L'ÉMÉRILLON


Je me rappellerai longtemps la sensation de bien-être indicible qui me pénétra tout entier à la sortie de la caravelle. Contre l'atmosphère horrible de cette infirmerie improvisée, les émanations pestilentielles, les miasmes nauséabonds, l'haleine infecte de toutes ces bouches putrides, mes poumons aspiraient maintenant avec délices le plein air vif et pur d'une nuit d'hiver splendide, au coeur de la fort. Et immobile, debout comme une silencieuse sentinelle au pied du promontoire où dormait, dans son aire, la royale bourgade de Stadaconé; au coeur de cette forêt primitive, sauvage, impénétrable, que des milliards d'étoiles, aperçues par les à-jours d'un fouillis de branches colossales, semblaient poudrer d'un givre étincelant. Ce plein air froid et sec, une voluptueuse caresse pour les lèvres, vaporisait la respiration et mettait à la bouche comme une fumée de cigarette.

Le silence absolu de cette immense forêt faisait penser au recueillement des âmes contemplatives. Les senteurs résineuses des conifères énormes, pins, sapins, mélèzes et cèdres, continuaient cette comparaison religieuse en mon esprit; car, au parfum de ces grands arbres,111 je croyais reconnaître cet encens d'agréable odeur que l'Écriture Sainte voit monter au ciel, comme un nuage, avec la prière de l'âme. Muet et sublime hommage d'une grandiose Nature seule à connaître Dieu dans un pays peuplé d'hommes créés à son image et seule à l'annoncer par l'incomparable beauté de son spectacle.

Note 111: "Les arbres y estoyent très beaux et de grande odeur." Voyage de Jacques Cartier, 1534, page 41.

"Nous nommasme le dict lieu Sainte Croix parce que le dict jour nous y arrivâmes (embouchure de la rivière St. Charles). Auprès d'iceluy lieu y a un peuple dont est seigneur Donnacona et y est sa demeurance qui se nomme Stadaconé qui est aussi bonne terre qu'il soit possible de voir et bien fructiférente, pleine de fort beaulx arbres de la nature et sorte de France, comme chesnes, ormes, noyers, yfs, cèdres, vignes aubéspines qui portent le fruit aussi gros que prunes de Damas et autres arbres." Voyage de Jacques Cartier 1535-36, recto du feuillet 14.

La nuit est délicieuse, me dit Laverdière, et il n'est pas tard: à peine deux heures du matin. Si nous allions voir le Fort Jacques Cartier? Cela prend une minute à s'y rendre et autant é le regarder, car il est tout petit. Allons en route!

C'était un grossier rempart fait d'une suite de troncs d'arbres, chênes, pins, merisiers, droits comme des fûts de colonnes, aussi solidement enfoncés dans la terre qu'étroitement serrés les uns contre les autres, et reliés ensemble par de fortes attaches. Ces pieux, aiguisés de la tête, rappelaient aux yeux des clôtures de vergers toutes hérissées de longs clous et de fiches aigües, précautions menaçantes et narquoises s'il en fut jamais, désespoir du braconnage et de la maraude.

Des couleuvrines, des caronades, disposées à intervalles égaux sur toute la circonférence de la palissade, allongeaient le cou par dessus du parapet du rempart comme autant de chiens de garde, de bouledogues en arrêt, flairant le vent et l'ennemi commun, le sauvage.

Vous savez, me disait Laverdière qu'en l'absence de Jacques Cartier, (qui visitait alors le royaume d'Hochelaga), les maistre compagnons mariniers et charpentiers de navires, demeurés au havre de Ste-Croix, construisirent auprès des deux caravelles une palissade fortifiée qu'ils garnirent d'artillerie.112

Note 112: Le lundy onziesme jour d'Octobre nous arrivasmes au dict hable Sainte-Croix ou estoient noz navires, et trouvasmes que les maistres mariniers qui étoient demourez, avaient faict ung fort devant les dictes navires, tout cloz de grosses pièces de boys, plantez debout joignans les unes et autres, etc. Relation du Second Voyage de Jacques-Cartier, verso du feuillet 28, édition de 1545.

Et tout à lentour (du fort) garny d'artillerie et bien en "ordre pour soy deffendre contre toute la puissance du païs." Voyages de Jacques Cartier, 1535-36, verso du feuillet 28.

Je fis le tour de cette étrange fortification. Sa physionomie indienne, profondément accentuée, répondait si parfaitement aux idées préconçues que je m'étais faites d'une bourgade palissadée, telle que décrite par les historiens du pays, qu'au mépris de tout ce que me disait Laverdière, et contre ma propre expérience, je me surprenais à guetter entre les couleuvrines ou derrière les à-jours des pieux dentelés, la silhouette fantastique, la tête emplumée de quelque farouche algonquin.

Mais une porte bardée de fer comme un bouclier du moyen-âge, une porte taillée dans l'épaisseur de la muraille en troncs d'arbres, me fit reconnaître tout de suite à son travail la main d'oeuvre européenne. Les gonds, les pentures, les têtes de clous forgés les lames de fer de cette porte massive étaient énormes. Les à-jours des pièces laissaient apercevoir deux verrous formidables que soutenaient vaillamment, en apparence du moins, l'action de la serrure.

Laverdière sonda la porte: elle était barrée. Je la secouai à mon tour, mais le meilleur de mes efforts ne réussit qu'à me faire constater le jeu de ses verrous dans leurs crampons. Il aurait fallu un vent de tempête pour la remuer, l'ébranler, tant elle était pesamment empalée sur ses gonds.

D'un coup d'oeil à travers les interstices des pieux je saisis tout l'aménagement intérieur du Fort Jacques Cartier.

Alentour de la palissade il y avait une estrade solidement bâtie, appuyée à des poutres de gros diamètre, elles-mêmes soutenues par des piliers de large carrure. L'extrême force de la galerie s'expliquait par le fait qu'elle avait à supporter tout le poids des caronades et des couleuvrines, y compris la charge de leurs affûts et de leurs projectiles.

En ce moment, et tel que prescrit par l'Ordonnance, le guet de la nuit annonça, à voix de trompettes sonnantes, un changement de quart.

Tout aussitôt des aboiements furieux éclatèrent dans la montagne. Les chiens sauvages de Stadaconé répondaient à leur manière au "Qui vive!" des sentinelles françaises.

Ces aboiements colères en provoquèrent d'autres qui partirent, cette fois, de notre côté, et se répétèrent en échos interminables dans la forêt boisant alors le territoire des futures paroisses de Beauport, de Charlesbourg, de St. Roch-Nord, de La Canardière, des deux Lorette. C'étaient des jappements beaucoup plus brefs et beaucoup plus rauques que ceux des chiens, pour cette excellente raison que ce n'étaient plus des chiens mais des loups qui hurlaient.

Et Laverdière me dit d'une voix grave: Tout fait bonne garde ici: La Forêt, le Peau-Rouge et le Blanc.

Je m'en allais songeur, le regard dans la neige, une neige épaisse et molle comme un velours, sourde comme un tapis turc, où le bruit des pas s'étouffait. Et je pensais avec un charme délicieux à tous ces compagnons de Jacques Cartier que j'avais vus de mes yeux, écoutés de mes propres oreilles. Je les entendais causer encore au fond de ma mémoire, avec cette loquacité naturelle au caractère breton.

Je me demandais seulement, avec une certaine inquiétude, comment il se pouvait que je fusse devenu tout à coup le contemporain du découvreur du Canada. J'avais absolument, dans mon aventure, perdu la mémoire du point de départ, et cette réflexion me causait la fatigue oppressante d'un homme pris de cauchemar et qui rêverait rêver.

Mais le maître-ès-arts me secoua brusquement. A quoi pensez-vous, me cria-t-il?

Cette question m'éveilla net.

--Au grand plaisir d'avoir connu les compagnons de Jacques Cartier.

J'en suis ravi. Et d'autant plus que, satisfaisant votre légitime curiosité historique, j'établis du même coup la vérité de l'une de mes thèses favorites, savoir: que les pires angoisses de l'incertitude ne sont pas toujours aussi crucifiantes que certaines réalité horribles. Le spectacle des scorbutiques de la Petite Hermine en demeure pour vous une mémorable et saisissante démonstration.

Saisissante, oui; mais concluante, jamais. Pardonnez-moi ce franc parler, il entre dans mes habitudes.

Très-bien, donnez m'en la raison s'il vous plaît.

Ne me la demandez pas, ce serait la mauvaise foi, car la clarté aveugle. La mère de Dom Anthoine, la soeur d'Yvon LeGal, les enfants de Reumevel, tous les parents, tous les amis prochains ou éloignés de ces hardis matelots vous eussent payé, au poids de l'or la faveur de cette vision, au coût du sang, la hideur de ce spectacle. Savoir male celui que l'on croyait mort! quel réveil pour l'espérance! Comme elle accourt, comme elle s'installe, cette radieuse infirmière! Nommez-moi une garde-malade attentive, infatigable, courageuse, active comme cette incomparable vaillante! Elle croit à la guérison comme à dogme, elle lui garde la foi jurée comme l'amour à une fiancée, elle espère jusqu'à la fin, comme une âme! Elle va si l'on qu'on la voit suivre la convalescence jusque dans l'agonie du bien-aimé; elle ne meurt qu'avec lui.

Le maître-ès-arts ne me répondit pas tout d'abord; seulement il leva les épaules avec l'air ennuyé d'un homme qui se résigne à écouter sans vouloir rien admettre. Puis, il me regarda avec un sourire froid qui me glaça comme un attouchement cadavérique.

Mais, dit-il, si le bien-aimé était mort, ne vaudrait-il pas mieux pour la mère, la soeur, le bon fils s'imaginer pareille catastrophe toute la vie, qu'en acquérir la certitude une seule minute devant son cercueil?

Si le bien-aimé était mort! Il me disait cela d'un ton railleur, méchant. Et le mauvais rire avec lequel il me fixait tout à l'heure lui revint aux lèvres, y demeura quelques secondes, puis, finalement, se perdit avec son regard dans la neige floconneuse du chemin.

Nous nous en allions marchant l'un devant l'autre, suivant la rive du bois, comme chantent les dodelinettes et les complaintes canadiennes françaises que ont bercé pour nous tous le sommeil de notre première enfance. Nous marchions par un petit sentier battu dans la neige et dont les sinuosité multiples semblaient calquées sur les méandres de la rivière. Tout à coup nous arrivâmes à une clairière, à une baie coupée en demi-lune, comme à la serpe, dans l'alluvion de la berge droite, et qui ressemblait à l'embouchure de quelque cours d'eau dans le Ste. Croix. Je pensai tout de suite au ruisseau St. Michel, car les vieilles chroniques fixaient aux alentours l'hivernage des vaisseaux de Jacques Cartier. Le vent de nord-est qui souffle avec violence toute l'année, et particulièrement à la saison d'hiver, avait balayé la neige à cet endroit sur un espace considérable, et la surface plane de la glace transparente étincelait comme le cristal d'un miroir. J'aperçus au fond de la crique, enlisé jusqu'à sa ligne de flottaison dans un immense banc de neige, un petit bâtiment de la mâture et de la taille de nos goélettes modernes qui font aujourd'hui le cabotage entre Québec et les paroisses ripuaires du bas St. Laurent.

Laverdière leva la main dans la direction de la galiote:

L'Emérillon! s'écria-t-il.

Puis, faisant écho à sa propre voix, l'archéologue répéta dans un éclat de rire: L'Emérillon! Cette fois il semblait se parler à lui-même.

Étant donné que l'on connût au préalable la passion grande du maître-ès-arts pour les sports nautiques, cette gaieté singulière s'expliquait par le souvenir hilarant d'une aventure héroï-comique. La chaloupe de Laverdière! mail elle avait plus couru d'aventures à elle seule que tous les yachts réunis de notre rade.

Donc, l'émulation, l'amour de la gloire, les émotions de la lutte, quelque diable enfin le poussant, Laverdière construisit un yacht superbe, à seule fin d'arracher la victoire à la Mouette du Dr. Wells, une triomphante, s'il en fût jamais. Et bon historien national qu'il était notre prêtre-matelot donna à son léger navire un beau nom de baptême, et l'appela Emérillon. Ce qui n'empêcha pas l'Emérillon d'arriver... en bon dernier, en touage d'un remorqueur, le jour (l'unique jour) qu'il disputa la palme à sa glorieuse rivale. Cela n'était pas très illustre pour L'Emérillon, mais en revanche très historique.

Il y avait d'ailleurs une grandeur d'âme incomparable, une abnégation absolument artistique, à perdre ainsi, de gaieté de coeur, trois mille piastres et quelques centins pour l'honneur de livrer une seconde bataille d'Actium. Ce fut un véritable sinistre maritime... et financier. Le souvenir en flotta sur la mémoire de Laverdière encore plus légèrement que l'Emérillon dans l'entre-quai de la Douane; car la conscience du marin n'était pas engagée dans la responsabilité de la catastrophe, le modèle, au dire des connaisseurs, ayant été reconnu chef-d'oeuvre d'architecture navale, malgré que l'Emérillon, assis dans l'eau, prenait la bande à tribord. La faute était-elle à...? Neptune, et avec lui les copeaux discrets de la Rivière St. Charles en gardent encore le formidable secret.

Toute la gaieté de cette anecdote me revenait au coeur et aux lèvres en écoutant rire mon compagnon de route, qui me cira: "A l'abordage!" avec un bel accent martial, en même temps qu'i enjambait lestement le bastingage du galion.

En un clin d'oeil nous eûmes enlevé le panneau de l'écoutille et nous nous trouvâmes sous le tillac, dans la chambre du château de proue. Une lampe suspendue par une chaînette de cuivre éclairait mal cet appartement où le souffle continu d'une violente rafale faisait sauter la flamme de lumignon. Ce courant d'air était provoqué par deux sabords--correspondant, en position, aux sabords de chasse dans les vaisseaux de guerre du temps--que j'aperçus grand ouverts. Ce qui m'étonna beaucoup.

Il y avait par toute la chambrette une bonne odeur de bois neuf fraîchement travaillé, provenant sans doute d'une grande boîte, en bois de sapin, dont les planches rudes, varlopées à la diable, étaient criblées de noeuds suintant un gomme parfumée, couleur d'ambre et qui revêtait dans la lumière tourmentée du lumignon les scintillements et les reflets de l'or. Cette boîte, longue de sept pieds, haute et large de deux, reposait sur des tréteaux et son couvercle s'appuyait debout au vaigrage de la galiote.

Tout auprès, sur le plancher, il y avait un coffre d'outils, et dans le casier de ce coffre, un rabot, une scie, un marteau, une livre de grands clous forgés.

Que renfermait cette boîte? Quels ouvriers attendaient ces outils? Je ne fus pas longtemps à me le demander, car Laverdière prévenant ma curiosité, me dit aussitôt: venez voir.

Il détacha la lampe du bau où elle était suspendue et fit tomber sa lumière au fond du mystérieux colis.

Je reculai d'épouvante: cette boîte était un cercueil; son contenu, le cadavre d'un homme!

Vous aurez mal refermé l'écoutille, me dit Laverdière, Elle est entrée!

Je le regardai avec stupeur. Les lèvres nerveuses de l'archiviste, convulsivement contractées, dessinaient un sourire étrange, d'une expression indéfinissable.

Elle est entrée, répéta le prêtre.

Qui, elle?--bégayai-je absolument ahuri, dérouté par le mysticisme de mon interlocuteur.

Le maître-ès-arts se pencha sur moi: La Mort! dit-il avec une voix creuse comme la tombe.

Et pour achever de m'épouvanter sans doute, il accompagna cette sinistre farce d'un éclat de rire effrayant.

Eh! regardez donc derrière vous, ricana-t-il méchamment, je parie que vous verrez quelqu'un.

J'avoue que je n'osai pas tourner la tête!

Oui, nous sommes quatre ici, continua l'impitoyable railleur, Elle est entré, pas la mort, mais Elle, la folle, la pauvre folle du logis! Ah! jeune homme, jeune homme, quels pièges vous tend l'imagination. Et comme on y tombe!

Cette plaisante mystification eut le mérite de me fâcher rouge. Je la trouvai mauvaise, inconvenante, exécrable, précisément parce qu'elle était bonne, excellente même, et m'avait fait grelotter de peur.

Allons nous-en, lui dis-je, allons nous-en! Et je gagnai précipitamment l'échelle de l'écoutille.

Pourquoi? me demanda l'autre; le pauvre enfant est si seul!

A ce moment, un courant d'air passa si vite qu'il coucha la flamme du lumignon comme pour l'éteindre.

Laverdière ajouta: Vous ne me demandez pas son nom?

Je luis répondis avec humeur: Évidemment vous tenez à me l'apprendre; moi je ne tiens pas à le savoir: voilà la différence.

Pardon, reprit-il, ce sera plus tard, pour votre mémoire, une grande joue de s'en souvenir. C'est le premier des vingt-cinq, le Benjamin de l'équipage, Philippe Rougemont.113

Note 113: "Celuy jour trespassa Philippes Rougemont, natif d'Amboise, de l'âge de environ vingt deux ans." Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, verso du feuillet 35. C'est le seul mort que Jacques Cartier nomme. Charlevoix, dans son Histoire du Canada, en nomme un autre: De Goyelle. Ce sont les deux seuls scorbutiques décédés dont nous sachions les noms.

Toute ma mauvaise humeur tomba à cette parole. Je compris alors où menait le chemin de Rougemont, et ce que Bertrand Samboste entendait par la toilette de Philippe. La toilette de Philippe, c'était l'agonisant porté dans la chambre du maître de la nef et couché sur un lit de camp; c'était l'aumônier, Dom Anthoine, revêtant le surplis et l'étole; c'était la petit table du Viatique avec sa garniture de linge couleur de neige, ses deux chandeliers d'argent, les flammes immobiles et silencieuses des cierges jaune auprès du crucifix; c'étaient les matelots des trois équipages à genoux dans la batterie de la caravelle, et récitant les dernières prières pour le camarade qui allait recevoir les derniers sacrements; c'était le décor du cinquième acte, tous les acteurs en scène, comme au théâtre.

Et, me rappelant les regards effrayés de Bertrand Samboste encore mal revenu des émotions profondes du drame, je me disais qu'il avait dû se passer quelque chose de terrible à la fin, à la chute du rideau. Qui sait, mon Dieu! le petit Philippe Rougemont, pour parler le langage coloré des gabiers, le petit Philippe Rougemont n'avait peut-être pas voulu s'en aller avaler sa gaffe. Cela se voit à vingt ans! En vérité le navrant spectacle que celui d'une âme qui part ainsi dans un cri de désespoir!

C'était le corps d'un marin apparemment très jeune, car sa figure accusait à peine dix-sept ans. On l'avait enseveli dans son costume, il en était vêtu de pied en cap; rien ne manquait, pas même le chapeau goudronné. Il n'avait pas de linceul, mais il était couché dans sa bière, sur un lit épais de branches de sapin. La tête reposait sur un oreiller où le duvet était remplacé par des rameaux de cèdre, un bon édredon pour le dormeur de tel somme. C'était vraiment une aubaine, car il était, celui-là, plus heureux que bien d'autres qui n'emportent sous la terre que leur traversin de copeaux, ceux du cercueil!

Et la pensée me vint que ce malheureux avait une mère; qu'elle était, à cette heure même, dans quelque obscure chapelle de hameau, au fond de la Bretagne ou de la Normandie, à genoux devant une de ces naïves Étables de Bethléem, toutes étoilées de lumières et peuplées en même temps de bergers et d'agneaux, d'anges et de mages. Sur la paille fraîche de son berceau, l'Enfant Jésus souriait à cette pauvre femme, lui tendait ses petits bras avec une ravissante mignardise, comme autrefois, cet autre, le premier-né de son sang, qu'elle regardait dormir au foyer de sa chaumière, épiant, avec une délicieuse impatience, la première joie de son regard et s'oubliant quelquefois jusqu'à l'éveiller par une délirante caresse. Vingt ans avaient passé sur ce bonheur suprême sans rien enlever à l'ivresse et à la vivacité du souvenir.

Revenue de l'église je revoyais cette femme mettre le couvert du cher absent è la table familiale, rapprocher la chaise vacante; puis à la dérobée du père et des enfants, dans la chambre solitaire du jeune marin, déposer sur l'oreiller froid un baiser rapide et brûlant.

Enfin, elle-même endormie, rêvait que les trois vaisseaux de Cartier, voiles hautes et mâts pavoisés, entraient dans le port de St. Malo, au bruit des cloches et des salves, avec tous les équipages de la flottille; et plus haut, dominant les clameurs de la foule sur les quais et les vivats des équipages des navires en rade, il y avait pour elle, une voix grêle, une voix enfantine criant: Mère! mère, me voici, il n'y a plus d'exil!

Et devant le spectacle de cette pauvre femme, toute entière livrée au ravissement de son extase, je louais Dieu en moi-même, le remerciant de lui faire oublier sa prière, de peur qu'elle ne lui demandât le retour de son fils comme une grâce. Autrement sa Providence m'eût paru odieuse!

N'est-ce pas? répondit tout haut mon étrange interlocuteur, qui m'écoutait penser, suivant sa fantastique habitude. Voyez, par contre, comme la Divine Providence prépare de loin, comme elle résigne à l'avance cette tendre mère à la terrible épreuve. Elle retarde de six mois la fatale nouvelle, et met à douze cents lieues le cadavre du bien-aimé. Combien de jeunes gens, partis comme lui, rayonnants de santé et de force, on été rapportés morts à leurs demeures, le soir même de leur départ! Pour le matelot il existe autant de morts subites que de fausses manoeuvres. Pour toute préparation les mères, les femmes, les soeurs de ces misérables n'auront eu que le retard de la civière portée par deux camarades et cachant mal, sous son drap blanc, le corps mutilé, sanglant de la victime. La miséricorde du bon Dieu n'a pas crié "Gare!" à ces pauvresses, mais elle leur a broyé le coeur d'un seul coup, à la première étreinte. Et cependant, c'est cette main-là qu'il faut bénir.

Ici, l'espérance va s'éteindre avec lenteur, s'évanouir doucement dedans le coeur maternel, comme la belle lumière d'un jour d'été.

La pensée de son fils demeure dans cette âme à la manière des parfums pénétrants que embaument les cassolettes longtemps après que l'aromate a disparu.

Aux premiers jours de Juillet, Jacques Cartier, l'immortel Découvreur, va revenir en France. Un matin114 toute la population de St-Malo envahira, comme un flot irrésistible, les quais, les môles, les jetées, les phares, tous les postes avancés du rivage Une caravelle, toutes voiles dehors et pavoisée à ses trois mâts, entre dans la rade. L'artillerie gronde à la citadelle de St-Malo et les sabords du grand navire sont pleins d'éclairs et de fumée. L'équipage crie avec enthousiasme le nom d'une terre inconnue: "Canada! Canada!!" Et la foule en délire de répondre: "Cartier! Cartier! la Grande Hermine!" La mère de Rougemont sera là, venue D'Amboise,115 à genoux, elle aussi, sur la grève, avec les femmes, les filles, les soeurs et les fiancées des marins, grâce à Dieu, revenus!

Note 114: "Et nous vinsmes au Cap de Raze et entrasmes dedans un hable nommé Rougnoze où prinsmes eaues et boys pour traverser la mer et là laissâmes l'une de nos barques et appareillasmes du dict hable le lundi 19ième jour du dict mois (de Juin). Et avec bon temps avons navigué par la Mer, tellement que le 6ième jour de Juillet 1536 nous sommes arrivez au hable de Sainct Malo, (par) grâce du Créateur. Lequel prions faisant fin à notre navigation, nous donner sa grâce et paradis à la fin. Amen." Voyage de Jacques Cartier 1535-36, feuillet 46 et verso.

Note 115: "Philippes Rougemont, natif d'Amboise." Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, verso du feuillet 35.

Ce sera un grand et cruel crève-coeur lorsqu'on dira à cette femme que son Philippe n'est pas à bord du vaisseau-amiral. Son beau rêve, blessé à l'aile, s'abattra un instant, mais pour s'envoler presque aussitôt plus loin au large. L'envergure répondra, croyez m'en, à la distance. Ils étaient trois vaisseaux. Pour sûr Philippe revient sur le Courlieu. La Mer et le Vent ont de ces caprices incorrigibles d'éparpiller à fantaisie les navires; ils ont du temps et de l'espace pour cela.

L'Emérillon arrive. C'est le plus vieux comme le plus petit des trois vaisseaux. Pauvre mère! L'enfant attendu n'y est pas encore! Et puis, voyez-vous, il y en a qui disent, par la ville, que vingt-cinq des principaux et bons maistres compagnons mariniers sont restés là-bas, sous la terre, à cause du scorbut. Cette fois le coeur saigne beaucoup dans la poitrine de la crucifiée, l'espoir exubérant, vivace, le rêve, le divin rêve sont bien malades. Le pauvre oisillon volète encore, mais à fleur du sol, dans les pierres du chemin, comme un perdreau blessé qui se rase au creux d'un sillon.

Il étaient trois vaisseaux! La Petite Hermine retarde encore. Oh! lequel d'entre vous, camarades de survivants de Philippe, aura le courage de lui dire que le Courlieu a été abandonné à Stadaconé... faute de bras pour la manoeuvre?116 Cette fois, l'illusion ne sera plus possible.

Malgré cette grande épreuve de la foi, admirez la tendresse de la Providence que amène par degrés, au coeur de cette femme, la certitude de la catastrophe, qui multiplie les étapes du chemin, atténue la roideur de l'ascension au calvaire.

Puis, le sacrifice accompli, accepté, un soir de grande solitude et de silencieuse douleur pour la chaumière des Rougemont, voici l'aumônier de Jacques Cartier, dom Anthoine, venu exprès de St. Malo, qui se présente à Amboise, et qui raconte à cette mère en deuil la mort sainte de Philippe; non pas une agonie d'abandonné, de lépreux, au fond d'une cabane sauvage, mais une belle mort de Catholique et de Français, une mort en présence des pays des trois équipages, à bord d'une caravelle où l'on avait parlé d'Amboise et de St. Malo tout le temps... avant l'agonie. Puis les dernières paroles, les derniers messages, le dernier à-Dieu, rapportés avec une précision sacramentelle. Enfin l'heure du départ... la Mort venue à quatre heures du soir, la veille de Noël.117

Note 116: La Petite Hermine avait été abandonnée à Québec, au printemps de 1536--On en a retrouvé la carcasse en 1843, à l'embouchure du ruisseau St Michel.

Note 117: Cette mort est anti-datée--Philippe Rougemont, d'après les meilleurs archivistes chroniqueurs, mourut un dimanche de Février 1536--Le lecteur saisira quels avantages d'imagination cet anachronisme procurait à l'auteur.

Mort la veille de Noël! quelle révélation! Oh! comme je m'explique maintenant pourquoi cet attendrissement involontaire, subit, irrésistible, qui l'avait fait pleurer, comme de force, à la vue de l'Étable de Bethléem;--pourquoi les triangles de lumières semblaient avoir la pâleur des cierges sur les herses d'un catafalque;--pourquoi elle trouvait au Jésus de la Crèche la figure souriante de son Philippe, petit enfant;--pourquoi elle le voyait asses à la table familiale, sur la chaise vacante;--pourquoi elle lui avait servi sa part de gâteau, rempli son verre; pourquoi ce baiser de feu sur l'oreiller froid du lit vide;--pourquoi ce rêve de galions voilés en course entrant dans le port de St. Malo.--Ah! sa maison était alors visitée, bénie, sanctifiée par l'âme présente de son enfant, âme bienheureuse, âme confirmée en grâces et en joies éternelles, âme revenue elle aussi! Dites-moi, en toute sincérité, consolation plus suave pouvait-elle humainement s'échapper d'un plus funèbre souvenir? Seule, la Providence a le don de pareilles antidotes, et parce qu'elle n'en vend pas le secret, ses négateurs l'appellent Hasard! Cela me fait penser au blasphème d'un mauvais fils qui dit: "marâtre" à sa mère!

A ce moment un bruit de bottes ferrées retentit sur le pont de la galiote, droit au-dessus de nos têtes. Presque aussitôt les panneaux de l'écoutille s'ouvrirent bruyamment et trois hommes descendirent dans la chambre.

Les croque-morts! me souffla Laverdière à l'oreille.

Les ouvriers de la dernière heure et de la dernière besogne! Ce face-à-face imprévu, cette confrontation instantanée, me glaça d'effroi. J'avoue que la présence du cercueil de Rougemont aurait dû m'y préparer. Je n'en subis pas moins cependant cette poussée de recul que provoque l'apparition du bourreau sur la foule qui regarde une potence.

Je les reconnus tous les trois: le plus grand se nommait Guillaume Séquart, le charpentier; la moyenne taille, Jehan Duvert, aussi lui charpentier de navire; le plus petit, eustache Grossin, un maître compagnon marinier.118 Laverdière me les avait tous signalés à bord de la Grande Hermine.

Note 118: Ce nom de Grossin se retrouvait sur le rôle d'équipage de l'aviso français le Bouvet ancré en rade de Québec pendant l'été de 1887.--On y lisait, parmi les officiers, Grossin, enseigne de vaisseau. Consulter Le Canadien du 2 septembre 1887.

Un moment les croque-morts regardèrent silencieusement le cadavre au visage. Puis Eustache Grossin lui toucha la joue, lui palpa les mains et le frappa au front, à petits coups rapides, à la manière d'un visiteur s'annonçant discrètement à une porte. La tête rendit un sont mat comme le marbre d'une statue.

Il est parfaitement gelé dit Séquart, fermons la boîte.

Alors je m'expliquai pourquoi les sabords de chasse avaient été laissés grands ouverts.

C'est une singulière idée, tout de même, dit Eustache Grossin, c'est une singulière idée de geler ainsi notre petit Philippe avant de l'enterrer. M'est avis qu'il aurait eu assez froid dans sa fosse. Pauvre Rougemont, lui qui nous faisait promettre de le ramener à Amboise! Come nous lui tenons bien parole!

Ça, dites moi donc, la bonne raison que l'on a de geler ainsi le compagnon.

La forêt, répondit Jehan Duvert, la forêt est infestée de chiens sauvages, de renards et de loups. Au printemps, à la fonte des neiges, l'odeur du cadavre pourrait en trahir la présence. Ces animaux, dont l'audace et la férocité se décuplent par l'excès du froid et de la faim, ont un flair merveilleux, et seraient prompts à découvreur le corps du camarade. Par ce moyen, le Capitaine-Général espère qu'il n'y aura plus à craindre que les restes mortels d'un chrétien, les cendres baptisées d'un homme deviennent la pâture des fauves, comme une charogne d'animal.

Très bien! Où les Legentilhomme doivent-ils creuser la tombe?

Tout près d'ici, à l'embouchure du ruisseau St. Michel, sur la glace même de la rivière. On calcule qu'il faudra creuser à douze pieds pour l'atteindre, car la neige, à cet endroit, est amoncelée à telle épaisseur.

Mais c'est étrange, remarqua Duvert; pourquoi ne pas l'enterrer au rivage? lui donner une fosse bénie, avec une croix de bois à la tête, comme à la tombe d'un catholique?

Dans un mois d'ici, répondit Séquart avec un long soupir, dans un mois d'ici, compterons-nous encore dix hommes valides? Et combien sur ce nombre seront en état de creuser le sol à six pieds de profondeur? Si le fléau cesse, il sera toujours facile aux survivants de relever sous neige les cadavres des camarades et de les ensevelir en terre. Mais si le scorbut doit nous dévorer l'un après l'autre 119 jusqu'au dernier, ne vaut-il pas mieux mille fois s'en aller à l'Atlantique par le St. Laurent, sur les glaces flottantes de la rivière, que de savoir nos ossements, nos pauvres corps jetés à la voirie, abandonnés à la grève en pâture aux chiens, aux renards et aux loups?

Note 119: Et tellement se esprint (se déclara) la dicte maladie (le scorbut) à nos trois navires que à la my-Février de cent dix hommes que nous estions il n'y en avait pas dix sains, en sorte que l'un ne pouvait secourir l'autre qui estait chose piteuse à veoir, considéré le lieu où nous estions. Car les gens du pays venaient tous les jours devant notre fort qui peu de gens voyent, et ja (déjà) y en avait huict de morts et plus de cinquante en qui on ne espérait plus de vie. Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, feuillet 35.

Et depuis jour en aultre s'est tellement continuée la dicte maladie, que telle heure a esté que par tous les trois navires n'y avait pas trois hommes sains, de sorte que en l'ung des dits navires n'y avait homme qui eut pu descendre sous le tillac pour tirer à boire tant pour lui que pour son compagnon. Et pour l'heure y en avait déjà plusieurs morts. Lesquels ils nous convint de mettre par faiblesse sous les neiges: car il ne nous estoit possible de pouvoir pour lors ouvrir la terre qui estoit gellée, tant nous estions faibles et avyons peu de puissance. Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, feuillet 36.

Et pour l'heure y en avait plus de cinquante en qui on espérait plus de vie et le parsus (et par dessus le marché) tous malades que nul n'en estoit exempté excepté trois ou quatre. Mais Dieu, par sa saincte grâce nous regarda en pitié et nous envoya la congnoissance et remède de nostre guarison et santé. Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, feuillet 37.

Que le corps d'un homme s'en retourne en poussière Au fond de la terre, ou qu'il pourrisse dans l'eau, cela revient toujours au même limon. Seulement, s'il nous faut partir pendant l'exercice, je préfère m'en aller par le sabord, suivant la coutume du navire.

L'Océan! voilà le cimetière par excellence du matelot, le véritable champ du sommeil, labouré, celui-là, avec des proues de navires, mieux ue tous les autres avec les socs de charrues. Là, mes gaillards, toutes les tombes creusées d'avance et dans le sens que l'on veut: ce qui est un avantage pour ceux qui ont un côté pour dormir. Pas de fossoyeurs à payer, choix absolu des places, et liberté complète de changer de coin si le voisin vous importune ou que le fond ne vous convienne pas. Bancs de sable, couches de vases, lits de glaises ou de riches tapis de varechs ou de mousses, il y en a pour tous les goûts. Ainsi couchés comme des flâneurs dans l'herbe, nous y pourrons attendre l'Éternité, sans ennui, sans impatiences, sans fatigues; tromper le retard du dernier jugement à regarder passer d'en bas, à la surface lumineuse de la Mer, les grandes ombres des vaisseaux qui navigueront encore sur l'océan; compter, la nuit, les falots dans les mâtures et les lueurs des feux de grève, tout comme autrefois à St. Malo, sur les remparts de la ville!

Jehan Duvert ne parut pas goûter la bonne humeur et les plaisanteries du charpentier.

Tu oublies l'âme. C'est elle qui regarde et non pas les yeux. Un squelette voit-il plus loin qu'un cadavre? Et l'âme qui l'habitait, s'amusera-t-elle avec son spectacle de l'Éternité, à regretter l'Océan? Crois moi, ceux qui s'endorment comme celui-ci, et ferment les yeux à sa manière, voient au delà ce monde de plus belles choses que les têtes de mort avalées par les requins, ou les crânes roulés par la Mer avec les galets du rivage.

Non, Séquart, l'Océan ne vaut pas les cimetières bretons, et ton De Profundis n'est pas meilleur que celui qu'on récite, aux croix de chemins, dans nos villages. Tous les soirs, là-bas, la visite des anciens, à des vieux; tous les dimanches, la promenade du hameau entre les tombes. Puis, tout auprès, au pied de la falaise, tu sais, la plage de St-Malo, la mer éternelle qui chante.

Le charpentier se mit à rire: La mer éternelle qui chante, s'écria-t-il, on l'entendrait encore après la mort? Eh! ce n'est pas la peine, camarade, de me contredire! Pourquoi ne crois-tu pas aux crânes qui voient la lumière du ciel du profond de l'abîme, toi qui veux que les dormeurs de nos cimetières bretons écoutent, dans leurs cercueils bruire le vent et l'Atlantique? La lumière du ciel aperçue! l'inestimable bienfait, l'incomparable correctif aux ténèbres de la tombe. Car, ne vous êtes-vous demandés jamais quelles seront l'épaisseur étouffante et l'horreur palpable de la dernière nuit sous la fosse fermée? J'y songe bien souvent, moi; et maintes fois aussi la pensée du soleil, le souvenir de cette lumière du ciel se reposant toujours sur quelque endroit de la Mer me fait ardemment souhaiter d'y mourir.

D'ailleurs, poursuivit Séquart, il n'y a pas dans la marine de France un galion, si petit qu'il fût, qui ne voulût pas sombrer en plein océan, en franche tempête, toutes voiles dehors et l'équipage sur le pont, plutôt que s'en aller mourir de vieillesse sur la grève, brûler comme un fagot de broussailles à marée basse, et voir des brocanteurs se battre à qui possédera la ferrure de sa coque. Cela ressemble trop à une carcasse de poisson dévorée par des chiens. J'ai les idées de mon navire. Hélas! ne se noie pas qui veut, et ne meurt pas qui veut en mer!

Tant mieux; et toi-même, Séquart, ne regrette pas l'abîme répondit Jehan Duvert. C'est un bonheur pour les familles malgré ce que tu puisses en dire, camarade. Le bon Dieu n'à pas créé l'Océan avant la Providence. Autrement, les veuves de matelots pardonneraient-elles, et leurs petits orphelins diraient-ils encore: Notre Père?

C'est possible, très possible, ami Jehan, j'ai tort probablement; l'égoïsme a faussé mes idées. Je n'ai pas connu mon père, ni ma mère, je n'ai pas eu de frères ni de soeurs; seul en ce monde, je me suis habitué à n'être aimé de personne. Le Galion pour moi, c'est le toit paternel, la maison accoutumée. Je ne crois être chez-nous qu'en route. Voilà pourquoi à bord quelque catastrophe navale, quelque sinistre maritime, lorsqu'on me dit que tel ou tel vaisseau s'est perdu corps et biens sur la haute mer, qu'il a coulé à pic, comme une sonde, dans cent brasses d'eau, je trouve, moi, que c'est une belle manière de périr, glorieuse façon de s'en aller ainsi voiles hautes, drapeau à la corne, tous les gabiers dans les haubans ou sur les vergues, comme à la parade. Cela me fait envie, cela me donne exemple, et j'ai alors dans l'âme la grande image d'un grand mot: mourir en homme!

Ainsi, conclut Eustache Grossin, tu ne voudrais pas du scorbut, toi?

Guillaume Séquart répondit: Franchement, non; même si l'on me donnait à choisir entre lui et le requin.

Toutefois, dit Eustache Grossin, s'il faut rester ici avec Rougemont, trois ou quatre cents ans sous terre, je propose...

Quatre cents ans! interrompit Guillaume Séquart, cela représente un fameux somme! mais, dna quatre cents ans, il y aura peut-être une grande ville, debout, là-bas, sur ce rocher.120 Comment l'appelleront-ils dans l'histoire: Canada? Stadaconé? Donnacona?121 Cartierbourg? St. Malo-ville?122 Elle sera peut-être la capitale du pays que nous venons de découvrir? Savez-vous bien que ce sera flatteur pour nous qui n'en aurons jamais eu connaissance?

Note 120: Samuel de Champlain avait nommé notre citadelle, le mont Dugas. On conjecture que ce fut en l'honneur de Pierre Du Guas, Sieur de Monts, Lieutenant-Général du Roi en la Nouvelle-France, en 1603. M. de Monts et Samuel Champlain étaient amis intimes et firent ensemble, pendant les années 1606 et 1607 la découverte de presque toutes les côtes de l'Acadie. Consulter aussi le fac-similé d'une carte donnant l'ancienne topographie de Québec et de ses environs. Ce fac-similé se trouve dans l'Édition des Voyages de Champlain publié à Paris en 1613.

Note 121: Il est certain que le mot Québec ou mieux Kebbek, suivant sa primitive orthographe, était inconnu aux compagnons de Jacques Cartier. M. l'abbé Ferland, dans unes des notes explicatives publiées au pied de la page 90, tome Ier, de son Histoire du Canada, parlant de la fondation de Québec et du voyage de Samuel de Champlain, en 1608, dit que le fondateur, "après avoir reconnu l'Ile aux Lièvres, la Malbaie et l'Ile aux Coudres, arriva à un cap fort élevé qu'il nomma Cap Tourmente parce que les flots y sont toujours agités. Traversant ensuite vers le côté opposé il remonta le chenal qui est entre l'Ile d'Orléans et la terre du sud; il s'arrêta au pied d'un cap couronné de noyers et de vignes et situé entre une petite rivière (la St-Charles) et le grand fleuve (St-Laurent). Les sauvages nommaient ce lieu Kebbek, c'est-à-dire passage rétréci, parce qu'ici le St-Laurent est resserré entre deux côtes élevées. Le nom de Stadaconé avait disparu." Il convient aussi de consulter, dans ce même ouvrage, la note 3 de cette même page 90. Ailleurs, à la page 45, (Histoire du Canada, Tome Ier.) Ferland dit encore: "Que se passa--t-il sur les bords du St-Laurent après le départ des Français? (c'est-à-dire après le dernier voyage de Jacques Cartier au Canada en 1543). On ne saurait le dire, les traditions sauvages s'altérant et se perdant bien vite, Lescarbot et Champlain, qui les premiers ensuite, cherchèrent à les recueillir, n'y purent réussir à leur satisfaction. Lorsque les Français revinrent pour fonder Québec, soixante-cinq ans plus tard, ils ne trouvèrent plus le peuple de langue huronne ou iroquoise qui avait si bien accueilli Cartier à Hochelaga. Pressé par les nations algonquines qui habitaient la rivière des Outaouais et la partie inférieure du St-Laurent il s'était peut-être retiré vers le midi ou l'ouest."

Note 122: Un intelligent notaire, M. Falardeau, a donné e nom de St. Malo-Ville à une vaste superficie de terrains situés dans le voisinage immédiat de l'Hôpital du Sacré-Coeur, à Québec, et qu'il offre en vente comme lots à bâtir.

Séquart cessa tout-à-coup de parler pour sourire longuement à une pensée étrange.

Qui sait? remarqua le songeur, qui sait? il y a des gens et des choses qui disent la vérité quelquefois sans le savoir, comme, par exemple, le diable et l'horoscope. Si je demandais au promontoire de Stadaconé: "Combien as-tu d'arbres?" et que la montagne répondit: "Douze mille", cela vous ferait-il plaisir d'apprendre maintenant que ce chiffre, à quatre cents ans d'ici, sera le nombre exact des maisons construites dans la ville future?123

Note 123: C'est la statistique actuelle des maisons de la cité de Québec telle que me l'a transmise M. Cherrier, l'auteur de l'Almanach des Adresses.

Eustache Grossin le regarda stupéfait.

Eh! Séquart, dit-il, comment cette idée singulière t'est-elle venue?

Je l'ignore, répondit l'autre, cela m'est arrivé tout-à-l'heure à l'esprit, à l'improviste, comme je regardais la forêt dormir debout à la cime du Cap. J'en demeure moi-même étonné.

J'ai aussi pensé, poursuivit le rêveur, j'ai aussi pensé, en regardant la rivière, que le Ste. Croix serait, dans trois ou quatre cents ans d'ici, comme la Seine à Paris, la Loire à Nantes, la Garonne à Bordeaux, la grande route du cabotage; que ses deux rives seraient bordées de quais réunis par des ponts suspendus; que l'on y bâtirait des entrepôts, des magasins, des manufactures, des usines, des chantiers pour la construction des navires.

Un jour, ceux-là d'entre nous restés ici sous la terre à cause du scorbut, seront éveillés par un bruit de pioches et de pelles. Des ouvriers travaillant au creusement d'une aqueduc, au remblais d'une môle, ou bien encore à l'inclinaison d'un lit de vaisseau, découvriront nos cercueils rangés, comme à la parade, en ligne d'exercice. Et tandis que l'on discutera l'origine de nos squelettes, pendant que les antiquaires, les archéologues, les chercheurs d'histoires, se battront à coup de livres sur l'authenticité de nos crânes, nous nous en irons tous ensemble, camarades regarder sur le talus, à la hauteur de la berge, cette montagne à qui nous avions autrefois demandé: "Combien as-tu d'arbres?"

Et nous aurons peut-être devant les yeux le spectacle d'une grande ville, faisant flamboyer au soleil ses flèches, ses coqs et ses croix de clochers, le cristal des vitres et le métal des toits. Chacun de ces arbres sera devenu maison, les sentiers de la forêt des rue pavées, comme chez nous, à St. Malo, à St. Brieuc, à Nantes. Le roc du cap sera converti en remparts; la cime du promontoire, en bastion de citadelle, hérissé de créneaux, de mâchicoulis et de tours. Il y aura peut-être aussi un Parlement comme à Rouen, notre bonne ville.

Alors les flottes de la marine marchande feront escale à Stadaconé, dans leur marche au long cours au pays de la Chine. 124 Le St. Laurent sera le gigantesque routier d'un négoce colossal. Quelle joie dans le spectacle de ce havre incomparable, de cette rade encombrée de navires portant à leurs mats d'artimon les pavillons de toutes les nationalités du globe! Et par la ville, aux gaies et claires matinées du dimanche, cent équipages descendus à terre, parlant à la fois dans les rues de Canada, de Stadaconé, de Cartierbourg, de St. Malo-Ville125--que sais-je moi--, toutes les langues du bonde! Terr-i-ben! il fera bon alors d'être matelot!

Note 124: La route de la Chine est restée forcément, jusqu'à nos jours, l'idée fixe d'un grand nombre de personnages éminents. Nous avons eu l'expédition (celle de Robert Cavelier de la Salle) en 16690 qui alla échouer à son début dans l'île de Montréal, et que l'esprit caustique de nos pères commémora en nommant le lieu de la débandade: La Chine! Sulte. Histoire des Canadiens-Français, ch. Ier page 22.

Note 125: On doit bâtir, et tout prochainement paraît-il, une église paroissiale au village Stadacona. Si le vocable de ce nouveau Temple n'est pas encore choix me serait-il permis de suggérer à l'autorité compétente celui de Saint-Malo? Ce titre rappellerait, avec une heureuse précision géographique, le point de départ de notre histoire. Car, véritablement, elle commence au 16 mai 1635, le matin de cette Pentecôte mémorable où les trois équipages de Jacques Cartier réunis dans la cathédrale de St. Malo remirent à l'Esprit-Saint tout le soin de leur périlleuse entreprise; le salut de leurs personnes, la direction de leurs vaisseaux, le succès de leur hardie expédition aux terres neuves d'Amérique.

Y aura-t-il des auberges? demanda railleusement Grossin.

S'il y en aura, riposta le charpentier, avec un sérieux comique, et un enthousiasme bien renchéri, s'il y en aura, des cabarets, des tavernes et des gargotes pour les bons compagnons mariniers! Nom de nom! Et tout cela plein de camarades qui rient fort, de bouchons qui sautent en l'air, de verres qui tintent, et de refrains qui chantent!

Ça, ne pas oublier, remarqua Jehan Duvert, en manière de philosophie, ne pas oublier que nous serons morts en ce temps-là!

Qu'est-ce à dire? Raison de plus pour avoir soif! Les plus altérés ne sont pas toujours les vivants! Car, paraît-il, il y aura, là-bas, dans l'autre monde, une Baie des Chaleurs, tout comme ici.

Tu me consoles, toi; en vérité, ça me fait aimer l'hiver.--A propos, ça se ferme, les dimanches.

Quoi? demanda hypocritement Eustache Grossin, la Baie des Chaleurs?

Pas ça, malin, les auberges!--faudra toujours s'amuser en attendant qu'elles rouvrent. Eh! bien, nous nous en irons par la ville, vers les places publiques, regarder le monument de Jacques Cartier, constater par nous mêmes si le visage de la statue lui ressemble.126 Eh! pourquoi ris-tu Séquart?

Note 126: Il existe à Québec une statue de Jacques Cartier, celle qu'un architecte très estimable M. François-Xavier Berlinguet, a élevée sur la toiture de sa maison. Cette pauvre statue est entourée de cheminées qui lui prodiguent, à l'envie, les fumées de la gloire. Faute de laurier on l'a couronnée d'un paratonnerre, e qui la met à l'abri des compagnies d'assurance et de leurs agents.

Il convient d'ajuter que le Conseil Municipal de notre bonne ville de Québec ne fait pas payer la taxe d'enseigne à la statue de Jacques Cartier.

Pourquoi je ris? Écoute. Je ne voudrais pas affirmer encore moins jurer sur l'Évangile, que dans quatre siècles d'ici Jacques Cartier aura une statue au Canada. Les découvreurs de notre époque ne sont pas heureux en gloire.

Allons donc, répartit Duvert, en doutez-vous? Un homme qui va donner à la France un pays grand comme elle!

Séquart dit encore:

Il y a quarante-trois ans, un italien, Christophe Colomb, découvrait le Nouveau Monde. Huit ans plus tard, un pilote florentin, Americ Vespuce, lui Enlevait l'honneur de baptiser cette terre que le génie de cet homme avait vu dans l'Ouest, à quinze cent lieues plus loin que l'horizon de la Mer. C'était bien le moins cependant que l'enfant portât le nom de son père!

Tu as raison, Séquart, dirent ensemble Duvert et Grossin: c'est une criante injustice.127

Note 127: M. de Humbolt a lavé de toute culpabilité la mémoire d'Americus Vespuce (Amerigho Vespucci) dont l'accusation éternellement dirigée contre lui d'avoir tenté d'usurper la gloire de Colomb. Margry: Découvertes Françaises, page 258.

Voilà pour la gloire historique, conclus Séquart. Que promet d'être maintenant la gloire humaine? Il y a trente ans aujourd'hui que Colomb est mort. Celui qui avait donné à l'Espagne les grandes Indes Occidentales et des îles si opulentes que tous les trésors réunis de l'Europe n'en paieraient pas encore la richesse, n'est-il par mort à Séville de misère et de faim? Voilà pour la gloriole mondaine!

Il y a aujourd'hui tente ans de cela. Dites-moi, y a-t-il eu un retour de la faveur publique! Où sont les statues de Christophe Colomb à Madrid, à Séville, à Gênes?128

Et vous croyez que notre Capitaine-Général, notre Jacques Cartier, le hardi gars de Bretagne, aura sa statue à Stadaconé?

Il n'a découvert qu'un pays, qu'une route aux îles du Zipangu, aux terres de Cathay, contre l'autre une hémisphère entière. Jacques Cartier n'aura pas plus de monument à Stadaconé que de statue à St. Malo.129

Note 128: La statue commémorative de Christophe Colomb, élevée sur un piédestal orné de rostres, fut inaugurée à Gênes, le 12 Octobre 1862, trois cent soixante-neuvième jour anniversaire de la découverte de l'Amérique. Comparativement aux Génois nous ne sommes pas en retard de reconnaissance.

Note 129: Duguay-Trouin et Chateaubriand ont seuls, à St. Malo, l'honneur d'une statue.

M. l'abbé Bégin qui a visité très attentivement la Bretagne, en 1864, me racontait avoir vu, à St. Malo, à l'Hôtel de France où il logeait, quatre statuettes représentant Duguay-Trouin, Jean Bart, Chateaubriand et JACQUES CARTIER. Ces statuettes ornaient le parterre de l'Hôtel de France. Ce décor fait le plus grand honneur à l'intelligence du propriétaire de cette maison. Il convient d'ajouter que la municipalité de la ville n'était pour rien dans l'accomplissement de cette oeuvre de reconnaissance patriotique.

Il n'y aura pas plus de souvenirs dans la ville natale que dans la ville fondée. La première oublie celui qui part, la seconde celui qui est venu. Il se fera autour de son nom un tel silence que les coeurs fermés des hommes sembleront l'avoir conspiré d'un mutuel accord.

Seulement, dans trois ou quatre siècles d'ici, quant tous les envieux seront morts, et avec eux, tous les chargés de reconnaissance, il adviendra peut-être qu'un désoeuvré, en quête de plaisir, imaginera pour se distraire le centenaire de notre découverte. Ce sera indubitablement l'occasion de fêtes splendides, le moyen de s'amuser encore une fois à nos dépens, cette présente aventure ne comptant pas.

Duvert et Grossin se mirent à rire: Faudra venir voir ça de l'autre monde, et demander au Grand Amiral un permis pour descendre è terre.

Je crois bien que l'on se donnera de la peine pour l'allégorie des états-majors et que les personnages du Capitaine-Général, des maistres de nefs et des pilotes seront des mieux soignés. Mais, ajouta Séquart, pour les manoeuvres, les équipages, timoniers, rameurs ou parias du fond de la cale et charpentiers de navire, je doute fort que l'on choisisse. Le premier cent de matelots ramassés sur les quais de la ville suffira probablement, et ils ne s'amuseront pas à trier. On leur paiera chacun vingt sols pour leur rôle de compagnons dans la procession historique et... Eh! Eh! vogue la galée.

Donnez-lui du vent!

Quelle honte, quel affront pour des gabiers de notre marque, vieux comme la mer, de nous savoir personnifiés dans ces vachers de la terre ferme, des rebuts de cabotage, des épaves d'auberge, le déshonneur de la profession!

Doucement, camarade, doucement Per Jou! voilà de la haute fantaisie.

Par Dieu et Notre-Dame de Roc-Amadour, il y aura encore, dans quatre ou cinq cents ans d'ici, de fiers, de braves et solides matelots français. Notre marine sera une gloire ou l'Océan sera tari. Je te le dis, Séquart, faudra descendre des huniers (et Grossin parlant ainsi montrait le ciel), faudra descendre des huniers pour voir passer la procession historique. Da-oui! ça vaudra la peine de constater par nous-mêmes si les gars du vingtième siècle auront un bon mouvement de tangage dans les jambes, u beau costume, de belles voix des chansons gaies comme les nôtres. Dites donc, entendre parler français, après quatre cents ans de latin dans le Paradis, quel dessert!

Séquart et Duvert s'écrièrent ensemble: Eh! l'on parle latin là-haut? Qu'en sais-tu, mon pauvre Eustache?

Da-oui! C'est mon curé qui prétend ça.

Laisse-le dire; tu vois bien que, dans ce cas, cela serait fait exprès pour faire taire les matelots. Ce n'est pas juste; faudra tenir pour le bas-breton et le français. N'est-ce pas, vous autres?

Terr-i-ben! répondit Grossin, qui mourra verra! Je ne suis pas même certain de comprendre le français de mes enfants dans quatre cents ans d'ici.

As pas peur, répliqua Duvert. Il faudra que la langue ait bien vieilli pour que la terre, en français, ne s'appelle plus la terre; la mer, la mer; le ciel, le ciel; un navire, un navire; pour que l'on ne nous comprenne pas quand nous demanderons du pain, de l'eau, du vin, une rame, un poignard, un cordage, une futaille!

Changeront-ils aussi le mot patrie?

Ils le conserveront, même malgré eux, car, vois-tu, ce mot là est impérissable. Il se garde immortel dans toutes les langues du monde. Seulement, ajouta Duvert, seulement j'ai bien peur qu'ils le traduisent!

Traduire quoi? demanda Séquart, je ne comprends pas.

Je dis que dans quatre cents ans d'ici les Canadiens n'auront peut-être plus le mot France pour répondre au mot patrie.

Hein? Qu'est-ce que tu dis-là?

Ce pays que nous avons l'intention de nommer Nouvelle France sur nos cartes géographiques et dans l'histoire du globe, ce pays s'appellera peut-être alors Nouvelle Espagne ou Nouvelle Angleterre. A tous les âges du monde, amis, les conquérants ont eu cette manière de traduire.

Eustache Grossin se leva debout: Il faudrait pour cela, dit-il, il faudrait que l'empire de la mer appartint à l'Angleterre ou à l'Espagne. Ce qui n'est pas, ce qui ne sera pas, par St. Malo! aussi longtemps que l'on verra dans l'Atlantique les galions, les nefs, les chebecs et les caravelles de la Bretagne.--Rappelle-toi, Duvert, que les Normands ont conquis l'Angleterre, et n'oublie pas que tu es français!

Duvert regarda le compagnon marinier avec orgueil et lui répondit simplement: J'aimerais mieux, Grossin, me rappeler que je suis Breton! Avant que la France s'appelât Gaule, la Bretagne se nommait Armorique! Nous ne sommes français que d'hier,130 camarade, et le courage date de plus loin. Le courage, ami, n'est pas exclusivement une qualité française, C'est plus qu'un caractère national, c'est une vertu humaine. Seulement, à la gloire de notre nouveau drapeau, nous sommes de tous les peuples actuels de l'Europe, son meilleur terme de comparaison.

Note 130: La Bretagne ne fut définitivement rattachée au royaume de France qu'en 1532.

Et voilà pourquoi tu désespères de la colonie, pourquoi tu oses croire à sa ruine, le jour même de sa découverte? dit Grossin avec colère.

Tu sais mieux que cela, Eustache. Ce n'est pas souhaiter un événement que d'y penser. Même avec ce pressentiment au fond du coeur, je me frais tuer pour notre conquête.

Très-bien, cela.

Ce qui ne m'empêche pas de croire et de dire que les futurs habitants de la grande ville que nous croyons voir cette nuit, à travers les ténèbres de quatre siècles d'avenir, ne nous ressembleront peut-être en aucune sorte, ni par le visage, ni par l'habit, ni par la langue.

Alors, dit Grossin, il faudra écouter attentivement carillonner les églises pour ne pas s'y trouver tout-à-fait étrangers.

Comment cela? dit Séquart.

Toutes les cloches seront venues de France, et les cloches, voyez-vous, sont les dernières à perdre l'accent du pays!

A moins, ajouta Séquart, qui aussi lui paraissait tourmenté par l'horreur d'un pressentiment invincible, à moins qu'on ne les ait fondues pour couler des boulets. Pendant un long siège les canons, comme le hommes, finissent par avoir faim.

Dieu aimera trop la colonie pour la réduire à ce désespoir. Non, impossible; avant qua d'en venir là, tous les Français de là-bas seront morts. On enfume un renard, on accule un sanglier, on relance un dix-cors, mais on n'affame pas un Français. Quand on l'assiège trop longtemps, il fait comme le lion, il sort de la citadelle comme l'autre de sa caverne, la garnison quitte la muraille, et se fait tuer, à découvert, debout en pleine lumière. Puis, quand l'ennemi enterre les corps mutilés au fond de la tranchée béante, il voit avec terreur les têtes des cadavres garder leurs yeux ouverts, comme si la revanche était encore possible et que la mémoire de chacun de ces morts eût un nom, un visage à retenir, pour les colères de l'autre monde.

Cette opinion confirme mes craintes, conclut Jehan Duvert. Une fois la garnison tuée jusqu'à son dernier homme, qui empêchera la ville d'être emportée d'assaut? Les Espagnols ou les Anglais auront alors la victoire facile. Avec les pièces d'artillerie trouvées sur les remparts, sans affûts, sans boulets, sans canonniers, ils couleront des cloches d'églises. Et ce seront elles qui chanteront, avec des carillons éclatants, les Te Deum anniversaires de leur triomphe!

Eustache Grossin se recueillit un moment, puis il répondit avec une voix grave: Il vaudra mieux alors, camarades, ne pas s'éveiller, garder pour nous seuls le secret de nos tombes, demander au bon Dieu qu'il nous efface de la mémoire des vivants et que sa Paix nous endorme jusqu'à la fin! Écouter de pareilles cloches! Moi je pleurerais trop si je les entendais sonner. Et toi aussi Guillaume, et toi aussi Jehan, et tous aussi, les autres, mes vieux compagnons mariniers.

Ainsi causaient ces trois hommes quand soudain un bruit de pas retentit là-haut sur le pont de la galiote. Presque aussitôt l'écoutille s'ouvrit brusquement et je vis, par son échelle, neuf personnages descendre au milieu de la chambre mortuaire. Je reconnus Jehan Poullet et DeGoyelle, de la Grande Hermine, puis Marc Jallobert, capitaine et pilote du Courlieu, Guillaume LeMarié, maître de la Petite Hermine, Guillaume LeBreton Bastille, capitaine et pilote de l'Emérillon avec le maître de la galiote Jacques Maingard, tous enfin Garnier de Chambeaux, Jean Garnier, sieur de Chambeaux, Charles de la Pommeraye, tous trois gentilshommes de St-Malo.

La messe vient de finir à bord de la Grande Hermine, dit Marc Jallobert à Séquart. Nous venons réciter la dernière prière. Tous les gars de St. Malo sont-ils présents?

Présents, répondirent ensemble les douze hommes. Jallobert ajouta: Il faut se hâter, la bénédiction du feu a lieu dans un quart d'heure et le Capitaine Général nous y attend.--Êtes-vous prêt, Grossin?

Le matelot baissa silencieusement la tête et s'en alla chercher le couvercle du cercueil.

Séquart, de son côté, ramassa le marteau et Duvert se mit à choisir les clous dans le fond du coffre d'outils.

Ces derniers préparatifs, si petits qu'ils fussent, me parurent épouvantables.

Guillaume Le Breton Bastille demanda: Va-t-on le fermer maintenant?

Non, dit Jacques Maingard, le maître de l'Emérillon, seulement après la prière; ça nous conservera quelques minutes de plus dans l'illusion de croire que Philippe Rougemont nous entend mieux et qu'il est moins parti!

Les douze Malouins s'agenouillèrent alors auprès du cercueil.--Jallobert alluma un cierge qu'il avait apporté de la nef-amirale et le plaça entre les doigts du mort. Puis il dit:

Guillaume Le Breton Bastille, en votre qualité de capitaine et pilote de l'Emérillon, la parole vous appartient, récitez le De Profundis.

Cet honneur vous revient, Jallobert, répondit l'officier en se récusant, vous êtes à mon bord sans doute, mais vous représentez le Capitaine-Général, le Pilote du Roi.--Moi, je dirai le Notre Père.

Alors commencèrent les alternances lugubres du De profundis; et quand l'auditoire eut répondu Amen à Marc Jallobert qui récitait l'oraison, Guillaume le Breton Bastille, les yeux fixés dur le pâle visage du jeune Marin, commença le Notre Père lentement, lentement, comme pour donner à cet incomparable graveur que nous appelons la Mémoire, le temps de fixer dans son coeur et dans son âme une image éternelle de l'éternel absent.

Enfin, les dernières invocations dites, celles-là, par le maître de la galiote.

Saint Philippe!--le patron du mort.--Et l'assistance qui répondait:--Priez pour lui.

Saint Malo!--le patron de la ville.--Et l'assistance qui répondait:--Priez pour lui.

Saint Louis!--le patron du royaume.--Et l'assistance qui répondait:--Priez pour lui.

Alors, suivant ordre de grades la petite colonie malouine défila devant le cercueil.

Marc Jallobert passa le premier. Il éteignit le cierge de Philippe Rougemont, et le donnant à Guillaume Le Breton Bastille, il dit: "tu le rapporteras à Amboise, tu sais, c'est pout la mère." Et il déposa sur le front glacé du camarade le baiser de l'adieu suprême. Puis vint guillaume Le Breton Bastille; ce fut ensuite le tour de Guillaume le Marié et celui de Jacques Maingard, de Jean et de Garnier de Chambeaux et celui de Charles de la Pommeraye. Jean Poullet et De Goyelle s'approchèrent les derniers. Et comme personne n'attendait après eux, ils embrassèrent Rougemont longuement, à leur aise.

Encore une fois Eustache Grossin, Jehan Duvert et Guillaume Séquart se trouvèrent seuls dans la chambre de proue. J'eus le soupçon de la dernière manoeuvre, et pour ne pas écouter le sinistre marteau frapper les clous, je m'enfuis dehors par l'échelle d'écoutille.

Trop tard cependant pour ne pas voir et ne pas entendre, par l' entrebâillement des panneaux, Duvert et Grossin assujettir le couvercle du cercueil et Guillaume Séquart crier à Rougemont avec une vois sourde de larmes: "Pardonne, Philippe, pardonne!"