des navires qu'en autant auront besoign." Documents sur Jacques Cartier, page 15, faisant suite aux Voyages de Jacques Cartier en 1534.
A sa fameuse et unique expédition de 1598, le Marquis de la Roche, vice-roy de "Canada, Isle de Sable, Terres-Neuves et Adjacentes" montait un vaisseau si petit "que du pont, dit la chronique du temps, on pouvait se laver les mains dans la mer." C'était un navire découvert, c'est-à-dire, ponté à l'avant et à l'arrière, mais ouvert au centre, comme une chaloupe. La préceinte supérieure était si peu élevée au dessus de la ligne de flottaison que les matelots n'avaient qu'à se pencher sur les bastingages pour puiser l'eau dans l'Atlantique. Traverser l'Océan avec un vaisseau ouvert? Cela donne la mesure de cette belle audace ou, si l'on aime mieux, de cette folle témérité avec laquelle les gabiers de la marine française risquaient, le plus souvent, et le succès et la gloire de leurs expéditions nationales les plus importantes. Et je ne sais laquelle admirer davantage: de l'intrépidité du courage breton ou de la merveilleuse sollicitude d'une adorable Providence fermant l'abîme, par douze cents lieues de chemin, sous un esquif si misérable et si fragile que le premier paquet de mer l'eût fait sombrer en un clin d'oeil.
Dans l'un de ses romans historiques (Jacques Cartier, page 64), l'écrivain Émile Chevalier a confondu le vaisseau du Marquis de la Roche avec celui du Découvreur du Canada. Telle est, du moins, l'opinion d'un archéologue éminent, M. Joseph charles Taché, que j'avais consulté à ce propos et qui me fit l'honneur de la réponse suivante:
M. Émile Chevalier a fait erreur. Il applique aux voyages de Cartier et à celui-ci ce qui été dit du Marquis de la Roche et de l'une de ses barques. J'ai fait mention de cette circonstance dans mes "Sablons" (Histoire de l'Ile de Sable) page 56, de l'édition Cadieux et Derôme. Je ne me remets plus où j'ai lu cela; mais c'est dans un ou plusieurs des écrits du 17ième siècle, qui font mention de l'expédition du Marquis de la Roche. Bien sûr que vous ne trouverez dans aucun mémoire du temps qu'on ait dit cela de Jacques Cartier et de ses vaisseaux. M. Émile Chevalier a fait du défricheur à ce propos, comme sur bien d'autres, si, de fait, il attribue ce dire aux voyages de Cartier ce que je n'ai pas vérifié.
Si vous tenez encore à trouver l'origine de cette chronique vous aurez à consulter Lescarbot, Charlevoix, Champlain, Bergeron, Leclercq. Thévet, Jean de Laët, Guérin, et d'autres peut-être; mais toujours à propos du Marquis de la Roche et non pas de Cartier, etc., etc.
Sans les lumières rondes des hublots, à couleur verte et glauque comme un oeil de monstre marin, j'aurais cru que la nef-générale était abandonnée, tant il régnait à son bord un silence absolu. C'était un silence mystérieux, terrifiant, envahisseur comme l'eau dans une trouée d'abordage, un silence si complet qu'il finissait par s'entendre.
Moins pour obtenir une satisfaisante réponse de Laverdière que pour me rassurer au bruit de ma propre voix, je dis à l'historien:
Où sont donc les Français? Ne trouvez vous pas imprudent qu'ils laissent ainsi des lampes allumées dans le navire sans personne pour faire garde? Si le feu prenait à la caravelle durant leur absence?
Laverdière sourit: Vous croyez le vaisseau abandonné? dit-il.
Franchement, oui.
Et bien! mon cher, il y a cinquante hommes à son bord.
Cinquante hommes?
Tout aussitôt, comme si la Grande Hermine eût voulu donner raison à Laverdière et confirmer sa parole, il s'éleva un grand bruit de piétinement. Cela ressemblait, à méprise, au tapage que fait à l'église un auditoire qui se lève après être demeuré longtemps assis ou à genoux.
Le tumulte d'apaisa tout à coup et je n'entendis plus qu'une voix claire et forte qui lisait avec lenteur des mots insaisissables.
Venez vite, me dit Laverdière.
L'on arrivait de plein pied à bord de la caravelle car sur le rivage, où les Français avaient hâlé la Grande Hermine pour l'atterrir solidement, la neige était tombée avec une telle abondance que sa hauteur dépassait le niveau des bastingages.
Ouvrez l'écoutille, commanda Laverdière. En un clin d'oeil j'enlevai le panneau.
Tout aussitôt une bouffée d'air, chaude et parfumée comme une atmosphère d'église, me frappa au visage. Lubin, Pivert, Rimmel eussent vainement demandé aux savants alambics de leurs laboratoires le secret de cet arôme exquis que Dame Nature (une artiste qui se moque bien de la chimie distillant ses roses et ses héliotropes) composait de hasard, à temps perdu, avec des senteurs de résine, de la fumée d'encens et une bonne odeur de cierges éteints! Le bouquet en était à la fois si pénétrant, si suave, si subtil, que l'imagination se refusant à la croire naturel, le déliait encore, l'idéalisait jusqu'au divin en le voulant émané des paroles évangéliques, vibrantes, accentuées, qui nous arrivaient maintenant nettes et précises par le carré de l'écoutille.
"Et pastores erant in regione eâdem vigilantes et custodientes vigilias noctis super gregem suum. Et ecce Angelus Domini stetit juxta illos et claritas Dei circumfulsit eos et timuerunt timore magno. Et dixit illis Angelus: Nolite timere; ecce enim evangelizo vobis gaudium magnum quod erit omni populo quia natus est vobie hodiè Salvator qui est Christus Dominus in civitate David." 66
Note 66: "Or il y avait dans ce pays des bergers qui veillaient pendant la nuit à la garde de leur troupeau. Et voilà qu'un Ange du Seigneur se tint près d'eux et la Lumière de Dieu les environna de ses rayons et ils furent saisis d'une grande crainte. Mais l'Ange leur dit: Ne craignez pas, je vous apporte la nouvelle qui sera le sujet d'une grande joie pour vous et pour le peuple, c'est qu'aujourd'hui, dans la ville de David, il vous est né un Sauveur qui est le Christ et le Seigneur."
C'était l'Évangile de la première des messes de Noël.
Celui qui lit, me dit tout bas à l'oreille Charles Laverdière, celui qui lit est Dom Guillaume Le Breton, le premier des aumôniers de Jacques Cartier.
Nus descendîmes à pas de loup l'escalier de l'écoutille--un escalier roide comme une échelle--et nous entrâmes dans la chambre des batteries.
Le spectacle qui m'y attendait me frappa d'un éblouissement merveilleux. Tout d'abord je ne vis rien, aveuglé que j'étais par un rayonnement de lumière vibrant avec une extrême intensité d'éclat. Mais cette commotion soudaine du nerf optique n'eût que la durée d'un choc.
Tout aussitôt mon esprit et mes yeux s'arrêtèrent sur un tableau dont la beauté subjuguait à la fois comme une fascination d'extase, sens et facultés.
Regardez bien, regardez bien, me répétait Laverdière avec instance. J'en sais plusieurs qui me paieraient un trésor la faveur de ce spectacle. Ils sont rares, en effet ceux-là qui ont eu comme vous, le privilège de voir les Compagnons de Jacques Cartier.
Puis le Mentor ajoutait: Lescarbot, Charlevoix, Ducreux, Garneau, Ferland on eu cette grande vision historique, mais au prix de quels labeurs, à la fatigue de quelles veilles, à la constance de quelles études ils l'ont achetée! Je vous la procure pour rien; c'est beau, n'est-ce pas, de la part d'un pauvre diable comme moi!
Je regardais avec des yeux démesurément ouverts ces premiers Français, ces audacieux gars de St. Malo, ces maistres compaignons mariniers, pillotes et charpentiers de navires hardiment venus aux terres neuves du Nouveau Monde partager à la fois, l'héroïque aventure, l'audacieux courage, et la gloire immortelle du Découvreur de mon pays. Il gonflait le coeur et mettait du sang plein les veines ce sentiment de joie intense, inexprimable, exubérant comme une sève, que s'empara de moi et me posséda tout entier à la ravissante surprise de ce coup d'oeil. Ces bonheurs trop complets sont dangereux, et je m'explique qu'ils tuent.
Mon enthousiasme et mon étonnement n'avaient qu'un mot pour se traduire: Jacques Cartier! Jacques Cartier! Et dans l'hébétement premier de cette brusque surprise, je me sentais partir irrésistiblement, à la manière d'un ressort qui se détend, à répéter machinalement: Jacques Cartier! Jacques Cartier!!
Et Lui, le Héros, le Grand Capitaine, le Découvreur de mon pays, comme je fus prompt à le reconnaître!
N'est-ce pas qu'il se ressemble? me dit le Maître-ès-arts.
En vérité, il répondait tellement au portrait que j'avais vu de lui autrefois, aux Salles de l'Institut Canadien de Québec, 67 que je crus n instant que le personnage représenté dans cette peinture célèbre avait quitté sa toile, était sorti furtivement de son cadre, pour venir commander, après sept demi-siècles d'absence, le bord de sa nef-générale, tenir une dernière fois parole aux équipages réunis de sa flottille historique.
Note 67: Un éminent peintre Canadien-Français, M. Théophile Hamel, de Québec, a copié sur l'original conservé à St-Malo (France) le portrait de Jacques Cartier. Les quelques privilégiés d'entre mes compatriotes qui ont eu le bonheur de faire la comparaison entre cette copie et le précieux original, sont unanimes à déclarer que le travail du peintre canadien est excellent et reproduit avec une saisissante vérité la figure du Découvreur. La gravure s'est depuis emparée de l'oeuvre de M. Hamel et l'a popularisée dans tout le pays au moyen de vignettes sur billets de banque.
Je ne pouvais détacher mes regards fascinés de cette figure expressive et sympathique où l'intelligence de l'âme, l'énergie du caractère semblaient exclusivement partager tous les jeux et tous les mouvements de la physionomie. Une physionomie étonnamment mobile, lisible à première vue, reflet nécessaire, reflet exact d'un tempérament essentiellement impressionnable et nerveux.
L'oeil, grand ouvert, était d'une couleur et d'une limpidité admirables; on eût cru voir chatoyer un diamant. Les pupilles, larges dilatées, palpitaient à la lumière. Bien que les rétines demeurassent intensément fixes, les paupières, fatiguées sans doute par l'excès même de cette fixité, étaient prises de battements nerveux, de papillotements rapides, inconscients, involontaires.
Ces titillations ne reposaient pas plus l'oeil qu'elles ne l'obscurcissaient. Seulement cette immobilité du regard dénotait bien la vieille habitude des marins accoutumés aux longues vigies, aux coups d'oeil lointains et soutenus aux barres de l'horizon, en plein scintillement de la mer au soleil, dans l'éblouissement d'une lumière rutilante, que fait cuire et pleurer les yeux comme la fumée âcre d'un bois de chauffage.
Comme des brises perdues, ridant au vol la surface d'une eau endormie, les pensées toujours actives, toujours inquiètes de cette intelligence d'élite, moiraient d'ombres et de lumières le front du Découvreur--un front admirable qui eût arrêté le regard blasé des sculpteurs célèbres et ravis les phrénologistes par l'harmonieuse beauté de ses lignes.
Nez long et droit, à narines dilatées, palpitantes elles aussi comme les paupières, humant l'âcre parfum, les senteurs violentes des fortes brises, flairant le vent, comme là-bas, au désert, les fauves d'Afrique aspirent à pleins naseaux l'odeur chaude du sang.
Avec cela, l'attitude d'une personne qui écoute; le cou tendu, l'oeil sec, le corps penché en avant, de toute la hauteur de la taille, à la façon quotidienne des vieux matelots cherchant à deviner dans les première clameur du vent les colères aveugles de la mer.
A première vue, il semblait difficile de rattacher à leurs motifs véritables l'inquiétude de la pose et du regard. Pur cet intrépide audacieux la découverte du Canada n'était-elle pas à la fois l'accomplissement absolu de sa mission glorieuse te l'idéalité atteinte, tangible palpable d'un incomparable rêve historique, le plus enivrant comme le plus ambitieux des songes scientifiques, après celui de Christophe Colomb?
Et cependant, la découverte du Canada, si grand événement qu'elle dût apparaître aux siècles à venir, n'était qu'un incident heureux de l'expédition bretonne-française. Pour Cartier et les autres aventuriers conquérants de son époque, la Route de la Chine demeurait l'idée fixe, le cauchemar permanent, le problème éternel, insoluble et fatal comme les énigmes du Sphinx.
C'était à ce magique chemin des Indes Occidentales, à ce Ouest insaisissable, inaccessible, et sans cesse reculant, comme les horizons de l'Atlantique devant la Géographie triomphante, à ces îles fortunées de Cathay68 et du Zipangu, le paradis de la girofle et de l'épice, que Jacques Cartier songeait; se demandant avec angoisse si le Saint-Laurent arrivait, le plus vite et le premier aux terres du Soleil Couchant, et si le royaume d'Hochelaga, comme celui du Saguenay, n'avait pas vu des hommes blancs vêtus de drap de laine! 69
Note 68: Marco Polo, ou Paolo, est le premier européen qui soit entré en Chine, qu'il nomme Cathay. Le premier également il fait connaître les provinces maritimes de l'Inde. Il parle du Bengale de Guzzurate et donne ce qu'il a entendu dire sur une île nommée Zipangu qui doit être le Japon. Pierre Margry: Découvertes Françaises: Les Deux Indes au XVe siècle, page 81.
Note 69: Jacques Cartier avait raison de craindre et de soupçonner un devancier européen, ainsi que l'atteste ce passage de la Relation de son Second Voyage: Car il (Donnacona) nous a certifié avoir été à la terre du Saguenay en laquelle il y a infini or, rubis et autres richesses. Et y sont des hommes blancs comme en France et accoutrés de drap de layne. Second Voyage de Jacques Cartier 1535-36, verso de la page 40. Sur la foi de ce document authentique Ferland ajoute: "Donnacona disait avoir visité le royaume du Saguenay où il avait vu de l'or, des rubis, et des hommes blancs comme les Français, vêtus de drap de layne." Ferland: Histoire du Canada. Tome Ier, page 36.
A regarder cette bouche impérieuse, et peut-être colère, à lèvres minces, étroitement fermées, tous les vieux termes de commandements navals militaires vous revenaient à la mémoire; des mots secs, des mots brefs, durs et tranchants comme les frappés d'une hache d'abordage, les monosyllabes si courts, des onomatopées si aigues, que jetées à pleine voix dans un fracas de tempête, ces ordres de manoeuvres ressemblent plus à des cris d'oiseaux de mer ou à des craquements de mâture qu'à des intonations de voix humaine parlant un langage humain.
La fine moustache, que l'amiral portait avec un grand air chevaleresque, ajoutait encore à la spirituelle expression du visage. La barbe proprement dite, noire et luisante comme un bois d'ébène, soigneusement entretenue, couvrait, à demi longueur, le menton et le bas des joues. Elle était scrupuleusement taillée à la royale mode du temps; la coupe en était si naturellement exacte que Samson Ripault70 rasant son capitaine et maître devait encore moins regarder au miroir qu'au portrait auguste du grand François Ier.
Le capitaine-général, et avec lui tous les gentilshommes de Saint Malo, avaient, pour la circonstance, revêtu le costume de gala dans la splendeur duquel ils étaient apparus aux regards émerveillés des sauvages d'Hochelaga.71
Note 70: Samson Ripault, barbier. Consulter Documents Inédits sur Jacques Cartier et le Canada, faisant suite à la Relation du Premier Voyage de Jacques Cartier en 1534, pages 10, 11, et 12, édition de 1598.
Note 71: Dans cette solennelle et première rencontre de la race blanche et de la race cuivrée en Amérique du Nord, les Français apparurent grands et beaux comme des dieux aux regards éblouis des indiens. Ils les considéraient évidemment comme des êtres supérieurs, car l'on apporta devant Jacques Cartier, les borgnes, les boiteux, les impotents comme pour lui demander qu'il leur rendit la santé. Consulter le Voyage de Jacques Cartier. 1535-36, feuillets 22, 23, 25, et 26, édition 1545.
A la droite de Jacques Cartier, capitaine-général et pilote du roi, se tenait Marc Jallobert, son beau-frère, de St-Malo, capitaine et pilote du Courlieu; à sa gauche Guillaume Le Breton Bastille, de St-Malo, capitaine et pilote de l'Emérillon.
Venaient après, au second rang, les trois Maistres de nef, Thomas Fourmont, de la Grande Hermine, Guillaume Le Marié, de la ville de St-Malo, de la Petite Hermine, et Jacques Maingard, de l'Emérillon, l'un des quatre fils du parrain72 de Jacques Cartier. Charles Guillot, le secrétaire du capitaine-général, se trouvait à la gauche de ce dernier maître de nef.
Note 72: Le parrain de Jacques Cartier se nommait Guillaume Maingard. Jacques Cartier naquit le 31 décembre 1494. Il était donc âgé de 40 ans quand il découvrit le Canada.
Venaient ensuite--et se tenant sur une seule et même ligne--les gentilshommes de St-Malo; Claude de Pontbriand, fils du Seigneur de Montcevelles, échanson du Dauphin, Jean Gouyon, Jean Poullet, Charles de la Pommeraye, Jean Garnier, sieur de Chambeaux et Garnier de Chambeaux.
Enfin les parents de Jacques Cartier: Estienne Nouel ou Noël, Anthoine des Granches, Michel, Pierres et Raoullet Maingard. Ils fermaient la liste des officiers, gentilshommes et personnages de l'expédition.
Ce groupe, y compris l'apothicaire, Françoys Guitault, et Pierres Marquier, le trompette, qui tous deux servaient la messe, constituait au grand complet le personnel valide des officiers aux carrés des trois vaisseaux.
Derrière lui se tenaient debout les maîtres compaignons mariniers et les charpentiers de navires, lesquels constituaient les équipages proprement dits.
Les matelots que vous voyez là, me dit Laverdière, représentent seulement le personnel valide des trois équipages.
En effet, je me rappelai que les archives nationales consultées à St. Malo estimaient à cent dix hommes la seconde expédition de Jacques Cartier.
Les mariniers étaient rangés, cinq de front sur dix de profondeur, au centre précis du navire; ce qui donnait le chiffre exact de cinquante hommes présents, le carré des officiers et le personnel des gentilshommes malouins inclus. Les marins formaient donc au milieu de la chambre des batterie un long rectangle, de sorte qu'il y avait sur les deux côtés, de tribord et à bâbord, un petite espace laissé libre, un étroit passage courant au ras du vaigrage de la caravelle sur toute la longueur du navire.
Suivez-moi, me dit Laverdière, je vais vous les nommer à la file.
Ce qu'il fit. Et nous nous engageâmes, lui me précédant, dans la coursive de gauche, au ras du vaigrage de bâbord.
Ce rôle d'équipage, le voici:
Pierres Emery dict Talbot, Michel Hervé, Lucas Fammys, Françoys Guillot, Robin Le Tort.--Julien Golet, Jehan Hamel, Jehan Fleury, Guillaume Guilbert, Laurens Gaillot.--Jehan Anthoine, Geoffroy Ollivier, Eustache Grossin, Guillaume Alierte, Guillaume Legentilhomme.--Françoys Duault, Hervé Henry, Anthoine Alierte, Jehan Colas, Philippes Thomas.--Jacques Duboy, Jehan Legentilhomme, Jehan Aismery, Colas Barbe, Goulset Riou.--Legendre Estienne Leblanc, Jehan Pierres, Pierres Jonchée, De Goyelle, Charles Gaillot.--Tous étaient compagnons mariniers.
Puis, quatre des charpentiers de navires:
Guillaume Séquart, Guillaume Esnault, Jehan Dabin, Jehan Duvert.--Enfin le barbier, Samson Ripault.
Parole d'honneur, sans les avoir vus jamais, je croyais les connaître, tant ils portaient des noms contemporains, familiers à mon oreille. Et tout d'abord celui de Jacques Cartier, puis ces autres de Guillaume de Le Marié, le maître de la Petite Hermine, de Guillaume Le Breton Bastille, le capitaine et pilote de l'Emérillon, de Charles Guillot le secrétaire du capitaine-général, des gentils hommes Claude de Pontbriand, fils du seigneur de Montcevelles, Jean Poullet, Garnier et Jean de Chambeaux, de Thomas Fourmont, le maistre de la Grande Hermine, de Marc Jallobert (Jalbert) capitaine et pilote du Courlieu, de Dom Guillaume Le Breton, le premier des aumôniers de Cartier; enfin les noms populaires de Jehan Hamel, Jacques Duboys (Dubois), Goulset Riou (Rioux), Legendre Estienne Leblanc, Geoffroy Ollivier, Guillaume Esnault (Hénault) Françoys Duault, Julien Golet (pour Goulet) Françoys Guillot, Jehan Fleury Estienne Nouel (les Noël actuels), Michel Hervé, Pierres Esmery dit Talbot, Guillaume Guilbert (pour Gilbert), Françoys Guitault, Philippes Thomas, Jehan Pierres, etc., etc.
Ils se ressemblaient tous avec leurs barbes incultes, hérissées, poussées longues pour mieux protéger la gorge et les poumons contre le froid excessif de ce terrible et rigoureux hiver. Ce qui réduisait aux seules expressions du regard tous les jeux de physionomie. Champ lamentablement restreint pour un observateur.
Oui, en effet, je les confondais tous avec leurs yeux bleus, renfoncés dans les orbites, à regards vifs, étincelants d'intelligence... et de fièvre; même pâleur cadavérique au front, accentuée davantage par une abondante chevelure rousse, épaisse comme une fourrure, serrée comme une herbe de cimetière, poussée droit sur le crâne, comme un bois de sapin sur le plateau d'un rocher.
La vareuse, à col large et flottant, ouverte avec ampleur, laissait voir une poitrine bombée, musculaire, osseuse, mais blanche comme une chair de phtisique, une poitrine d'où le hâle était disparu et qui semblait avoir pris, à l'excès même du froid, cette pâleur glaciale de la neige.
Chacun de ces hommes portait un cierge allumé, comme autrefois, aux fêtes de la Chandeleur, le clergé et le peuple dans les églises. Cela répandait par toute la chambre des batteries un flamboiement de chapelle ardente. Et cette vibration, ce rayonnement de lumière parfumée, bénie, produisaient un effet étonnant, immense, la meilleure impression religieuse et artistique de cet imposant spectacle.
N'est-ce pas que c'est beau? me dit Laverdière. Combien la liturgie du catholicisme avait raison! Vraiment! c'est dommage que cette vieille tradition monastique soit tombée en désuétude! Que voulez vous, tout meurt, tout passe. Et le rituel de Bretagne datait du neuvième siècle! Il n'empêche que les canonistes n'ont pas retrouvé depuis, une cérémonie symbolique plus éclatante de Grande Lumière surgie pour éclairer tout homme venant en ce monde!
Événement bizarre! la nécessité, capricieuse comme une artiste, a voulu, cette nuit, que Jacques Cartier rétablit à son insu cette antique observance du cérémonial breton.
Quelle nécessité? demandai-je au maître-ès-arts; je ne vous comprends pas.
La nécessité de chauffer le navire, nécessité impérieuse, urgente à l'extrême, le vingt-cinq Décembre, au Canada! La flamme de ces cinquante cierges suffit à ce besoin et supplée avec avantage au système aussi défectueux qu'insupportable des réchauds et des chaudières à feu.73
Note 73: Ces réchauds et chaudières à feu étaient en grand usage dans les églises et la Nouvelle-France. A preuve: "Il y avait quatre chandelles dans l'Église dans des petits chandeliers de fer en façon de gondole et cela suffit. Il y avait en outre deux grandes chaudières fournies du magasin, pleine de fer pour eschauffer la chapelle (celle des Jésuites), elles furent allumées auparavant sur le pont. On avait donné ordre de les ôter après la messe (de minuit). Mais cela ayant été négligé, le feu prit la nuit au plancher qui était au dessoubs de l'une des chaudières dans laquelle il n'y avait pas au fond assez de cendres, etc." Journal des Jésuites--année 1645--page 21. "Le temps fut si doux (25 décembre 1646) qu'on n'eut pas besoin de réchau sur l'autel pendant toutes les messes (de Noël)." Journal des Jésuites--année 1646--page 74.
Causant de la sorte, Laverdière et moi étions demeurés à l'arrière de la caravelle, tout au pied de l'escalier montant aux chambres du château de poupe, réservée au logement particulier du Capitaine, Pilote du Roi. Poste excellent, en vérité, pour embrasser d'un coup d'oeil, comme des spectateurs au bas d'une église, l'entière physionomie de l'édifice. Avec cela que nous avions profité des moindres accidents de terrain, c'est-à-dire que nous avions escaladé, pour mieux voir, un gigantesque amas de filins. Il y en avait de toutes sortes, chaînes d'ancres, balancines, drisses, cargues, haubans, armures pour les gros câbles; bitords, écourtes, grelins, pour les toutes petites amarres, sans oublier le fil de caret, entassés, accumulés enchevêtrés dans un fouillis inextricable. Et ce fut de la hauteur de cette estrade improvisée que j'aperçus enfin les décorations de la chambre des batteries; toute mon attention avait été jusque là captivée par l'historique équipage de la Grande Hermine.
L'ornementation, bien que modeste, était très élégante. Le peu de travail qu'elle avait dû coûter, prouvait que le maître de céans connaissait la précieuse valeur du temps et le savait appliquer à des travaux plus sérieux qu'oeuvres de décor. J'oubliais d'ailleurs, qu'à cette heure même une terrible surcharge venait d'écheoir aux matelots valides de ce vaillant équipage; que déjà vingt-cinq camarades, atteints du scorbut, nécessitaient de leurs frères d'entre-pont des soins actifs et continus; que le personnel des hommes sains, divisé en deux sections égales, se relevait à tour de rôle pour les gardes du jour et les veilles de la nuit. Ce surcroît d'ouvrages et de peines ajouté aux besognes quotidiennes de la vie, en devait rendre le fardeau écrasant, intolérable.
Des festons de verdure, croisée de branchettes de sapin et de mousses courantes étaient cloués aux baux de la caravelle avec des poignards piqués dans le bois des poutres. Ainsi relevés, à intervalles égaux, ces festons décrivaient au plafond de la batterie de gracieux arcs de cercle, flexibles et parfumés comme des lianes.
Les embrasures des sabords encadrés de verdures plates (un feuillage de cèdre), renfermaient chacune une lettre gothique, écrite avec des grains de porcelaine du pays, enfilés les uns dans les autres comme les coquillages d'une rassade. Au vaigrage de tribord on lisait le mot FRANCE, dont chacune lettre espacée d'un faisceau d'armes blanches, attaché sur le vaigrage dans chaque entre-deux de sabords. Sur le vaigrage de bâbord était écrit "BRETAGNE". Cette porcelaine, bizarrement travaillée appartenait évidemment aux indigènes du Canada. Ceux-ci, je m'en souvins, avaient l'habitude de fabriquer avec ce coquillage (l'esurgny des naturels d'Hochelaga), des chaînettes, des bracelets, des colliers, des pendants d'oreille. Et les sauvages les avaient probablement troqués avec les Français, contre de menus articles de quincaillerie, de verroterie, d'orfèvrerie, couteaux, hachettes, plumets, miroirs, bagues et autres hochets de ce genre.74
En face de moi, tout auprès, sous le tillac du gaillard d'arrière, était dressé l'autel. Il se trouvait placé au pied du mât d'artimon. Imaginez une table, à nappe de lin, s'appuyant à quatre angles sur des faisceaux d'avirons étroitement liés ensemble.
La similitude du décor me rappelait cet autre tabernacle historique, appuyé aussi lui, sur des avirons, où, le matin du 30 septembre 1670 Dollier de Casson célébra la messe en présence des corps expéditionnaires de La Salle et des Sulpiciens au lac Érié.75
Note 74: La plus précieuse chose qu'ils (les sauvages) ont au monde est esurgny--Relation du Second Voyage de Jacques Cartier, page 44, édition 1843.
Les grains de porcelaine leur servaient (aux sauvages) de monnaie, de parures et de gages dans les traités de paix. Ces grains étaient faits de la nacre de certains coquillages marins. Cartier appelle ces coquillages esurgny, les sauvages de la Nouvelle Angleterre les nommaient wampum. Ferland Histoire du Canada; Tome Ier, page 30.
Note 75: On the last of September (1670) the priests made an altar, supported by the paddles of the canoes laid on forked sticks. Dollier said mass; La Salle and his followers received the sacrament, as did also those of his late colleagues; and thus they parted, the Sulpicians and their party descending the Grand River towards Lake Érié, etc. Parkman: La Salle and the Discovery of the Great West. Chapitre II, page 18.
A l'arrière de cet autel portatif, une panoplie gigantesque, composée de toutes les armes des équipages, se déployait en éventail. Dagues à rouelle76 pleines d'éclairs bleus, poignards à manche de cuivre, étincelants comme ors, haches d'abordage aux reflets blancs, tranchantes et aiguisées comme des rasoirs, et bouclées sur le demi-cercle dans des étuis en cuir fauve, mousquets aux canons évasés, tromblons aux gueules épaisses de fer, aciers polis des longues arquebuses, crosses en fonte des pistolets, gros comme les carabines modernes de nos régiments de cavalerie; il y en avait de toutes sortes, et Laverdière, ne me faisant grâce d'une seule pièce, me les nommait une à une, avec la sollicitude gourmande d'un viveur, détaillant à loisir le menu de sa carte. Tous ces engins étranges des dernières guerres de l'âge féodal projetaient en rayons de gloires et de soleils couchants la lumière chatoyante, onduleuse et mouvementée des cierges. Et c'était pour les yeux une véritable joie que suivre sur cette panoplie caractéristique d'arme rutilantes, les feux croisés de ces bâtons de guerre dont la vue seule frappait d'épouvante les sauvages Algonquins.77
Note 76: Dague à rouelle: "Long poignard espagnol garni d'une forte garde en forme de roue." Bouillet.--Dictionnaire des Sciences, des Lettres et des Arts, au mot dague.
Note 77: Et après se être entre saluez, se avança le dit Taiguragny de parler et dit à nostre cappitaine que le dit seigneur Donnacona estoit marry (mécontent) dont le dict cappitaine et ses gens portoient tant de bâtons de guerre (arquebuse) parce que de leur part n'en portoient nuls (aucun). A quoi leur respondit le dict cappitaine que pour leur marrisson (en dépit de leur mécontentement) ne laisseraient à les porter et que c'estoit la coutume de France et qu'il le sçavait bien. Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, verso du feuillet 15, édition 1545.
Au-dessus de l'autel se dressait un baldaquin ingénieusement fabriqué, de toutes pièces, avec les agrès de la flottille. La hauteur du pont était si petite cependant, que l'artiste-décorateur avait été contraint de remplacer le dôme du baldaquin par le ciel du dais, figuré, au-dessus de l'autel par une petite voile rectangulaire, tendue raide comme une banne. Au centre prés de cette banne il y avait, comme une fleur d'architecture dans une voûte d'église, le mot Saint Malo écrit en cordages, avec une torsade d'amures alentour. Trois grandes voiles, rattachées à cette banne sous une bouffante garniture de bonnettes, fermaient comme des draperies, le fond et les deux côtés de ce baldaquin improvisé. Celles de droite et de gauche au lieu d'être relevées, en rideaux de fenêtres, par une patère, retombaient lâches et flasques sur le parquet de la chambre, en voilures de navires séchant à la brise et pendues, comme le linge des buanderies, à toutes les vergues de la mâture.
Ils ont eu là une excellente idée, remarqua Laverdière, de remplacer les lambrequins par et des bonnettes. Elles donnent un bel effet, très naturel. Elles bouffent! elles bouffent!! comme si, dans la précipitation de la manoeuvre et les joies délirantes de la découverte, les matelots eussent mal cargué les voiles, emprisonné, par mégarde, dans leurs plis, un peu de vent soufflé là-bas, en plein Atlantique, par la dernière brise de mer.
Laverdière ajouta: Les bonnettes appartiennent à la Grande Hermine ainsi que la grande voile qui fait draperie à la gauche du baldaquin. Celle de droite, est la misaine de l'Emérillon. La toile du fond, celle qui tombe à l'arrière de la panoplie et sur laquelle les armes se détachent en éventail appartient au Courlieu.
Je le regardais avec étonnement. Eh! comment savez-vous cela, lu dis-je?
Rien de plus simple, s'écria le maître-ès-arts, les trois voilures sont marquées, tout comme un linge de bonne maison, aux armes, aux chiffres, aux lettres de la famille ou de la flotte. Seulement ici, c'est un symbole, une légende qui tiennent lieu de signature.
Et comme je ne comprenais pas encore: Venez voir, dit-il, approchez.
Je marchai avec lui au pied de l'autel. Voyez-vous, dit alors Laverdière, sur la toile grise des bonnettes ce petit quadrupède dépeint à l'encre et qui ressemble à une martre? C'est une hermine. Regardez ici maintenant, on le retrouve encore près de ce ris de la voilure, juste au centre de la draperie gauche du baldaquin. Évidemment ces morceaux de voilure appartiennent à la nef-générale, la Grande Hermine. L'hermine est d'ailleurs l'animal noble par excellence, l'animal héraldique de la Bretagne. Voilà sept cents ans qu'elle en blasonne le manteau de ses ducs et les quartiers de son royal écu.
Regardez maintenant, au fond du dais, cet oiseau dessiné sur la voile.
Et comme je ne l'apercevais pas tout de suite, il me le pointa du doigt.
Effectivement je vis, droit au-dessus de la panoplie, un oiseau peint, d'un noir si intense qu'il se détachait, comme un relief de la blancheur de la voile. IL avait les ailes ouvertes, et dans l'envergure, démesurément déployée, l'artiste inconnu avait mis une telle expression d'essor, une si naturelle et forte image de l'envolée, que j'aurais juré, parole d'honneur, que le geste brusque de Laverdière l'avait fait lever de la panoplie.
On eût dit une alouette, mais une alouette gigantesque, énorme, regardée comme à travers la lentille d'un télescope. Le caractère distinctif de la livrée, la gentillesse des profils, sveltes et gracieux, les doigts triangulaires du pied me le firent de prima abord classer comme une grande famille ornithologique. Mais je repris vite mon opinion aux remarques rectifiantes de l'archéologue. Ainsi, me disait-il, en manière de correctif, le bec, de la'alouette, droit comme une épée, est démesurément long chez cet oiseau-ci, et de plus se recourbe comme un sabre, à la pointe. Les grandes jambes de l'oiseau, à tarses effilées et grêles trahissent évidemment (évidemment pour Laverdière, car je n'ai pas l'honneur d'être ornithologiste) trahissent évidemment la patte caractéristique de l'échassier.
C'est un courlis, me dit l'archéologue, un courlieu, pour parler le vieux français du seizième siècle. Aussi, cette voilure marquée à l'effigie de cet oiseau, appartient-elle à la Petite Hermine. Vous savez, n'est-ce-as, que le nom de Courlieu fut changé en celui de la Petite Hermine, précisément à l'occasion du second voyage de Jacques Cartier? N'empêche que la caravelle porte à toutes ses voiles et à la légende de son château de poupe la symbolique image de son premier nom.78
Note 78: La Petite Hermine portait auparavant (avant 1535) le nom de Courlieu, changé pour ce voyage (celui de 1535). Ferland: Tome I, page 21.
Cette singularité ne vous fait-elle pas songer à l'aventure heureuse d'une belle jeune fille, une princesse du pays des fées, réalisant son rêve dans un mariage aussi brillant u'imprévu, et qui emporterait dans la précipitation du départ, avec son royal trousseau de noces, sa garde-robe marquée aux seules initiales de son nom de demoiselle?
Laverdière attira une dernière fois non attention sur la misaine de l'Emérillon, balafrée comme un visage de vétéran, comptant, celle-là, plus de coutures que celui-ci de cicatrices et de lézardes, une voile toute grise de vieillesse. Elle portait, au coin de l'écoute, le dessin d'un petit oiseau exécuté à l'encre comme deux de l'hermine et du courlis. Seulement l'image en était si pâlie, si effacée par l'usure de la toile, la pluie, le gros temps, le frottement des mains, qu'elle n'était lisible que pour des yeux très vifs et très exercés. L'oiseau, dépeint à sa grosseur naturelle, était de la taille d'un merle ou d'un geai bleu. Le dessinateur l'avait représenté au repos, perché sur une branche.
Ce petit oiseau, me dit Laverdière, est le faucon-épervier des naturalistes. Il appartient à la famille des oiseaux de proie. Il se nomme émérillon, en langue vulgaire et la galiote l'a pris et accepté pour symbole. Un juste emblème du caractère français, ce petit fauve, gai, vif, hardi, étourdi presqu'autant.
Ce fut à ce moment que j'aperçus, à la gauche de l'autel, une petite crédence attifée de linge blanc, de fleurs artificielles, et de lampions, alignés par alternance de couleurs verte et rouge, devant un vieux tableau représentant la Vierge tenant l'Enfant Jésus dans ses bras. C'était une peinture ancienne, une très ancienne peinture sur bois, que les fissures du chêne, les griffades du temps, les stries innombrables de la matière colorante, avaient gâchée affreusement et de façon irréparable, C'était évidemment un panneau de salle, ou bien encore, une boiserie de pilastre conservée comme relique-souvenir de quelque église centenaire de Bretagne, encore plus ruinée de vieillesse que tombée sous les pioches des démolisseurs.
L'église existe encore, me dit Laverdière, lequel, suivant sa louable habitude s'amusait à m'écouter penser, cette boiserie vient du sanctuaire de Notre-Dame de Roquemado.79
Roquemado?
Oui, Roquemado, en Bretagne, aujourd'hui Roc-Amadour80, était au temps de Jacques Cartier comme encore de nos jours, un lieu de pèlerinage célèbre. Il jouissait, par toute la France, d'une renommée extraordinaire, et les miracles qui s'y opéraient égalèrent ceux des meilleurs thaumaturges. Notre-Dame de Roquemado, Jacques Cartier lui fit voeu de pèlerin avec tout son équipage, promettant y aller si Dieu lui donnait grâce de retourner en France.
Note 79: "Notre cappitaine voyant la pitié et maladie ainsi esmeue fist mettre le monde en prières et oraisons et feist porter ung ymage en remembrance de la Vierge Marie contre un arbre distant de nostre fort d'un traict d'arc le travers des neiges et glaces. Et ordonna que le dimanche ensuyvant l'on dirait au dict lieu la messe. Et qua tous ceux qui pourroient cheminer tant sans que malades yroient à la procession chantant les sept psaumes de David avec la litanie en priant la dite Vierge qu'il luy pleut prier son cher Enfant qu'il eust pitié de nous. La messe dicte et célébrée devant le dict ymage, se feist le cappitaine pèlerin à Notre Dame de Roquemado promettant y aller si Dieu luy donnait grâce de retourner en France." Voyage de Jacques Cartier 1535-36, feuillet 35. Édition 1545. Roquemado ou Roquamadou. "Ou pour mieux dire Roque Amadou, c'est-à-dire des Amans. C'est un bourg en Querci, où il y a force pèlerins." Lescarbot.
Note 80: N.D. de ROQUEMADO pour Rocamadour (le roc à St-Amadour), bourg de France (Lot) sur l'Alzon, 133 25 kil. N. E. de Gourdon, chef lieu d'arrondissement à 32 kil N. de Cahors. Rocamadour est adossé à des rochers à pic. 1,600 habitants. Ruines d'une abbaye, qui, selon la tradition contient les reliques de S. Amadour, et but de pèlerinage; antique église où l'on conserve, dit-on, la fameuse Durandal, épée du paladin Roland. Bouillet. Dictionnaire universel d'Histoire et de Géographie, 1874, pages 1618-16, au mot Rocamadour.
Rocamadour est encore un lieu de pèlerinage.
A M. l'abbé Bégin, qui a visité attentivement la Bretagne, je dois beaucoup de reconnaissance pour m'avoir donné l'énigme du mot ancien Roquemado.
Cette boiserie peinte appartenait à la première église de rocamadour, bâtie sous Charlemagne. Le prieur de l'abbaye l'avait donnée au capitaine-général, à son premier départ de St-Malo, comme porte-bonheur et sauvegarde. Avouez que le divin talisman n'a pas menti à son maître.
Elle était bien la contemporaine de Charlemagne la vieille ymage en remembrance de la vierge Marie, avec sa figure écaillée, racornie, envahie à toutes ses rides, comme un visage de centenaire, par une moisissure fine, blanche et déliée. Cela venait autant de l'humidité de la caravelle que du salin de la mer; car la précieuse et sainte relique n'avait pas quitté l bord de la Grande Hermine depuis la course fameuse du hardi navigateur sur l'Océan. Elle était bien de son époque et encore plus en ressemblance des hommes et des artistes de ce temps. Le sens du coloris comme la science du trait, manquaient absolument à cette caricature badigeonnée de couleurs voyantes, heurtées, mal assorties, tracées en lignes roides et grossières, où l'expression du Beau Éternel Divin était traduite par la diabolique hideur de l'Idole.
Et cependant cette peinture claustrale, cette primitive ébauche de l'art chrétien, plus enténébrée que les fresques des Catacombes, était demeurée pendant sept cents ans, et pour des milliers d'âmes, le modèle, l'idéal, le Divin regardé en plein éclat de rayonnement. Cette naïve et rude image de la Vierge du Bel Amour et d'un Enfant, le plus beau des Enfants des hommes, avait ravi plus haut que la passion et jusqu'à l'extase les visionnaires, les ascètes, les contemplatifs religieux qui la voyaient, eux, à la lumière de leurs ferveurs et de leur foi ardente. Encore aujourd'hui n'est-il pas dans la foule, pour vous ou moi seuls, une figure, un visage, un profil, vulgaire, obscur, laid à tous autres, et qui apparaît qui demeure toujours beau, pour vous ou moi qui les regardons dans l'auréole permanente d'une action grande et noble?
J'en étais là de mes réflexions quand une voix mâle, un peu rude à l'oreille, comme à la main le toucher d'un cordage neuf, chanta avec une suave et pénétrante expression religieuse:
Adeste, fideles, laeti, triumphantes;
Venite, venite in Bethleem,
Natum videte Regem Angelorum.
C'était l'Invitatoire de la Fête de Noël, la vieille hymne liturgique, le vieux noël par excellence, un lied centenaire comme le Catholicisme, immortel comme lui, une poésie si belle, que là-haut, dans le Ciel, pendant l'éternité, les hommes de bonne volonté la chanteront en souvenir de la Terre.
L'équipage répétait en choeur le refrain du divin cantique.
Venite, adoremus Dominum.
Et le solo de reprendre:
En, grege relicto, humiles ad cunas
Vocati pastores approperant;
Et nos ovanti gradu festinemus.
Celui qui chante, me dit Laverdière, se nomme Hamel, Jehan Hamel, un hardi gabier, un gaillard redoutable, qui vous connaît sa mâture comme sa gamme et les grimpe toutes deux lestement... un peu plus haut que le bout.
La jeunesse immortelle de l'hymne déguisait mal cependant, au chorus la caducité des voix chantantes, rouillées par la mer comme le zinc de nos clochers, vieilles et rauques dans des poitrines de vingt ans pour avoir trop ciré sans doute, à travers les colères du vent, les commandements de la manoeuvre.
Toutefois, ces voix rudes de matelots disant à l'Enfant-Dieu la plus suave des berceuses étaient exquises. A les entendre les yeux croyaient regarder de mémoire ces naïves peintures, signées par toutes les écoles de l'Art Moderne, où un invalide, un chevronné de cent victoires, chante en sourdine, à travers sa fauve moustache, une dodelinette à bébé qui s'endort.
Et je ne sais quel sentiment de lassitude vous empoignait à l'audition de ce chant caractéristique, s'appuyant aux quantités de la prosodie, aux mesures de la mélodie, avec cette lourdeur accoutumée des marins pesant sur leurs rames et cadençant à leur bruit le rhythme du verset.
A certains moments, ces voix âpres de matelots, entraînées par la chaleur du refrain, accentuaient ce mouvement de tangage avec une telle vérité que le navire, immobile cependant sur son chantier de glace, semblait osciller au roulis d'une longue et pesante lame. L'attitude même des marins me confirmait dans cette illusion presque invincible. Au moindre craquement de la charpente, imitant le cri de fatigue d'un vaisseau qui travaille à la mer, au bruit d'une planche que fendille, au crac d'un clou qui casse de froid, tous les regards se fixaient d'instinct aux sabords fermés du vaigrage, comme si, à travers des volets de chêne épais de cent lignes et bardés de fer comme une cuirasse, il eût encore été possible de voir déferler les vagues et blanchir l'Atlantique.
Et quand le silence, redevenu parfait, envahissait le navire, à la façon des eaux muettes qui filtrent dans la cale et font sombrer peu à peu le colosse, ces mêmes regards s'arrêtaient aux lumières paisibles et douces des quatre cierges brûlant à l'autel avec une bonne odeur de cire d'abeilles. Par attendrissement des pensées heureuses, des larmes chaudes tombaient furtives sur ces barbes hérissées. Des sourires indéfinissables, des rictus étranges contractaient ces bouches nerveuses dont les lèvres bégayantes tremblotaient comme de petits visages d'enfants prêts à pleurer. Ces vieux loups de la Mer, ces gabiers de l'héroïque marine française, encore plus contemporains, au mépris et en dépit de la date, des pirates d'Eric le rouge que des rameurs de Godefroy de Bouillon, croyaient retrouver les feux des navires rencontrés en mer, la première nuit de leur départ, et voguant (les heureux!) sur le chemin qui rentrait en France, tandis qu'eux autres s'en allaient loin d'elle, à la recherche d'une terre aussi douteuse qu'inconnue.
Dans ces petites lumières irradiantes, étoilées, des cierges, empruntant au froid terrible de l'hiver leur blancheur de neige, les extatiques compagnons de Jacques Cartier reconnaissaient les falots des barques soeurs ancrées au fond d'une crique armoricaine; et plus loin, à terre, tout au sommet de la falaise, les petites fenêtres de la chaumière bretonne, la maison paternelle avec ses lucarnes hautes et pointues, scintillantes comme des astres.
Oui, ce que les matelots découvreurs apercevaient, en regardant l'autel du bord et les lumières votives de Notre Dame de Roc Amadour, c'était la vision ravissante du chez-nous dans la patrie, un at home hélas! loin de douze cents lieues.
Comme l'oeil, le coeur humain a ses perspectives. Il place l'objet aimé de ses rêves dans le cadre magique de leurs horizons de manière à ce qu'il lui apparaisse toujours agrandi dans cette lumière enivrante de l'extase. Mais lorsque l'image évoquée représente la Patrie Absente, toutes les tendresses du coeur stimulées par tous les enthousiasmes de l'esprit se dilatent au centuple, grandissent à mesure que les rivages s'effacent, et que la distance augmentant toujours, creuse de plus en plus l'espace interminable, jetant l'infinie profondeur d'un abîme entre le sol natal et le proscrit!
Il ne faut pas chercher ailleurs la raison de ces larmes qui tombent silencieuses et chaudes sur les livres d'heures grand ouverts, mais où l'oeil noyé de pleurs ne lit plus; ne pas expliquer autrement l'abattement, le deuil de ces têtes inclinées, la pâleur de ces fronts que rêvent au chemin de la mère-patrie, sachant que pour eux le reprendre maintenant est plus impossible que retrouver sur l'Atlantique le sillage effacé de leurs trois vaisseaux.
Chez des hommes pour qui les épreuves, les amertumes de l'existence, ne sont que des ombres sur lesquelles s'estompent, en reliefs hardis, les vertus mâles du courage, ces regards atones, cette prostration de la taille, cet affaissement sans ressort des membres dans un corps robuste, cet énervement léthargique des facultés de l'âme, tout ce spectacle eût broyé même un coeur de bronze sous l'étreinte de son désespoir.
Oui, par un jour de si grande allégresse, me disait encore Laverdière, c'est une scène pénible, très pénible, de voir ainsi des hommes pleurer! Et cependant, on sanglote davantage aux foyers de la Bretagne et dans les chaumières de la Normandie. A St. Malo, à Nantes, à Fécamp, à Dieppe, il y a des femmes de marins, des filles de marins, des soeurs de marins des fiancées de marins qui prient à chaudes larmes, dans les églises ou aux chevets de leurs lits, pour les absents bien-aimés; et qui demandent à Dieu, à Notre Dame de Roc-Amadour, à Notre Dame de la Garde, à la Mer elle-même, cette implacable aveugle, éternellement sourde, éternellement inflexible, de leur rendre demain et l'équipage et le navire. Et ce lendemain qu'elles attendent sur la grève appartiendra, peut-être, au premier jour de l'Autre Monde.
Nous allions quitter la nef-générale lorsqu'un grand bruit éclata, comme une rumeur, dans la chambre des batteries. C'était l'équipage agenouillé qui se levait debout, au dernier évangile de la première messe. L'aumônier Dom Guillaume Le Breton lisait de sa belle voix, grave et reposée.
In principio erat Verbum et Verbum erat apud Deum et Deus erat Verbum. Hoc erat in principio apud Deum. Omnia per ipsum facta sunt; et sine ipso factum est nihil quod factum est. Il ipso vita erat et vita erat lux hominum et luix in tenebris lucet et tenebrae eam non comprehenderunt...
Dans le principe était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu. Il était dans le principe en Dieu. Toutes choses ont été faites par Lui; et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans Lui. En Lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes, et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point comprise...
Ça, dites-moi, vous qui aimez l'Histoire du Canada, ces paroles ne vous rappellent-elles pas quelque chose?
Et Laverdière, me parlant ainsi, avait un beau et grand sourire aux lèvres.
A ma grande confusion il me fallut hélas! avouer que ce beau latin-là... ne me rappelait rien.
Alors lui, avec l'emphase doctorale d'un professeur d'université dictant un cours à ses élèves:
Voyage de Jacques Cartier, s'écria-t-il, expédition de 1535--recto du feuillet vingt-sixième de la relation:
"Nostre cappitaine voyant la pitié et foy de ce dict peuple (d'Hochelaga) dist l'Évangile Saint Jehan, savoir: l'In principio, faisant le signe de la croix sur les pauvres malades, priant Dieu qu'il donnast cognoissance de nostre saincte foy et grâce de recouvrer chrestienté et baptême. Puis le dict cappitaine print (prit) une paire d'heures et tout hauttement leut de mot à mot la Passion de Nostre Seigneur. Sy que (de telle sorte que) tous les assistants le peurent ouyr ou tout ce pauvre peuple feirent un grand silence et feurent merveilleusement bien entendibles (attentifs)."
Cet extrait du manuscrit original de Jacques Cartier, Laverdière le récitait si bien que je croyais le voir collationner et suivre à la page de l'édition rarissime le mot à mot de la dictée aussi bizarre que l'orthographe.
Et coupant brusquement, en pleine phrase, la citation commencée, Laverdière passa droit au commentaire, sans transitions aucunes, de la voix du grammairien à la fougue d'un orateur mis en verve par quelque apostrophe victorieusement ripostée des hauteurs de la tribune.
Cortéreal, Verrazzano, Cabot, Pizarre, Cortez, Magellan, Alvarez de Cabral, Vasco de Gama, Americus Vespuce, n'ont pas eu la pensée grandiose de Jacques Cartier. A l'encontre de ses rivaux illustres en gloire humaine, découvreurs comme lui de continents, fondateurs de républiques ou d'empires, le navigateur français estima qu'il valait mieux chercher tout d'abord le chemin du ciel avant de trouver la route de la Chine. Et tandis que l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre se disputaient à prix d'or, à coups de canons et à courses de voiles les primeurs et la primauté des terres neuves d'Amérique, Jacques Cartier, prenant possession du Canada au nom de Jésus-Christ, lisait, en guise de proclamation royale, la Passion du Sauveur du Monde, croyant, en son âme et conscience, ne pas trahir son maître temporel en reconnaissant à Dieu la domination première absolue, l'empire éternel d'un pays plus grand que l'Europe.
Il ne venait pas, il est vrai, apprendre aux naturels farouches de ce sauvage pays l'art infernal des traiteurs, l'amour maudit de l'argent, jamais il apportait, à l'encontre de la rapacité portugaise, l'abnégation évangélique; en retour du féroce esclavage espagnol, l'incomparable liberté chrétienne; et opposait au lucre ignoble du commerce européen de l'époque, l'apostolat, généreux dans tous les temps, des missionnaires catholiques. Il apportait enfin la grande, l'inestimable nouvelle de l'Évangile, pour laquelle seule la Providence avait permis, avait voulu la découverte du Nouveau Monde.
Cette première entrevue de Jacques Cartier avec l'homme indigène de l'Amérique du Nord révèle étonnamment le souci, l'anxiété crucifiante du Découvreur pour le salut des âmes, intérêt dégagé de toute arrière pensée de gains ou de conquêtes. Ainsi, devant la population sauvage tout entière réuni à la bourgade d'Hochelaga,81 Jacques Cartier ne parle-t-il que de Dieu seul. Il ne dit rien de lui-même, ni qu'i il est, ni d'où il vient, ni où il va, ni qui l'envoie. S'il lui advient de parler de son maître, il dit invariablement Jésus-Christ. En l'autorité de François Ier n'en sera pas amoindrie plus tard. Nomme-t-il son pays, il ne dit pas la France, mais la Terre, parce que la Terre, pour l'Évangile qu'il proclame, ne constitue qu'un seul et même pays.
Note 81: Cette entrevue de Jacques Cartier avec les sauvages du royaume d'Hochelaga eut lieu le 3 octobre 1535.
Cette solennelle rencontre de la race blanche et de la race cuivrée, aux bords du St. Laurent, fait naturellement penser à l'aventure d'un sauveteur qui repêcherait en haute mer un naufragé sur une épave. Avant que de le secourir il n'ira pas lui demander son nom, pas plus que le misérable lui demandera le sien pour embarquer à son bord. Quelque chose presse davantage: la vie. As-tu faim? Meurs-tu de soif? Depuis quand? et si l'abandonné n'est pas encore descendu à la dernière phase de l'agonie, s'il peut manger et s'il peut boire, victoire! il est sauvé!!
En vérité l'allégorie en est par trop saisissante. Oui, le Peau-Rouge du Canada, l'anthropophage adorateur d'idoles, avait grand'faim, avait grand'soif de connaître le vrai Dieu. Au commencement, dans le principe, était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et Le Verbe était Dieu. En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes. Quelle aurore! quel soleil levés tout-à-coup sur ce pays où la nuit païenne avait été longue, si longue que pendant quinze siècles complets toutes ses générations d'hommes étaient demeurées assises à l'ombre de la Mort!
A la fois Jacques Cartier lui apprend l'origine de la Vérité, l'origine de la Lumière, l'origine du Temps, pour que plus tard le catéchumène puisse saisir davantage la formidable valeur du mot éternel.
Ah! qui donc inspirait Jacques Cartier dans le choix excellent de cet évangile merveilleusement approprié à la personne, à l'époque et à la circonstance de cette rencontre mémorable? Nul autre que Celui qui parlait autrefois à Moïse dans la voix du Buisson Ardent, celui même qui était, bien avant sa mission dans la Judée, la Sagesse de ses Patriarches et la Science de ses Prophètes. Celui même qui demeure l'Esprit Saint des Apôtres dans l'Église. Jacques Cartier, cet homme qui n'était après tout qu'un marin, apparaît soudainement transfiguré, revêtu de toute la majesté d'un sacerdoce. Si bien que les aumôniers de l'équipage, ne sent plus dans la solennité de cet événement capital que les ombres pâlies, les figures éteintes, les personnages effacés d'un ministère suprême que Jacques Cartier seul exerce!
Coïncidence providentielle! à soixante-treize ans de distance, il se trouvera un homme pour reprendre et poursuivre la grande et fière tradition du capitaine Malouin sur la préséance de l'autorité chrétienne. Samuel de Champlain, le fondateur de la première ville du Canada, l'historique cité de Québec, avait coutume de dire que le salut d'une âme valait mieux que la conquête d'un empire et que les rois ne doivent songer à étendre leur domination dans les pays infidèles que pour y faire régner Jésus-Christ.82
N'est-ce pas que le Père de la Nouvelle-France continuait à la fois le rôle et la mission de son Découvreur?
Ce fut sur cette réflexion consolante que je quittai avec Laverdière le bord de la nef-générale: Grande Hermine.
Note 82: Hubert Larue: Histoire Populaire du Canada, page 50. Et le Père Marquette, l'immortel explorateur du Mississipi, ne trouvait-il pas dans l'âme baptisée d'un petit enfant une récompense surabondante à ses travaux apostoliques? C'est lui qui, revenant des sombres forêts où il avait découvert le Père des Eaux, écrivait dans sa relation:
Quand tout le voyage n'aurait valu que le salut d'une âme, j'estimerais toutes mes peines bien récompensées, et c'est ce que j'ay sujet de présumer, car lorsque je retournai nous passâmes par les Illinois, je fus trois jours à leur publier les mystères de notre foy dans toutes leurs cabanes, après quoy, comme nous nous embarquions on m'apporta au bord de l'eau un enfant moribond que je baptisay un peu avant qu'il mourût par une providence admirable pour le salut de cette âme innocente.