LA PETITE HERMINE
Nous traversâmes l'espace qui séparait le Courlieu de la Grande Hermine, puis, après avoir soigneusement refermé sur nous l'écoutille de la Petite Hermine, nous entrâmes dans la chambre de ses batteries.
Je me crus transporté dans une salle d'hôpital, tant le spectacle qui m'y attendait me parut être la photographie saisissante des infirmeries plaintives et des dortoirs sans sommeil de l'Hôtel-Dieu. Trois lampes d'habitacle suspendues par des chaînettes aux baux de la caravelle éclairaient mal cette chambre de batterie où des grabats remplaçaient les canons.83 Les volets blancs des sabords, soigneusement fermés et calfeutrés d'étouppe contre le froid du dehors et les courants d'air, simulent à se méprendre, dans le vaigrage du vaisseau, les petites fenêtres percées dans une muraille d'hospice. Sur les deux côtés de la caravelle, la tête au flanc du navire, étaient rangés des lits, et sur ces lits, des moribonds couchés de file comme les morts d'un champ de bataille au fond de la tranchée profonde. Cette comparaison sinistre m'arrivait naturellement à l'esprit en regardant ces grabats misérables ces matelas crevés à tous les angles, ces draps en toile à voile, gris de vieillesse et de service, des linceuls et des suaires jetés en guise de courtepointes sur les épaules des malades. Le joli linge! la délicate attention!
Note 83: Pendant l'absence de Jacques Cartier à Hochelaga, un retranchement avait été élevé autour des navires et armé de pièces de canon, de manière à être aisément défendu contre toutes les forces du pays. Cette précaution était dictée par une sage prévoyance, car, pendant l'hiver, il s'éleva quelques nuages, passagers il est vrai, entre les habitants de Stadaconé et les Français alors réduite à un déplorable état de faiblesse. Ferland, Histoire du Canada, page 33.
Quelque chose de particulièrement triste à regarder étaient les mouvement nerveux, impatients et colères de tous ces corps étendus dans des poses accablées, plus encore fatigués de leurs insomnies que de leur mal et, si rapprochés les uns des autres, que les somnolents heurtant les endormis les éveillaient à leur tour. Et les malades brusquement arrachés à leurs rêves auxquels je les entendais répondre avec des paroles épaisses de sommeil, s'allongeaient lentement, dans une convulsion comparable aux derniers spasmes du pendu qui étrangle au bout de sa corde cherchant la terre du pied. D'autres, tournant leur oreiller d'une main inconsciente, se rendormaient fiévreux. Partout, et dans chacun de ces corps, l'âme déjà inquiète, s'agitait, se tournait et retournait avec eux, cherchant quelque part, dans sa propre demeure, un recoin où elle pût se retrancher avec avantage contre la terrible ennemie, et, finalement, ne point partir!
Comme ils sont entassés! m'écriai-je.
Il a fallu, me répondit Laverdière, transporter sur le Courlieu les malades de la Grande Hermine, afin de préparer le bord e la nef-générale pour la fête de Noël et la célébration des Messes de Minuit. Sans une raison aussi majeure cet encombrement serait intolérable. Devinez combien ils sont?
Au moins vingt-quatre.
Bien touché, vous avez fait mouche.
Une belle démonstration n'est-ce pas du dicton populaire: tassés comme harengs en caque?
Mais alors ces pauvres diables ne sont pas atteints de maladie épidémique?
Nullement; leur mal frappe au visage comme le soldat du César. Regardez ces malheureux à la bouche.
Et pour ne pas être entendu des marins que j'écoutais geindre, il me dit, très bas, à l'oreille: "Le scorbut!"
Je m'expliquai de suite l'odeur nauséabonde flottant sur cette atmosphère toute épaissie par les exhalaisons de l'huile rance et la fumée aveuglante de grandes chaudières allumées au-dessous de nous, dans la cale, pour chauffer le navire.
C'est une hideuse maladie, chuchotait le maître-ès-arts. Les gencives enflent comme une chair corrompue, se couvrent de tumeurs et d'ulcères. Puis des végétations charnues, molles, spongieuses, croissent en forme de champignons, se développent à la surface des plaies vives. La bouche devient un cloaque et l'air qu'elle aspire est si fétide qu'il empoisonne le malade. Les hémorrhagies passives, les ecchymoses pullulantes, les atroces douleurs cancéreuses de la tête précipitent la catastrophe finale.
A ce propos, Laverdière me racontait qu'il y avait des scorbutiques tellement exaspérés par l'intensité de leur mal qu'ils ne voulaient rien entendre aux consolations de l'aumônier et pourraient leur désespoir jusqu'au blasphème.
Alors Dom Anthoine (c'était le second des aumôniers de Cartier), s'arrêtait au chevet de leur lit, se mettait à genoux, guettait avec anxiété la minute de prostration nécessaire à ces crises d'extrême violence. L'instant venu, il élevait son crucifix dans une bonne lumière à la hauteur des yeux du malade, puis, avec cette chaleur entraînante du missionnaire trouvant dans sa ferveur d'apôtre l'art de bien dire des rhétoriciens:
Regardes donc Celui-ci, s'écriait-il avec une émotion irrésistible. Il est toujours cloué!
L'on ne connaissait pas encore de parade à ce coup droit de l'éloquence naturelle; aussi frappait-il inévitablement au coeur. L'âme blessée, harcelée sans relâche par les atroces douleurs du corps lui-même irrité comme une plaie vive, se rassérénait tout à coup. Ses mauvaises raisons de colère lui échappaient, comme la suite d'un rêve dans la mémoire d'un homme qui s'éveille, et sa haine, si corrosive qu'elle fut, se fondait en larmes attendries et repentantes. Toute la générosité de ces loyales et fières natures, un instant refroidie au contact d'une longue misère, se réchauffait à cette ardente parole de charité chrétienne.
Ce spectacle vous émeut, me dit Laverdière, voilà un mois qu'il dure et l'Histoire du Canada nous apprend qu'il va continuer encore bien longtemps. Des cent-dix hommes qui sont ici, vingt-cinq84 partiront par le sabord.
Note 84: "Durant lequel temps (du 15 novembre au 15 avril 1536) nous décéda jusques au nombre de vingt-cinq personnes des bons et principaux compaignons que nous eussions." Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, feuillet 37, édition 1545.
Le maître-ès-arts se pencha sur un malade, le premier voisin du sabord de chasse, à tribord--Celui-ci, ajouta-t-il, se nomme Thomas Boulain;--le suivant, s'appelle Guillaume Bochier, de St. Malo; les autres les gars de tribord, Jullien Plantirnet, Jehan Go, Lucas Clavier. Toute cette bande et les précédents, appartiennent à l'équipage de l'Emérillon.
Nous nous en allions de la sorte, en direction de la poupe, lui nommant toujours, et moi toujours écoutant. Nous suivions l'étroite allée laissée libre au milieu de navire. J'avais dépassé le grand mât de la caravelle lorsqu'un bruit sec, celui d'une clé débarrant une serrure me fit tressaillir. L'on eût bien dit un tromblon que l'on arme. Presque aussitôt une porte s'ouvrit, et j'aperçus par son embrasure, au fond d'un appartement particulier, un gros cierge allumé sur un haut candélabre (un chandelier d'église probablement), et dont la lumière brillante allongea de suite sur le parquet de la chambre les boiseries du cadre de la porte. Cette cabine était située, à l'arrière du mât d'artimon, au centre précis du château de la poupe. Quel personnage l'occupait? Je ne fus pas longtemps à me le demander, car tout aussitôt je vis sortir un prêtre revêtu d'un surplis dont la blancheur semblait, à elle seule, éclairer le recoin ténébreux où gisaient les scorbutiques. Le fil d'or de son étole scintillait à la lumière et dessinait en rayons les arabesques de la broderie, un chef-d'oeuvre de travail fin et de goût artistique. Ce miroitement de l'habit sacerdotal rappelait bien l'étincelle dorée des épaulettes militaires, et ce petit détail faisait penser que la chamarre de l'homme de guerre eût bien drapé ce soldat de la paix.
Dom Anthoine, me dit Laverdière, le second des aumôniers de Jacques Cartier; celui dont je vous ai parlé tout à l'heure à propos du crucifix.
C'était un homme d'un grand air, de taille haute et droite comme la flèche d'un clocher. Sa figure douce te sympathique avait une telle expression de jeunesse que le regard s'étonnait de la blancheur précoce des cheveux comme des rides profondes du visage.
Je le vis se pencher sur un grabat, prendre la main inerte d'un malade endormi, puis, avec une voix caressante comme la câlinerie d'une mère qui éveille un enfant paresseux:--Étienne, Étienne, dit-il.
Le scorbutique ouvrit des yeux hagards.
--Je viens vous annoncer une grande et bonne nouvelle.
Laquelle donc?
Je vous apprends la naissance du Christ, venu cette nuit même sur la Terre pour souffrir encore plus que vous!
Pourquoi m'éveiller, soupira le malade, je me croyais en Bretagne!
Et le marin, retournant à son rêve, se rendormit en balbutiant: "Landerneau! Ah! mon village!"
L'aumônier voulut lui parler encore, lui demander pardon de l'avoir éveillé de la sorte, mais le patient lui tourna le dos, s'enfonça la figure dans l'oreiller et se prit à sangloter amèrement.
L'homme qui pleure sur son grabat, me dit Laverdière, se nomme Étienne Reumevel.85 A soixante ans ce gabier a le coeur d'un mousse. Grâce à Dieu, les cordages et la manoeuvre ne lui ont durci que la main! Quels reproches se ferait Dom Anthoine à l'égard de ce malheureux, si la navrante pensée lui venait maintenant que ce dormeur ne verra pas le premier jour de l'année prochaine. L'on n'éveille pas les condamnés à mort la nuit de leur exécution; l'on attend au matin pour cela.
Note 85: ou Princevel.
Les paroles de mon interlocuteur donnèrent-elles à Dom Anthoine le pressentiment de la sinistre vérité? Je ne sais trop, mais je remarquai de suite que l'aumônier, demeuré debout, immobile, au chevet d'Étienne Reumevel, reculait lentement de son lit, honteux comme un coupable qui aurait manqué l'occasion de son crime, et s'éloigna sans n'oser plus regarder personne.
Ceux qu'il passe sans arrêter, je les connais me dit encore Laverdière. Le premier voisin de Reumevel, à gauche, est Jehan Jacques Morbihen, le suivant Louys Douayrer, le troisième. Bertrand Apvril; tout auprès Gilles Staffin86 tous du bord de la Grande Hermine. Ils ne font que semblant de dormir, ceux-là, car ils ont tous ensemble remué dans leurs lits quand le Breton a dit "mon village". Tiens, voyez plutôt, le gars de Morbihen qui tourne la tête; comme il suit l'aumônier du regard! Un oeil d'espion!
Note 86: ou Stuffin.
J'aperçus en effet, au ras de la couverture, ramenée sur la bouche comme un cache-nez, deux yeux noirs, ardents de fièvre et d'intelligence, et qui laissaient échapper, par mégarde sans doute, sur la courtepointe en toile à voile, deux grosses larmes.
Cette nuit, remarqua Laverdière, cette nuit tous les gars des équipages sont aux hameaux de la Bretagne, de la Normandie, du Dauphiné, de la Gascogne. Il n'y a ici que des corps inertes, des cadavres d'où les âmes et les coeurs sont partis. Ah! dans un pareil silence, si quelque vigie grimpée là haut dans les hunier criait tout à coup: Bretagne! Bretagne! toute l'infirmerie serait deb out, et, comme le Paralytique de l'Évangile, ramasserait son grabat.
Je regardais toujours l'aumônier venir à nous. Il s'avançait, à pas éteints, levant timidement les yeux à la tête des lits, comme s'il eût redouté maintenant de rencontrer ceux des dormeurs. Il passait tout auprès de moi, quand, soudain un matelot se mit sur son séant, par un mouvement si brusque que Dom Antoine se recula pour l'éviter, tant il crut qu'il se levait debout.
Mais l'homme demeura immobile.--Celui-ci me dit l'archéologue, est non seulement le compatriote, mais encore le concitoyen de l'aumônier. Ils sont tous deux de St. Brieuc. Leurs familles habitaient des maisons voisines sur la même rue, celle de la Mouette. Ce marin porte un nom étrange, Yvon LeGal.87
Note 87: Quelque étrange que soit ce nom, je l'ai retrouvé sur le rôle d'équipage du Henri IV, l'un des paquebots de la ligne Bossiëre, compagnie française transatlantique. Ce steamer étant venu en collision, dans le port de Québec, le 3 juillet 1887, avec la barque Wylo, il s'en suivit un procès célèbre devant la Cour d'Amirauté. O, l'un des témoins entendus en faveur du Henri IV, se nommait Le Galle;--Augustin Le Galle de St-Brieuc, France, marin, âgé de 39 ans.
Ce brave matelot aurait sans doute été fort étonné si on lui eût appris qu'un de ses ancêtres a découvert le Canada et qu'il dort peut-être son dernier sommeil sous l'estuaire de la petite rivière Lairet, avec vingt-quatre autres bons compagnons de mer, restés chez nous à cause du scorbut.
Quelle heure est-il demanda le scorbutique.
Vingt minutes à l'Horloge Virante,88 lui répondit l'aumônier, avec un beau sourire.
Note 88: Orloge Virante, c'est-à-dire, minuit. Le temps était mesuré avec des sabliers. "Et depuis le dit jour, 30 août, jusques à l'orloge virante, fîmes courir environ quinze lieues jusques le travers d'un Cap d'Isles basses que nous nommâmes les Isles Sainct Germain." Voyage de Jacques-Cartier, 1535-36, page 28, ch. Ier, édition de 1843; verso du feuillet 7, édition de 1545.
--Aujourd'hui la Fête de Noël! Le jour est fériau,--Na, unau, nau! Da-oui! C'est un bon cri de joie là-bas! mais ici, comme il fait mal à la bouche! Te souviens-tu d'un Noël d'il y a dix ans, d'un blanc Noël d'autrefois, celui de 1525? Tu chantais la messe à St. Brieuc cette nuit là, et, comme ça promettait d'être plus solennel que d'habitude, le père avait sonné le départ pour la cathédrale trois gros quarts d'heure avant le temps; ce qui nous fit perdre les carillons de tous les clochers de la ville. Mon petit frère Genhic, en toilette neuve d'enfant de choeur, soutanelle rouge et surplis à ailes, tout frangé de dentelures, servait d'acolyte avec Mérault, de la Grève. Je me tenais moi, dans le bon coin, entre le père et la mère. Devant moi, mes soeurs bessonnes, à genoux, sur les talons de leurs petits sabots ferrés, dormaient, tandis que tu prêchais trop longtemps à l'Évangile. A droite, Simonne, la fiancée de Bertrand Samboste; à gauche Isabelle la mienne. Terr-i-ben! Je vois tout cela d'ici.
Puis Le Gal regarda Samboste qui dormait à son côté, sur le grabat voisin: Pauvre Bertrand, dit-il, comme il ronfle. Il me prend une envie, une démangeaison de l'éveiller, rien que pour lui demander s'il rêve à ça!
Ecoute encore. Après la messe, à la sortie, une querelle terrible, une prise de bec épouvantable entre le père et Pierres Soubeyrol, à propos d'un bout de chandelle que le susdit Pierres lui avait, paraît-il, volé à l'église, en se prosternant sur le fanal du père, à l'Élévation. Oh! la bonne farce!
Toutes les histoires des grand'pères, des grand'grand'pères, et des arrière grand'grand'pères ressassées en plein vent, des mauvaises paroles, grosses comme la tête, des éclats de rire qui sonnaient fort comme des trompettes. Tous les gamins de la foule accourus faisaient un beau grand rond autour de nos deux querelleurs. Da-oui! l'on se serait cru à la foire devant les saltimbanques qui se désossent ou les bouviers de Roc-Amadour qui se battent.
Il fallut voler un cierge pour rallumer la lanterne. Maître Genhic fit le coup. C'était un bon apôtre et l'on n'est pas acolyte pour rien. A tous les recoins de la rue une bourrasque endiablée soufflait le lumignon. Fallait rallumer, c'est-à-dire, battre le briquet. Et tandis que je courais m'accroupir le long d'un mur, sous un porche, avec le damné fanal, Mérault, le galant le plus éveillé de St-Brieuc, parlait à mon amoureuse avec un sourire... et des yeux! Terr-i-ben! comme je le regardais. Je n'entendais pas un traître mot, ce qui ne m'empêchait pas de tout comprendre, et le sang de me siffler aux oreilles. Je battais le briquet avec rage... sur la tête du fanal. Le vieil Yvon criait: Prends donc garde, ça cent ans! Mon brave homme de père cachait alors le bijou sous son manteau: ce qui nous procurait le double avantage de marcher à l'aveugle et de recevoir les boules de neige sur la tête.
Finalement, un maître coup; les vitres que cassent, le briquet qui s'égare, au fond de mes poches, le père que se trompe de porte, et toute notre bande joyeuse qui entre chez vous, Anthoine, prendre le réveillon. O la bonne farce! Da-oui! En a-t-il fallu manger de vieilles salaisons pour changer, comme cela, un aussi bon sang en scorbut!
Et tandis que la gaieté de cette pensée gauloise s'effaçait dans l'esprit d'Yvon LeGal avec le sourire furtif de se lèvres malades, le Breton regardait fixement la flamme de la bougie, comme si la vision présente de ces choses lointaines se fut jouée, avec un vol silencieux de phalène, dans le rayonnement de sa lumière.
LeGal ajouta d'une voix grave: Il y a de cela dix ans! Que le temps passe vite! Voilà neuf ans que tu es missionnaire et voilà sept ans que je suis marin. Les bessonnes ont quitté la maison: L'aînée en Picardie, la cadette en Lorraine, mariées toutes deux à des paysans qui n'ont pas sous les yeux, Dieu merci, en labourant leurs champs, le spectacle dangereux de la Mer. Le petit Genhic, l'enfant de choeur de St. Brieuc, est soldat. Moi, je me suis amusé à courir les grèves de Bretagne, à voir partir les grands vaisseaux, à me demander où ils allaient quand on les regardait à l'horizon disparaître. Tu sais où cela m'a mené?
Des quatre enfants que nous étions à la maison paternelle, pas un cette nuit avec la vieille mère!
Il y a bien ma femme, l'amoureuse de 1725, la même en dépit de Mérault, de Mérault qui n'a pas eu Simonne, et puis ta sainte mère à toi; mais des femmes ensemble, c'est encore pis, ça s'encourage à pleurer. Elles doivent être à cette heure à la maison, ou bien peut-être à l'église, récitant leur chapelet, le visage à l'Océan; car, sans injustice, elles doivent penser davantage à ceux d'entre nous qui sommes les plus perdus. Douze cents lieues des terres de France, dis donc Anthoine, c'est trop loin, même pour un exil! Comme le bon Dieu a soufflé sur nous avec colère! Il n'y a pas de feuilles mortes plus dispersées que les nôtres, et dans les arbres de cette sauvage forêt canadienne il n'y a pas de nids plus vides que le chez-nous de St. Brieuc!
Pauvre père Yvon! Quand il passa dans son cercueil le seuil de notre porte, nous nous en allions dans la rue, la mère, les soeurs, Genhic et moi, titubant de douleur comme des gens ivres, criant de chagrin, inconsolables, désespérés et nous disant les uns aux autres qu'il n'y aurait jamais à la maison de pire départ que celui-là. Et voilà qu'il advient que le père est aujourd'hui celui qui nous a le moins quittés! Il n'est parti que pour se rendre au bout de la due Du Guesclin, sa promenade ordinaire. Seulement, il n'est pas encore revenu. Il n'en est pas moins à St. Brieuc pour tout cela. Comme les bons vieillards, il s'attarde à l'église; il est si bien, là, sous son banc, à dix pas du lutrin, en pleine nef de cathédrale. Il assiste en ce moment avec les autres, à la messe de minuit, et le bon Dieu lui permet sans doute de s'éveiller un peu pour entendre chanter, encore une petite fois, les vieux noëls de la Bretagne.
Pauvre père Yvon! lui si ponctuel, si exact, si régulier, comme il doit être heureux de se voir mis là. Le voici bien, cette fois, rendu le premier à l'église, et pour longtemps. Avec cela, plus de fanal à allumer, plus de rafales à craindre de la part de cet exécrable nord-ouest qui souffle en tempête, plus de chamaillis avec Pierres Soubeyrol; le bout de chandelle brûlé jusqu'aux bobèches, la lanterne éteinte maintenant, et pour toujours.
Yvon le Gal eut le sourire forcé d'un homme qui plaisante à contre-coeur.
Tu sais, dit-il brusquement à Dom Anthoine, tu sais, je l'ai vu!
L'aumônier le regarda ébahi.--Tu l'as vu? mais qui donc!
Lui! le père, le mien, Yvon Le Gal l'ancien. J'ai cru d'abord que c'était un infirmier avec sa veilleuse qui passait comme toi dans la chambre des batteries; mais quand j'aperçus les petites vitres, les losanges du fanal, je me suis dit: c'est le vieux! Il n'y avait que lui qui en eut un pareil dans tout St Brieuc.
Qu'il était bien lui-même avec son costume de pêche, son chapeau en toile goudronnée, sa vareuse bleue, flottant à grands plis dans le dos, comme une voile qui claque au vent, ses grandes bottes de cabotage, hautes jusqu'à la cuisse, en cuir rouge comme la vase dans les chemins de Vannes après la pluie. Il s'en allait paisible, faisant courir silencieusement la lumière de la lanterne sur chaque visage endormi. Il identifiait les gars de Bretagne un par un et les nommait à un interlocuteur invisible: Louys Boëdic; Michel Eon, de Lorient; Guillaume de Guernezé; puis quatre Jehan du bord de la Grande Hermine: Jehan Go, un pays de Quiberon; le charpentier Jehan Aismery, de Vannes; Jehan Maryen, de Nantes; et Jehan Jacques Morbihen, Da-oui! il savait bien sa côte de Bretagne! rien d'étonnant, il l'avait encore plus courue qu'apprise. Il reconnut ensuite le premier gars de St. Brieuc, Colas Barbe, de la rue Gouët; puis, à la suite, Bertrand Samboste, de la rue du Guesclin.
Samboste est mon voisin de lit. C'était à moi le tour. Terr-i-ben! Je crus que ça serait une chose terrible que de m'entendre nommer par un mort.
Il n'en fut rien toutefois. Le père me dit simplement, lentement, tendrement, avec une expression navrée de désespoir qui acheva de men fondre le coeur dans la poitrine:
Comme tu es loin, Yvon! comme tu es loin!
Il ajouta: Ta mère, celle d'Anthoine, Isabelle ta femme, sont à la cathédrale, dans la nef. Elles, se souviennent, elles prient!
Le père dit encore:
Il ne faut pas que tu m'oublies! Tu sis, là-bas, la mer était mauvaise, provocante, irascible. Elle crevait méchamment nos pauvres petits bateaux sur les récifs. Cela gâtait le coeur, il devenait haineux. Encore, si elle s'était contentée de prendre la barque! Mais emporter le matelot et ne pas rendre le cadavre! Alors la plainte du rivage se changeait en blasphème et toutes les chaumières criaient avec lui: "Malédiction!"
Le spectre cessa tout-à-coup de parler, comme s'il eût eu peur d'être entendu. Puis se penchant sur moi, avec des yeux hagards, et la voix craintive d'un forçat qui complote, il me dit dans un râle: Là-bas! Yvon, là-bas, mon enfant, toute colère s'expie!
Et le père levait la main dans une direction, dur un point, qu'il n'osait pas même regarder.
Aussitôt, je me rappelai les missionnaires prêchant les retraites à St. Malo, à Brest, à Nantes, à Rouen, et qui comparaient toujours l'éternité à un rivage, la vie humaine à un brouillard épais, la Mort à un pilote guidant, à l'insu de l'équipage, la marche du navire, et l'amenant fatalement au but. Alors je me souvins qu'un soir, à St. Brieuc, dans la cathédrale, noire de têtes, le frère-prêcheur, disait qu'il y avait, en vue du ciel, (il appelait cela l'entrée du port, pour les caboteurs) qu'il y avait, en vue du ciel, un lazaret sévère où tous les navires, grands et petits, devaient faire escale, quels que fussent les chiffres du tonnage, le nom de l'amiral ou l'orgueil du pavillon.
Au sortir de l'église personne ne demandait ce que le missionnaire avait voulu faire entendre par ce vulgaire et terrible mot de lazaret.89 Chacun s'en allait tête basse, comptant les morts dans sa famille et se disait, en regardant la lumière rougeâtre des chaumières échelonnées là haut sur les falaises de Bretagne: Les feux du Purgatoire!
Note 89: Ce fut Barnabo, seigneur de Milan, qui le premier enjoignit de purifier avec le plus grand soin, tout ce qui proviendrait des pestiférés, auxquels il interdit, sous peine de mort, l'entrée de la Lombardie. (1383). Les Vénitiens, pour concilier l'intérêt de leur commerce dans le Levant avec les précautions commandées par le soin de la santé publique, bâtirent dans l'île de St-Lazare des auberges de quarantaine que l'on appela lazarets, de 1523 133 1468. Bescherelle, au mot Quarantaine.
Ce que je te dis maintenant est long à écouter; cela prendrait, sans doute, beaucoup de pages dans un livre; n'empêche que tout cela passa dans ma mémoire avec la rapidité de l'éclair.
Le vieux était toujours là, au chevet du lit, muet, impassible, attendant ma réponse,--une réponse qu'il ne me demandait plus maintenant que par une épouvantable fixité des yeux.
Aussi moi, je demeurais cloué sur mon grabat, silencieux, stupide, m'asséchant la gorge à me rappeler quelques mots d'excuse banale, et ne trouvant que du creux au fond e mon cerveau vide, et de ma mémoire paralysée.
Alors le spectre s'éloigna, marchant à reculons jusqu'à l'échelle d'écoutille, qu'il remonta lentement, lentement, comme s'il eût voulu me donner encore le temps de le rappeler, de lui crier enfin: "Père, j'ai souvenir, je prie!"
Soudain le fantôme réapparut sur l'escalier, leva la lanterne à la hauteur de son visage et demeura immobile, comme une statue.
Je poussai un cri horrible. Imaginez que les chairs de la face venaient de tomber en poussière et que, sous le chapeau de cuir luisant, une tête de mort, blanche, hideuse, un crâne grimaçant me regardait sans dévier!
Je me suis éveillé à mon propre cri. L'as-tu entendu Anthoine? Il a dû être épouvantable.
Non, répondit l'aumônier.
C'est possible, repartit Yvon LeGal, car, le plus souvent, les cris que l'on jette en songe ne sortent pas de la bouche et ne résonnent que dans la poitrine.
C'est un mauvais rêve, tout de même, remarqua le prêtre.
Je l'avoue, Anthoine, c'est un cauchemar effrayant; mais j'aimerais encore mieux être endormi.
Pourquoi? demanda l'aumônier.
Le rêve, vois-tu, le rêve, nous n'avons plus que lui maintenant pour retourner en France. Un rêve! mais je donnerais toutes les flottes du royaume pour les deux ailes d'un rêve!
Dom Anthoine sourit.--Yvon, dit-il, tu as la fièvre; je vais appeler l'apothicaire.
LeGal haussa les épaules avec dédain--Françoys Guitault? l'homme à la tisane! ricana-t-il. C'était bien la peine assurément de trainer une pharmacie jusqu'à ce chien de canada! Un gradué de l'Université e Montpellier, un docteur ès-sciences qui s'en va chez les moricauds, des Algonquins, de sales sauvages plus barbouillés que des volets d'auberge, apprendre à infuser des écorces, à échauder des épinettes blanches!90
Note 90: L'interprète Domagaya avait lui-même été atteint du scorbut au point de ne pouvoir marcher. Il se guérit en employant, comme remède, les feuilles et l'écorce d'un arbre qu'il désigna. Cet arbre, nommé anedda par les sauvages, était vraisemblablement l'épinette blanche. Le traitement indiqué fut essayé avec succès; et les guérisons furent si rapides et si complètes, que tous ceux qui voulurent s'en servir furent sur pied en huit jours. Ferland: Histoire du Canada, Tome Ier, page 35.
La tisane de l'Algonquin fit merveille, et sa vogue égala son succès. A preuve, ce passage de la Relation du Second Voyage de Jacques Cartier:
...Le capitaine fit faire du breuvage pour faire boire ès malades, desquelz n'y avait nul d'eulx que voulust essayer le dict breuvage, synon un ou deux qui se misrent en adventure d'icellui essayer. Tout incontinent qu'ils en eurent beu, ils eurent l'advantage qui se trouva être un vray et évident miracle. Cart de toutes maladies de quoy ils étaient entachez, après en avoir beu deux ou trois foys, recouvrèrent santé et guarison. Après ce avoir veu et congneu y a eu telle presse la dicte médecine que on si voulait tuer à qui premier en aurait. De sorte que un arbre aussi gros et aussi grand que chesne qui soit en France a esté employé es six jours; lequel à faict telle opération, que si tous les médecins de Louvain et de Montpellier y eussent esté avec toutes les drogues de Alexandrie, ils n'en eussent pas tant faict en ung an, que le dit arbre a faict en six jours. Car il nous a tellement profité, que tous ceux qui en on voullu user ont recouvert santé et guarison, la grâce à Dieu. Voyage de Jacques Cartier, 1535-36--Ch. XV, édition 1545.
Da-oui! elles valent quelque chose les pilules, les fioles et les emplâtres du sieur Guitault. Faudra remporter ça... au retour!
Au retour! Ah! la sotte escapade! la sinistre farce! On part, un beau matin, tout d'un coup, en fou qu'on est, sans même savoir où l'on va. Puis arrivé (si l'on arrive) l'on sait encore moins le pourquoi de l'arrivée et le comment du retour. Cette bêtise là, cette colossale équippée, ça s'appelle la Gloire... avant de partir.
Quand il m'arrive de songer à cette exécrable aventure, non sang fermente, non pas de fièvre ou de délire comme tu penses, mais de colère, ou d'une rage blanche, féroce, aveugle, qui voudrait avoir une mâchoire de tigre pour mordre sans lâcher dans quelqu'un ou dans quelque chose. Ah! que sommes-nous donc venus faire en ce maudit pays, sur cette terre de Caïn? 91 Le sais-tu toi, Anthoine?
Note 91: Voici ce qu'écrivait Jacques Cartier explorant la côte du Labrador: "Si la terre correspondoit à la bonté des ports ce seroit un grand bien, mais on ne doit pas l'appeler terre; ains (mais) plutôt cailloux, et rochers sauvages, et lieux propres aux bêtes farouches: d'autant qu'en toute la terre devers le Nord, je n'y vis pas tant de terre qu'il en pourroit tenir dans un benneau: et là toutefois je descendis en plusieurs lieux; et en l'Isle de Blanc Sablon n'y a autre chose que mousse et petites épines et buissons ça et là séchez et demi-morts. Et, en somme, je pense que cette terre est celle que Dieu donna à Caïn." Premier Voyage de Jacques Cartier (1534), ch. 8, pages 5 et 6.
Yvon LeGal fermait les poings et criant cela; telle était son exaspération qu'il ne s'apercevait pas que sa bouche malade, fatiguée à cet excès de paroles, saignait par tous ses ulcères.
Dom Anthoine le regarda avec un oeil froid, tranchant, aiguisé comme une lame de scalpel. Puis il dit:
Oui, LeGal, je le sais, moi: car maintenant je me rappelle qu'en cette nuit même Jésus-Christ, Notre Seigneur, a voulu naître sur la terre pour y venir. Tu as raison, LeGal, ce n'était vraiment pas la peine de naviguer si longtemps pour annoncer à des Sauvages une nouvelle qu'il aurait fallu apprendre, avant le départ de St. Malo, aux marins d'une flotte française, à des catholiques de la Basse-Bretagne! Cette pensée-là, vois-tu, excuse ceux qui partent sans savoir où ils vont, les console lorsqu'ils n'arrivent pas au terme, leur fait voir le retour différable et de peu d'importance le but une fois atteint. C'est la raison du missionnaire. Est-elle bonne celle-là?
Tu es encore meilleur qu'elle, s'écria Yvon LeGal avec chaleur.
C'était une âme grande et belle, un franc et noble coeur que cet Yvon LeGal, oubliant, devant la splendeur de l'idée, la morsure sarcastique des mots et jusqu'à l'aigreur de la voix railleuse.
Que veux-tu, ajouta le marin, c'est la famille qui nous gâte; ça nous rend égoïstes. Au fond, c'est tout ce que l'on aime, rien que cela; d'autre part, c'est tout ce qui peut nous aimer le mieux. Ah! le chez-nous! le chez-nous!! il faut encore plus de courage pour le quitter que pour le défendre!
Malo! Malo!!92 bien parlé, camarade, crièrent en même temps plusieurs voix, ça nous fait comme cela nous autres!
Note 92: Malo! Malo!! cri breton répondant à l'exclamation française: Vive! Vive!!
Cette exclamation me fit tressaillir. Et j'aperçus, à la droite, à la gauche, en face d'Yvon LeGal dix à douze frères de caravelle, couchés sur leurs grabats, les coudes dans les oreillers, écoutant le causeur avec des bouches grandes ouvertes. Ce trait de physionomie en disait long sur l'intérêt vivace du récit. Les yeux brillaient autant de curiosité que de peur, et c'était amusant de voir étinceler ces prunelles tout à l'heure éteintes, en apparence, sous des paupières lourdes closes. L'incomparable somnifuge qu'une histoire de revenant!
Yvon LeGal regarda ses auditeurs avec ravissement: tous des Bretons! dit-il.
C'en était parbleu! et de bonne marque: Georget Mabille, de Ploërmel; Jullien Plantirnet, de Landerneau; Lucas Clavier, de Lorient; Jehan Ravy, de Tréguier; Michel Andiepvre, de Quiberon; Pierres Coupeaulx, de Dol; Jacques Poinsault, de Quimperlé; Michel Phelipot, de Rennes; Jehan Coumyn, de St. Pol de Léon; Richard Le Bay, de St. Cast.
Alors Yvon LeGal se leva:
Debout, les gars! commanda-t-il. C'est aujourd'hui la grande et joyeuse fête du Christ, le jour anniversaire de sa naissance. Au nom de la vieille Armorique, je propose trois Noëls en son honneur! Ça, mes gabiers, crions si fort qu'on nous entende jusqu'en Bretagne!
Cette explosion de joie éveilla tout le dortoir, jusqu'à Bertrand Samboste, ronfleur incomparable, qui s'étira paresseusement en baillant de tous ses membres. Dame! qu'il dit, c'est comme cela, vous autres; vous laissez dormir les amis quand on parle de là-bas! Ce n'est pas généreux. Eh! bonjour St. Pol, bonjour Tréguier, bonjour Landerneau! Quelle bonne nouvelle?
Ceux que Bertrand Samboste saluait ainsi de leurs noms de village n'étaient autres que Jehan Coumyn, Jehan Ravy et Jullien Plantirnet,--Tréguier, landerneau, st. Pol de Léon sont trois bons voisins de hameaux assis depuis mille ans sur les grèves septentrionales de la Bretagne, et qui ne se fatiguent pas encore du grand spectacle de la Mer.
Bertrand Samboste répéta:
Quelle nouvelle?
Une grande et bonne nouvelle, répondit Dom Anthoine. Je vous apprends la Naissance du Christ, venu cette nuit même sur la terre pour y souffrir encore plus que vous.
Bertrand Samboste leva sur l'aumônier un regard froid, silencieux, puis il porta la main à sa bouche malade et dit avec un sourire triste:
Cela n'est pas possible, messire aumônier, cela n'est pas possible!
Tous les voisins de Bertrand Samboste penchèrent la tête en signe d'assentiment, et ces désespérés de la douleur répétèrent à l'unisson le mot amer du timonier: Messire aumônier, cela n'est pas possible!
Alors le missionnaire répondait: Vous êtes couchés dans un cadre, et Il dormait dans une crèche, sur la paille d'une étable. Vous vous plaignez? A Bethléem Il ne s'est pas même gardé une place dans l'hôtellerie et il vous a paternellement ménagé la vôtre, à douze cents lieues de la patrie, sur ce navire que sa Providence a sauvé de la Mer et du Feu.
Les délicats, continuait le prêtre avec un accent de raillerie douce, les délicats! les douillets!! ils se plaignent du bon Dieu qui a établi leur maison dans une caravelle vice-royale portant à la corne de son mat d'artimon le plus beau des drapeaux de la terre!
Durant que l'aumônier parlait de la sorte, Bertrand Samboste, assis sur son séant, regardait avec inquiétude à tous les coins et recoins de la chambre des batteries--Dom Anthoine s'en aperçut le premier.
Que cherchez-vous dit-il?
Samboste répondit: Terr-i-ben! Vous me faites peur!
Qui? Moi?
Non pas, messire aumônier, mais votre surplis, votre étole, la toilette de Philippe! Quelqu'un de nous autres va-t-il encore s'en aller? Ah! le chemin, le chemin de Rougemont!
Vous avez le cerveau hanté, mon excellent ami, dit le prêtre. Je n'apporte à personne les dernier sacrements. J'attends seulement de la Grande Hermine le signal de l'Élévation de la messe pour réciter avec vous tous les Prières de la Nativité.
Cette réponse ne m'expliquait pas cependant ce que Samboste avait voulu dire par la toilette de Philippe. Quel était ce pauvre Philippe dont il parlait si mélancoliquement? Et le chemin de Rougemont, où menait-il? Un horrible soupçon me traversa l'esprit et j'eus, tout de suite, le pressentiment sinistre d'une plus sinistre vérité. Cette route inconnue devait courir droit au cimetière, et le pauvre Philippe ne devait être autre chose que le cadavre d'un matelot jeté à la mer par un sabord, cette porte basse de l'éternité pour les marins surpris en route. J'allais interroger mon guide à ce propos, quand une détonation formidable ébranla l'atmosphère.
Le canon! dit l'aumônier, l'Élévation de la messe! A vos rangs matelots!
En effet l'artillerie du Fort Jacques Cartier tirait une salve d'honneur.93 L'éclair des pièces et le fracas de la poudre ébranlaient à ce point le navire que l'on aurait parié que la batterie manoeuvrait sur le pont de la Petite Hermine.
Note 93: Je n'ai fait suivre à l'équipage de Jacques Cartier qu'un vieil usage passé à l'état de traditionnelle coutume de la Nouvelle-France aux fêtes de Noël Les extraits suivants du Journal des Jésuites le prouvent surabondamment:
"M. le Gouverneur avait donné ordre de tirer à l'élévation (de la messe de minuit) plusieurs coups de canon lorsque notre F. sacristain en donnerait le signal mais il s'en oublia et ainsy on ne tira point." Journal des Jésuites, page 21. (25 Décembre 1645.) "On tira cinq coups de canon à l'élévation de la messe de minuit." Journal des Jésuites, page 74. (25 Décembre 1646.) Le Fort tira cinq coups au Te Deum de la messe de minuit. Journal des Jésuites, page 97. (25 Décembre 1647.)
Alors il se passe une scène incomparable de grandeur. Tous les invalides du bord se levèrent de leurs cadres et vinrent se ranger en ordre de parade au milieu du vaisseau, formant, avec leurs quatre lignes, un parallélogramme parfait. Dom Anthoine entra dans le carré, et, le visage dans la direction de la Grande Hermine, récita d'une voix grave et douce les belles prières de la Nativité. Puis il entonna, et avec lui toute l'infirmerie poursuivit, la prose célèbre de la fête de Noël:
Votis Pater annuit,
Justum pluunt sidera:
Salvatorem penuit,
Intacta puerpera:
Homo Deus nascitur.
Tu, lumen de lumine,
Ante solem funderis;
Tu, numen de numine,
Ab aeterno gigneris,
Patri par prognies.
Tantus es! et superis,
Quae te praemit caritas!
Sedibhus delaberis:
Ut surgat infirmitas,
Infirmus humi jaces.
J'étais stupéfait du courage de toutes ces bouches malades chantant avec un irrésistible élan de ferveur cette vieille hymne de la Foi Catholique.
Les braves gens! m'écriai-je, comme ce qui'ils chantent est beau!
Laverdière eut un éclat de rire sarcastique, et me dit: En vérité, monsieur, vous avez l'attention vive. Je vous en félicite! Ce latin-là, voici trente ans qu'on vous le donne au lutrin de la Cathédrale. Le paradoxe a raison, en toilette comme en musique: Rien de neuf comme le vieux. Il ajoute presque aussitôt, avec un accent de doux reproche: Ah! mon ami, si vous écoutiez au lieu d'entendre! Oui, si vous écoutiez attentivement chanter la Liturgie Catholique dans les vieilles églises du Bas-Canada! Quelles grandes épopées, quels héroïques poëmes racontent ses hymnes saintes et comme leurs strophes alternantes récitent avec un art merveilleux les pages les mieux écrites de l'histoire du pays!
Ça, avouez-le moi, en bonne sincérité, vous est-il possible de n'être pas ému jusqu'aux larmes lorsque, dans une grave cérémonie religieuse, on chante à Québec, sous les voûtes centenaires de Notre-Dame, l'invocation solennelle et magistrale du Veni Creator Spiritus? elle me causait à moi, sur la terre, un attendrissement indicible. Ce n'est plus l'oreille, mais le coeur qui écoute, qui vibre à l'unisson des voix et de l'orgue.
Veni Creator Spiritus! d'est lui que chantaient les trois équipages de Jacques Cartier, dans l'église cathédrale de St. Malo, le 16 mai 1535, un jour de Pentecôte! Comme l'Esprit-Saint a bien répondu à l'appel, et que son souffle se reconnaît à la brise favorable qui s'éleva sur la Mer, semblable au bruit du vent que les apôtres entendirent!
Veni Creator Spiritus! Samuel de Champlain, à Québec,94 La Violette, à Trois-Rivières,95 Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, à Montréal,96 l'ont chanté tour à tour; et après eux, le Collège des Jésuites, aux ordinations de ses prêtres et à ses concours de philosophie. 97 Veni Creator Spiritus! c'est lui que chantait Laval au Séminaire des Missions Étrangères, et c'est encore lui que répètent, dans la chapelle séculaire de sa maison, les prêtres-professeurs de son Université. Veni Creator Spiritus! c'est lui que chantaient les avant-postes de la civilisation chrétienne, ces pionniers incomparables de l'Évangile, les Jésuites missionnaires au pays des Hurons dans leurs bourgades célèbres de Ste. Marie, St. Joseph, St. Louis, St. Jean-Baptiste, St. Michel. Veni Creator Spiritus! c'est lui que chantaient ces hardis expéditionnaires du lac Gannentaha, la plus héroïque aventure de l'apostolat catholique au pays des Iroquois, la course la plus téméraire, la plus divinement insensée à cette mission flottante que la Relation, et après elle l'Histoire du Canada, nommèrent avec tant de justesse la Mission des Martyrs.
Note 94: 3 Juillet 1608. Fondation de Québec.
Note 95: 4 Juillet 1634. Fondation de Trois-Rivières.
Note 96: 18 mai 1642. Fondation de Montréal.
Note 97: Le 2 Juillet 1666 furent soutenues, au Collège des Jésuites, les premières thèses publiques sur la philosophie en présence de messieurs De Tracy, de Courcelles et Talon.
"Le 2 Juillet 1666 les premières disputes de Philosophie se font dans la Congrégation avec succès. Toutes les puissances s'y trouvent; M. l'Intendant entr'autres y a argumenté très bien. Mons. Louis Jolliet et Pierre de Francheville y ont très bien répondu de toute la Logique."
"Le 15 Juillet 1667, Amador Martin et Pierre de Francheville soutiennent de toute la Philosophie avec honneur et en bonne compagnie." Le Journal des Jésuites, pages 345 et 355. Ferland: Histoire du Canada, Tome II, page 63.
Veni Creator Spiritus! les trois pouvoirs civils de la Nouvelle France, le militaire, la magistrature, le gouvernement administratif, le chantaient aux séances solennelles du Conseil Supérieur à Québec, et a l'arrivée des nouveaux vice-rois.
Fondations de villes, fondations de paroisses, fondations de collèges, fondations d'institutions politiques, toutes ont prospéré, toutes sont demeurées debout, fortes, vivantes, progressives, exubérantes de sève et d'avenir. Le village est devenu cité, la mission s'est fait paroisse, le collège, université, la Colonie, puissance, oui Puissance du Canada. Et le chant immortel de la vieille hymne catholique se continue. Voix ferventes des choristes, poésie des strophes, beautés de l'harmonie, rien ne change, tout demeure, comme la Vérité dont il est le premier écho. Veni Creator Spiritus!
Et, se grisant à l'enthousiasme de son propre langage, Laverdière élevait la voix, comme s'il eût adressé la parole à quelque immense auditoire, grandissait sa petite taille, et déclamait avec une chaleur de gestes égale au feu sacré qui le brûlait comme une Sybille.
Aussi, écouté à travers le bruit de cette voix dominante, le chant de la Petite Hermine me semblait il un accompagnement d'orchestre soutenant un récitatif d'opéra. Les scorbutiques chantaient toujours:
Coelum cui regia,
Stabulum non respuis;
Qui donas imperia,
Servi formam induis:
Sic teris superbiam.
Vous me trouvez prolixe, continuait Laverdière mis en verve par la musique, vous me jugez bavard, intarissable. Que voulez-vous! je suis comme les anciens, j'aime à parler, à m'appuyer sur mes idées favorites, comme ceux-là, quant ils marchent, sur les épaules solides ou les bras vigoureux de leurs enfants. Mes souvenirs, voilà mes meilleurs bâtons de vieillesse!
Je vous ai donné tout à l'heure le développement historique, l'amplification littéraire des idées religieuses et nationales que m'inspire la prière du Veni Creator chantée dans nos églises. A vous maintenant, cher ami, de répéter l'expérience, de la reprendre sur d'autres hymnes liturgique, avec le Te Deum, par exemple, un beau sujet, facile et tout exubérant d'imagination. Je vous le donne: allons, marchez!
Et, comme s'il se fût douté que je n'en ferais rien, il poursuivit avec cet accent d'enthousiasme qui lui était familier: Rappelez-vous le Te Deum chanté à St-Malo, au retour de la célèbre expédition de l'année 1535, par l'équipage de Jacques Cartier, pour remercier la providence de la découverte du Canada; et le Te Deum chanté à Québec, par Samuel de Champlain, le 23 mai 1633, pour rendre grâce à Dieu de la recouvrance du pays; le Te Deum, chanté, celui-là, dans toutes les églises de la colonie, en mémoire de l'héroïque triomphe de Dollard des Ormeaux sur les féroces Iroquois; plus tard, le Te Deum chanté, à Notre Dame de Québec, à la nouvelle de la découverte du Mississipi; le Te Deum chanté, par Louis Henepin, au lancement du Griffon sur la rivière Niagara; puis les Te Deum militaires, portant, comme des drapeaux de régiments, le chiffre de leurs glorieux millésimes: 1690, 1711, 1758; celui de Frontenac, à Notre Dame de Québec, avec le pavillon-amiral de sir William Phips suspendu comme trophée à la voûte sonore; celui de Vaudreuil, à la chapelle de Notre Dame des Victoires, pour remercier Dieu d'avoir prévenu par une catastrophe effroyable la flotte de l'amiral Walker, et sauvé le Canada d'une conquête certaine; celui de Montcalm enfin, chanté comme à Bouvines, par les aumôniers de l'armée canadienne-française en plein champ de bataille, sous le rempart de Carillon!
Ce Te Deum est sans conteste la plus brillante de toutes ces répétitions d'actions de grâces. Que son éclat cependant ne vous fasse pas oublier le Te Deum que Marie de l'Incarnation récitait avec ses religieuses, à genoux sur la neige, dans la nuit du 30 décembre 1650 pour remercier Dieu... de l'incendie de leur couvent. N'est-ce pas que devant une pareille grandeur d'âme la Providence dut elle-même trouver son épreuve petite? Rappelez-vous encore cet autre Te Deum que les Jésuites chantaient à la chapelle de leur séminaire chaque fois que l'on apportait au Collège la bonne nouvelle qu'un père missionnaire avait été assassiné au pays des Hurons, ou bien encore, martyrisé dans les terribles bourgades iroquoises.
Bonnes nouvelles! comme il leur en est venues en dix ans! Ce fut d'abord celle du Père Jogues; presque aussitôt celle du père Daniel. Un an plus tard il en vint deux à la fois, les deux meilleures: souvenez-vous des morts glorieuses de Jean de Brébeuf et de Gabriel Lalemant. Puis, à leur tour, les meurtres de Charles Garnier, de Chabanel, de Buteux, de Léonard Garreau. Tant et tant, qu'à la fin, la population de la petite ville de Québec en était arrivée à pleurer moins au carillon des cloches en sonnant un glas qu'à la voix des Jésuites chantant un Te Deum!
Le maître-ès-arts me dit encore: Écoute!--Mais Laverdière ne parla plus. L'infirmerie seule continuaient d'une voix plaintive et lente:
Nobis ultro similem,
Te praebes in omnibus;
Debilibus debilem,
Mortalem mortalibus;
His trahis nos vinculis.
Com aegris confunderis,
Morbi labem nesciens;
Pro peccatis pateris,
Peccatum non faciens:
Hoc uno dissimilis.
Quelles paroles! s'écria le maître-ès-arts! En savez-vous de plus intimes, de plus attachantes, de plus attendries! En seraient-ils de mieux appropriées au divin caractère de cette fête et à la situation désespérée de ces infirmes qui chantent avec des bouches souffrantes l'allégresse anniversaire de la Grande Délivrance?
Etudiez cette hymne de noël en elle-même: la mélodie de son thème et l'adorable simplicité de son récit semblent faites, comme les joies d'Andromaque, de sourires et de larmes. Cette musique inspirée traduit tout à la fois et le bonheur extatique de l'Épouse du Christ, pleurant de joie devant la beauté éternelle de son Bien-Aimé, et l'amertume inconsolable de la Mère du Christ, sanglotant de tristesse devant la pauvreté volontaire, l'indigence absolue du Dieu fait Homme.
Tel est mon sentiment artistique à son égard, et je vous le donne pour ce qu'il vaut. Mais de charme divin de cette mélopée grégorienne se centuple pour moi, s'idéalise, quand, au lieu de lui prêter l'oreille sévère du critique musical, il m'arrive (et cela très souvent) de l'écouter avec ma seule mémoire reconnaissante de prêtre-historien. Comme ils chantent alors dans mon âme ravie, les noëls captifs, les noëls d'exil, les noëls douloureux de la patrie absente--25 Décembre 1629--25 Décembre 1630--25 Décembre 1631--Alors je me souviens de Guillaume Couillard, d'Abraham Martin, de Guillaume Huboust98, de Pierre Desportes, de Nicolas Pivert,99 réunis avec leurs familles dans la chapelle déserte de notre Vieux Château St Louis, et récitant à chaudes larmes la prière du matin.100 Connaissez-vous spectacle plus navrant que cet autel sans prêtre et cette communion des fidèles sans hostie?101 Cela ne rappelle-t-il pas le déjeuner d'un Premier l'an; où des orphelins regardent à travers leurs sanglots les chaises vacantes de la table familiale, attendant en vain cette bénédiction maternelle que seule donnera maintenant à leur foyer l'invisible main de la Providence?
Note 98: Guillaume Huboust épousa la veuve de notre premier paysan Louis Hébert, mort le 27 Janvier 1627, à la suite d'un accident. Dictionnaire Généalogique de l'abbé Tanguay.
Note 99: Les cinq seuls paysans français demeurés au Canada après la prise de Québec par les Kertk.
Note 100: "Le 13 Juillet 1632, Québec fut remis entre les mains d'Émery de Caën et du Sieur Du Plessis Bochart: et le même jour, les Anglais firent voile sur deux navires chargés de pelleteries et de marchandises. Il y avait déjà près de trois ans qu'ils s'étaient emparés du Canada. Les Français restés dans le pays avaient trouvé ce temps bien long: aussi furent-ils remplis de joie, lorsqu'à la place du pavillon anglais ils virent flotter le drapeau blanc. Leur satisfaction fut complète quand ils purent assister au saint sacrifice de la messe qui fut célébrée dans la demeure de Louis Hébert. Depuis le départ de Champlain (24 Juillet 1629) ils avaient été privés de ce bonheur." Ferland: Histoire du Canada, Tome I, page 252.
Note 101: Une sinistre prière du matin est celle que le Chevalier de Lorimier récita lui-même dans la chapelle de la prison de Montréal le jour de son exécution. "Aussitôt que sa toilette fut terminée De Lorimier sortit du cachot, et s'adressant à tous les prisonniers leur demanda de dire en commun la prière du matin. Ce fut lui-même qui la fit d'une voix haute, ferme, et bien accentuée." L. O. David: Les patriotes de 1837-38. page 245.
Mais la Providence, poursuivit le maître-ès-arts avec un renouveau de chaleur éloquente, mais la Providence ne se laissa pas vaincre en générosité. Sa récompense dépassa l'épreuve de si haut qu'elle faillit tuer de joie ces stoïques paysans qui avaient eu l'immense courage de croire en elle jusqu'à la fin!
La récompense! demandez ce qu'elle fut à ces femmes et à ces enfants de laboureurs à genoux sur la petite grève de la Basse-Ville; demandes ce qu'elle fut à ces habitants héroïques, à ces robustes patriotes, qui criaient, pleuraient, riaient, tout à la fois, au spectacle de trois grands navires portant à leurs cornes d'artimon le drapeau blanc d'Henri IV, le vieux pavillon des anciens mains de la Bretagne, de Roberval, le petit roi de Vimeux, 102 de Pontgravé, le marchand-corsaire, 103 de Jacques Cartier, le hardi capitaine Découvreur!
Les trois grands navires se nommaient le Saint-Pierre, le Saint-Jean, le Don de Dieu. Ils portaient la fortune d'un homme plus heureux que César, et qui rentrait en possession de toute sa conquête, une conquête supérieure à celle des Gaules, un pays plus vaste que sa République, une terre plus large que la frontière du vieil Empire Romain.104
Note 102: François de la Roque, sieur de Roberval que François Ier appelait le Petit Roi de Vimeux à cause du crédit illimité dont ce gentilhomme jouissait dans sa province. Ferland: Histoire du Canada, Tome Ier, page 38.
Note 103: "Pontgravé, dit Émile Souvestre, était un de ces navigateurs moitié-marchands, moitié-corsaires, qui lorsqu'on les hélait sur l'Océan, arboraient le pavillon de leur maison de commerce, criaient Malouin et passaient sous la protection de leur courage."
Note 104: L'étendue du Canada est évaluée à 3,610,257 milles carrés. C'est la plus grande des possessions britanniques.
L'Angleterre et l'Irlande réunies n'ont que 121,115 milles carrés d'étendue, de sorte que le Canada est trente fois plus grand que le Royaume-Uni.
L'étendue de l'Europe entière n'est que de 3,751,002 milles carrés, et par conséquent, il ne s'en manque que de 145,745 milles carrés que le Canada à lui seul soit aussi grand que toute l'Europe.
La surface du monde entier est évaluée par les géographes à 52,511,004 milles carrés, et par conséquent le Canada, à lui seul, forme un quatorzième de l'étendue du monde entier.
Le Saint-Pierre! le Saint-Jean!! le Don de Dieu!!! Dites-moi quel prophète eût mieux trouvé les allégoriques légendes de ces trois vaisseaux? Pierre! l'apôtre de la Foi. Quel homme plus que Champlain avait eu cette foi absolue d'une absolue Providence, lui qui estimait le salut d'une âme préférable à la conquête d'un empire? Jean! l'apôtre de l'amour. Quel homme plus que Samuel Champlain avait aimé le Canada Français, cette colonie née de lui, de son coeur et de son âme, plus étroitement encore que sa famille, les enfants de son propre sang, lui que l'Histoire appellera jusqu'à la fin des Temps: Père de la Nouvelle France? Le Don de Dieu! Après le paradis, en connaissez-vous un plus magnifique sur la terre que celui de la patrie recouvrée?105
Note 105: Samuel de Champlain avait fait voeu à la Très Sainte vierge, s'il recouvrait jamais le Canada à la France, de lui bâtir une église. Ce fut en accomplissement de ce voeu autant qu'en mémoire de cette faveur inestimable que le Père de la Nouvelle France éleva, sur le site actuel de notre Basilique, une église sous le vocable caractéristique de Notre-Dame de Recouvrance.
Ici le maître-ès-arts cessa de parler, moins encore pour me permettre de répondre à mes questions rapides, que pour reprendre haleine. Ce dont il me parut avoir grand et urgent besoin.
L'infirmerie de la caravelle achevait la Prose de Noël, et disait Amen à la belle et sainte aspiration du dernier verset:
Cujus igne coelitus,
Caritas accenditur,
Ades alme Spiritus:
Qui por nobis nascitur,
Da Jesum diligere.
Je vous le confesse à ma honte, ajouta Laverdière, en manière de péroraison, je vous le confesse à honte, ces réminiscences historiques me hantent obstinément la mémoire, même à l'église. Je m'y arrête complaisamment, au lieu de bien prier. Que voulez-vous, ces hymnes magistrales de Veni Creator du Te Deum, du Vexilla Regis prodeunt,106 de l'Ave Maris Stella, du Pange lingua gloriosi m'entraînent irrésistiblement à la suite des glorieux cortèges qu marchent à leur rhythme. Le bon Dieu m'a pardonné ces fautes de recueillement, ces défaillances de l'esprit, ces distractions mondaines, car toutes ces escapades de mon imagination fatiguée d'études, se fondaient en un sentiment intense d'amour reconnaissant, de gratitude exaltée pour cet étendard du Monarque Éternel déployé, pour ce mystère de la crois éclatant aux yeux de l'univers, et qui valait à mon pays, à cette adorée terre du Canada catholique et français d'inestimables bienfaits et un honneur immortel!
Note 106: Le chant du Vexilla Regis se rattache à deux événements historiques également fameux et de circonstance presque identique. Le premier--14 Juin 1671--fut la prise de possession par Daumont de Saint Lusson, au nom du Roi de France Louis XIV, du lac Huron, du lac Supérieur, de la Grande Ile de Manitoulin et de toutes les terres découvertes et à découvrir entre les mers du Nord, de l'Ouest et du Sud. Le second--9 avril 1382--fut la prise de possession de la Louisiane, par Réné Robert Cavelier, Sieur de la Salle, au nom du même Roi de France, Louis XIV.
Le chant du Vexilla Regis Prodeunt rappelle encore les tortures du Père Poncet captif chez les Iroquois: "J'offris mon sang et mes souffrances pour la paix, regardant ce petit sacrifice (la perte d'un doigt) d'un oeil doux, d'un visage serein et d'un coeur ferme, chantant le Vexilla et je me souviens que je réiteray deux ou trois fois le couplet ou la strophe: Impleta sunt que concinit, David fideli carmine, dicendo nationibus, regnaavit a ligno Deus." Relations des Jésuites, année 1653, ch. IV, page 12.
Le chant du Pange linguam gloriosi rappelle une égale tristesse, peut-être même un plus long courage:
"Mon cher amy,"
"Je n'ay plus presque de doigts, ainsi ne vous estonnez pas si j'écris si mal. J'ay bien souffert depuis ma prise; mais j'ay bien prié Dieu aussi. Nous sommes trois François icy qui avons été tourmentés ensemble, et nous nous estions accordez, que pendant que l'on tourmenteroit l'un des trois, les deux autres prieroient Dieu pour luy, ce que nous faisions toujours; et nous nous estions accordez aussi que pendant que les deux prieroient Dieu, celuy qui seroit tourmenté chanteroit les Litanies de la Sainte Vierge, ou bien l'Ave Maris Stelle, ou bien le Pange lingua, ce qui se faisoit. Il est vrai que nos Iroquois s'en moquoient, et faisoient de grandes huées, quand ils nous entendoient ainsi chanter; mais cela ne nous empeschoient pas de le faire." Lettre d'un Français à un sien ami de Trois-Rivières. Relations des Jésuites, 1661, page 35.
Tout-à-coup Guillaume Le Marié, le maître du Courlieu, apparut sur l'escalier d'honneur de la caravelle. Il revenait de la Grande Hermine. Il entra précipitamment dans le carré formé par l'équipage et dit:
"A la gloire de Dieu! à l'honneur de la Petite Hermine, en ma qualité de maistre de la nef, je demande deux trompettes pour répondre sur le pont aux sonneries du vaisseau-amiral."
L'on entendait en effet en ce moment, au dehors, deux clairons chanter la diane.xxx
Note 107: A ceux qui m'accuseraient de fair de la haute fantaisie en donnant des trompettes aux matelots de Jacques Cartier je réponds de la manière suivante:
"Ce fait (la distribution des cadeaux aux sauvages d'Hochelaga, hommes, femmes et enfants) le dit cappitaine commanda sonner les trompettes et autres instruments de musique, desquels le dit peuple fust fort réjoui." Voyage de Jacques Cartier. 1535-36, verso du feuillet 26, édition 1545.
Guillaume Le Marié n'avait pas achevé sa phrase que dix hommes sortirent des rangs et coururent au vaigrage de tribord où deux bugles étaient suspendus à leurs glands de soie verte. C'était une véritable curiosité pour l'oeil que le spectacle de tous ces bras tendus vers les trompettes de cuivre. Un instant les deux clairons disparurent dans ce fouillis de mains insatiables. Puis deux hommes se précipitèrent sur le pont par l'échelle d'écoutille. Les vainqueurs de cette lutte chevaleresque, les bravi de cet héroïque tournoi se nommaient Yvon LeGal et Bertrand Samboste, les deux gars de St-Brieuc.
A vos rangs! commanda le maistre de nef.
L'équipage ou plutôt les invalides reformèrent le carré.
Presque aussitôt une fanfare éclatante joua sur le pont. C'était une musique étrange, triste comme le dernier appel du cor de Roland, fantastique autant que l'hallali du Féroce chasseur passant à la vitesse d'un galop infernal dans les ballades de Burger. Mais toutes les nuances de cette sonnerie martiale se fondaient en un seul caractère harmonique pour l'équipage de la Petite Hermine: l'orgueil de la caravelle! Et ce sentiment unique du fier honneur relevait spontanément la tête à ces hardis marins de Bretagne et de Normandie.
Les bugles avaient à peine sonné les dernières mesures de la diane, que tout à coup, in détonnant vivat partit du bord de la Grande Hermine. C'étaient les gaillards de la nef-générale que acclamaient leurs frères d'armes et d'aventure, les invalides du Courlieu. Per jou!108 il ne fallait pas qu'une aussi grande et haute clameur allât s'éteindre sans réponse dans les ténébreuses profondeurs de la solitude. Au mépris de la discipline, malgré la voix terrible du maître de la nef que le rappelait à la consigne, l'équipage en délire brisa les rangs, courut à l'écoutille et s'engouffra dans son carré avec la violence d'une foule prise de terreur panique et qui s'écrase aux portes. En un clin d'oeil, les matelots envahirent le pont avec un bruit de paquet de mer qui tombe d'aplomb, emportant, comme un fétu, les bois et les ferrures des bastingages.
Note 108: Per jou, abréviation de Per Jovem, c'est-à-dire: par Jupiter!
Et tandis que les matelots de la flotille échangeaient là haut, au-dessus de nos têtes des Noëls109 interminables, je m'approchai avec Laverdière d'Yvon LeGal et de Bertrand Samboste, les héroïques trompettes redescendus à la chambre des batteries.
Note 109: Noël! le cri de joie du Moyen-Age.
Ils offraient un spectacle lamentable. Toutes les plaies de la bouche s'étaient rouvertes!
Qu'importe! ils leur avaient fameusement joué la Diane!
Allons toi, dit tout à coup Yvon LeGal, où donc as-tu pris ce courage?
L'autre, confidentiel, se rapprocha du camarade. Tu sais (il parlait tout bas), tu sais, la nuit est calme, l'atmosphère sonore et le vent souffle de l'ouest! Je me suis dit: un son que la b rise emporterait dans cette direction... vers l'est... arriverait...
Bertrand Samboste n'acheva pas Arrête lui crie LeGal, pas avant moi.
Alors ces deux hommes se rencontrèrent du regard--un regard aveuglé de larmes--puis ils marchèrent précipitamment l'un sur l'autre, se saisirent aux mains, comme des lutteurs qui s'éprouvent, dans une étreinte formidable qui leur broya les doigts et fit craquer toutes leurs phalanges. Un instant ils demeurèrent immobiles, comme les personnages d'une oeuvre statuaire, puis leurs voix sourdes d'émotion dirent ensemble: En France! En France! si, là-bas, on nous avait entendus!
Alors je m'expliquai leur courage!
Que leur importait, après tout, à ces croyants de l'amour natal, les principes ou les utopies de la physique? L'illusion des âmes ferventes supplée à toute science, et, mieux qu'elle, console et fortifie.
Coquin va! bégayait Bertrand Samboste, en riant mal, tu lis dans les yeux!
Da-oui! répondait Yvon LeGal, par les yeux dans le coeur.
Et, silencieusement, les deux compagnons mariniers s'embrassèrent!
Croyez-moi, disait Laverdière, m'entraînant loin du bord de la Petite Hermine, croyez-moi, compatriote, le mal du pays en tuera plus ici que le mal de terre. 110
Note 110: Mal de terre ancien nom du scorbut.--"L'hivernage de Cartier à Sainte-Croix (1535-36) est surtout remarquable par la maladie qui décima ses hommes. C'était une espèce de scorbut appelé plus tard mal de terre mais que l'on pourrait qualifier plus proprement de mal de mer, parce que, selon toute évidence, il provenait des vieilles salaisons que portaient les vaisseaux. Pour n'avoir pas su se nourrir de viandes fraîches que pouvait produire la chasse, les marins perdirent vingt-cinq ou trente hommes des leurs, ceux-là même qui probablement manquent à la liste que nous possédons, car les trois équipages s'élevaient à cent dix hommes. Les autres malades furent guéris par les sauvages qui leur firent boire à cette effet une décoction d'épinette blanche." Benjamin Sulte: Histoire des Canadiens-Français, Tome Ier, page 130.
L'épidémie de scorbut fut encore plus violente en Acadie, dans l'hiver de l'année 1604 et 1605:
"M. de Monts passa environ un mois à faire avec Champlain l'exploration des côtes de la presqu'île et de la baie Française (Fundy) et vint enfin fixer sa colonie à l'entrée de la rivière des Etchemins (ou Sainte-Croix) sur une petite île qui fut aussi nommée île de Sainte-Croix. Cette île, n'ayant qu'une demi-lieue de circuit, fut bientôt défrichée, on eut même le temps de commencer des jardinages à la terre ferme. Mais l'hiver venu on se trouva sans eau et sans bois, et comme on fut bientôt réduit aux viandes salées, scorbut se mit dans la nouvelle colonie et enleva trente-six personnes jusqu'au printemps." Laverdière: Histoire du Canada, page 21.
Et, m'en allant, je songeais avec un amer sentiment de tristesse et de sourde colère à tous ces coeurs magnanimes qui battent dans la poitrine des humbles, des petits, des obscurs de ce monde, et dont l'Histoire ne s'occupe pas; à ces manoeuvres de toutes les besognes, paysans, soldats, marins, héros anonymes que nulles fanfares ne saluent, que nulles acclamations n'accompagnent, que rentrent, au sortir de leurs homériques aventures, dans les ténèbres de la vie quotidienne comme des figurants s'effacent dans les coulisses à la fin du Drame, eux, les acteurs principaux, eux les premiers rôles!
Et je me demandais avec angoisse, si l'injustice resterait irréparable, si de pareils dévouements de telles abnégations ne se trahiraient pas un jour, et ne vaudraient pas à leurs auteurs l'éclat de cette vaine gloire, passagère comme son nom, fausse comme son lustre: la reconnaissance humaine!