APPENDICE
NOTE I ([page 19]).
C’est une grave question de savoir si les races de l’Afrique sont autochtones ou si elles sont venues d’un berceau commun, avant de s’être répandues sur le continent noir. Mettons de côté ces races de nains, les M’babingas du Congo, disséminées dans toutes les régions de forêt et qui semblent des aborigènes.
Mais à voir les peuplades du Congo, les Bayas par exemple, on se demande si des races, qui supportent aussi mal les conditions de vie imposées par le pays, peuvent être originaires de ce pays. Non seulement les noirs sont sujets à la fièvre, mais encore ils souffrent de la chaleur et du soleil. — L’étude de la toponymie africaine donnerait peut-être au sujet des migrations des peuples noirs de précieux renseignements. Nous avons déjà fait remarquer le nom du village de Gougourtha, si voisin de celui de l’ancien numide Jugurtha, l’ennemi des Romains, et Berbérati, nom d’un autre village dans la même région, qui fait songer aux Berbères ou aux Barbares.
Il ne faut pas oublier que les légendes helléniques les plus anciennes plaçaient à l’orient de la terre le peuple noir des Éthiopiens. C’est peut-être là qu’il faut chercher le berceau de la race noire, comme on y a cherché le berceau de la race sémite et celui de la race aryenne. Les vieux livres guèbres nous apprennent que lorsque les Aryens pénétrèrent dans les pays compris entre la mer Caspienne et le golfe Persique, ils rencontrèrent une race d’hommes très différente de la leur. Ces peuples contre qui les nouveaux venus durent batailler pendant de longues années et qui les impressionnèrent si fort, sont minutieusement décrits dans les textes anciens.
Le Vendidad (le plus vieux livre de la Perse) les désigne sous des noms divers. Il les appelle notamment « Nouby » et « Afryts ». « Nouby », nous dit M. de Gobineau[23], veut dire « l’homme de race noire ».
[23] Histoire des Perses, t. Ier, p. 16.
Quant à Afryts, il se montre en rapport très direct avec « afer » et « Africa ». M. de Gobineau décrit ces « Afryts » d’après le Vendidad. « Cette créature odieuse, dit-il[24], apparaît dans une stature qui dépasse la mesure commune du corps humain ; elle a les dents longues et saillantes. Plus tard, on a dit que ses oreilles étaient grandes et détachées de la tête ; c’est pourquoi on lui a donné le titre « d’oreilles d’éléphant ». Le portrait du nègre est complet et la ressemblance absolue. » Je ne sais si la ressemblance avec le nègre est aussi absolue que le dit M. de Gobineau. Mais ce qui est plus sérieux, c’est que les fouilles de Mésopotamie ont mis à jour des types fantastiques dans lesquels il est facile de reconnaître des noirs. Le prognatisme accentué, la hauteur de la taille et surtout les cheveux crépus des êtres figurés sur ces documents, ne peuvent laisser aucun doute.
[24] Op. cit., tome I, page 18.
M. de Gobineau possédait dans son cabinet une quantité de cylindres d’hématite, de cornalines, d’intailles et de gemmes où sont figurés ces premiers habitants de l’Iran. Sur toutes ces œuvres d’art, M. de Gobineau n’hésite pas à reconnaître des spécimens de la race noire, ainsi que sur les abraxas gnostiques du Bas Empire hellénique et sur les peintures des manuscrits persans du XIVe et du XVe siècle, où les premiers ennemis des Iraniens sont figurés avec toutes les caractéristiques de la race nègre actuelle. Un détail singulier nous confirme dans cette manière de voir : ces noubys sont toujours représentés les jambes pliées, les bras avancés, les mains pendantes, dans l’attitude bestiale de la danse africaine. Quelle émotion de retrouver sur ces vieux documents de la protohistoire les gestes et les attitudes des hommes d’aujourd’hui, de ceux que nous voyons et observons tous les jours !
Il s’en faut de beaucoup que ces premiers habitants des plateaux de la Perse aient été exterminés par les Iraniens conquérants. Ils se mêlèrent au contraire aux envahisseurs et nous devons considérer ces noirs comme un facteur essentiel de notre race aryenne telle qu’elle devint dans la suite des âges, après tous les mélanges qui en altérèrent la primitive pureté.
NOTE II ([page 12]).
Ce qui caractérise une race, c’est l’existence d’une littérature empreinte d’une physionomie particulière, répondant à la nature intime, aux aspirations, à l’idéal des hommes qui la composent. Il est difficile de trouver chez les nègres une littérature à proprement parler. Notons pourtant que, dans tous les récits, toutes les chansons, tous les poèmes que l’on peut recueillir dans les pays noirs, on constate un caractère littéraire qui fait de ces récits, de ces chansons et de ces poèmes, un monument poétique auquel n’a manqué que l’écriture pour le perpétuer et le divulguer. Une observation curieuse que nous avons faite plusieurs fois en pays baya et en pays yanghéré est que les indigènes ont une langue littéraire différente de leur langue ordinaire parlée. Les poésies bayas, kakas et yanghérés sont souvent très difficiles à comprendre à cause des altérations qu’y subit le langage courant de la vie quotidienne. Pour rendre le rythme harmonieux, des élisions sont permises ; des monosyllabes, préfixes, suffixes, interjections purement euphoniques, se glissent dans la syntaxe des phrases.
Des répétitions de mots, l’emploi de vocables inusités dans la conversation, contribuent encore à donner à ces productions primitives un caractère nettement littéraire, le caractère d’une poésie non écrite, mais astreinte pourtant à des règles, répondant à une esthétique. Mon père a fait en Grèce une observation analogue. « Il y a une langue littéraire parlée, dit-il[25], elle est littéraire parce qu’elle ne sert pas à la conversation, et n’est usitée que dans les productions littéraires du peuple, contes, chansons, etc. ; peu importe que cette littérature soit orale ou écrite. J’ai observé à Pyrgi le fait suivant : des individus qui, dans la vie ordinaire, parlaient le pur pyrgousain et qui paraissaient ignorer tout autre patois, dès qu’ils se mettaient à me dire un conte ou une chanson, changeaient immédiatement de langue et cela d’une façon inconsciente…
[25] Jean Psichari, Essais de grammaire historique néo-grecque, 2 vol., Paris, 1889, t. II, p. 149.
» Il semblait s’être établi une langue spéciale pour le récit, une langue consacrée au même titre que cette langue littéraire. Elle était néanmoins populaire puisqu’elle était destinée au peuple et venait du peuple. »
Notons encore ce fait extrêmement curieux que la langue des labis est une langue apprise qui se transmet de génération en génération. Les jeunes Bayas, comme les jeunes Yanghérés et les jeunes Lakas, lorsque commence cette période d’instruction, d’éducation, de préparation à la vie qui s’appelle le labi, apprennent une langue spéciale qui est donc autre chose que la langue populaire apprise en naissant.
C’est si l’on veut une sorte de tabou. Mais une circonstance capitale est que le labi se parle dans des peuplades très diverses de coutumes, d’origine et de langues. On le retrouve sans altérations sensibles dans des pays n’ayant entre eux que très peu de communications, par exemple dans le pays baya et dans le pays banda. Comment s’est transmise cette tradition ? C’est une question très délicate, environnée de mystères que nous ne pouvons pas aborder. Le fait est que cette tradition existe et qu’elle est une tradition littéraire, très vivace et persistante.
Nous devons ici remercier M. Yerlès, le distingué et sympathique Africain, qui a bien voulu nous communiquer la curieuse poésie que nous avons reproduite.
NOTE III ([page 117]).
Je profitai de mon passage à Carnot pour aller rendre visite au marabout aoussa. C’est un vieillard à barbe blanche dont l’œil est brillant de malice et d’esprit.
Ces Aoussas, uniquement adonnés au commerce, sont peu croyants et il serait curieux de suivre toutes les déformations auxquelles fut soumis l’Islam en passant chez eux. — Je trouvai le marabout dans une case ronde dont le sol était couvert d’un fin gravier. Par terre, un Koran poussiéreux était ouvert et au mur pendaient des prières écrites sur de petites planches de bois, avec un manche pour en faciliter la lecture. Des odeurs fortes d’encens flottaient dans l’air lourd de la pièce. Le vieillard me reçut avec de grandes marques d’honneur. Quatre ou cinq fois, il me prit les deux mains, et, portant ensuite la dextre à sa poitrine, il faisait entendre de confus murmures, des « heins, heins » prolongés qui marquaient de la déférence et du contentement. Je lui demandai de m’écrire quelques prières sur des morceaux de bois qui pussent m’accompagner dans la vie et me préserver des accidents de la brousse.
Il accéda à ma demande et me remit le soir deux longues prières que j’ai gardées précieusement.
Elles sont écrites dans le plus mauvais arabe et ne sont, hélas ! que des témoignages de la plus grossière et de la plus enfantine superstition. Ces deux planchettes, où les caractères écrits avec de la suie mélangée à de l’eau, sont collés avec une sorte de vernis malpropre, donnent des recettes, non pour se bien conduire dans la vie, mais pour éviter les embûches et les dangers qui nous environnent de toutes parts. Ces recettes consistent à réciter telle ou telle prière selon les cas où l’on peut se trouver, prière pour éviter les maladies, prière pour éviter les flèches des ennemis, prière pour compenser les aléas de la chasse ou de la navigation.
La grave question de savoir l’attitude que nous devons prendre vis-à-vis de l’islamisme sans cesse grandissant en Afrique, ne se pose guère à Carnot.
Les Aoussas y forment un groupement relativement peu nombreux, presque unique d’ailleurs dans la région de la haute Sangha et très peu fanatique. Mais dans d’autres territoires, notamment dans les territoires du Tchad, il faut que nous prenions parti. La plupart de nos administrateurs sont hostiles à l’extension de l’islamisme ; il est certain que le premier précepte du Koran est la guerre sainte contre les infidèles et que les populations islamisées peuvent devenir facilement fanatiques et hostiles aux blancs.
Mais c’est un fait incontestable aussi que l’islamisme est chez les noirs un ferment de civilisation ; il est susceptible d’augmenter la moralité de l’indigène, il élève sensiblement son niveau intellectuel. D’autre part, le fait de s’opposer par des moyens plus ou moins illibéraux à sa propagande, ne sert qu’à rendre cette propagande même plus active.
La persécution augmente la foi en la rendant plus âpre. On peut se demander si l’islamisme des noirs est bien dangereux. La foi arrive à ces êtres primitifs sous une forme atténuée, qui ne leur enlèvera pas le respect qu’ils ont de nous, si nous savons leur imposer ce respect. Les Foulbés nous sont une preuve qu’il ne faut pas confondre l’islamisme des pays nord-africains et même du Sénégal, avec l’islamisme des régions du Congo français.
Un Sénégalais qui avait vécu de longues années en contact avec les blancs et qui même était venu en France, me disait, à Brazzaville, que son plus grand désir était d’aller à la Mecque et que d’ailleurs les marabouts lui avaient prédit la destruction complète de la race blanche dans une dizaine d’années.
Mais ce qui s’applique aux Sénégalais ne saurait convenir, je crois, aux populations nègres du Congo, très douces au fond et inaptes à la révolte comme à l’union.
Koumbé (Haute Sangha), Septembre 1907.
Perros-Guirec, Septembre 1908.
FIN