I
Le petit séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet n'avait point d'année de philosophie, la philosophie étant, d'après la division des études ecclésiastiques, réservée pour le grand séminaire. Après avoir terminé mes études classiques dans la maison dirigée si brillamment par M. Dupanloup, je passai donc, avec les élèves de ma classe, au grand séminaire, destiné à l'enseignement plus spécialement ecclésiastique. Le grand séminaire du diocèse de Paris, c'est le séminaire Saint-Sulpice, composé lui-même en quelque sorte de deux maisons, celle de Paris et la succursale d'Issy, où l'on fait les deux années de philosophie. Ces deux séminaires n'en font, à proprement parler, qu'un seul. L'un est la suite de l'autre; tous deux se réunissent en certaines circonstances; la congrégation qui fournit les maîtres est la même. L'institut de Saint-Sulpice a exercé sur moi une telle influence et a si complètement décidé de la direction de ma vie, que je suis obligé d'en esquisser rapidement l'histoire, d'en exposer les principes et l'esprit, pour montrer en quoi cet esprit est resté la loi la plus profonde de tout mon développement intellectuel et moral.
Saint-Sulpice doit son origine à un homme dont le nom n'est point arrivé à la grande célébrité; car la célébrité va rarement chercher ceux qui ont fait profession de fuir la gloire et dont la qualité dominante a été la modestie. Jean-Jacques Olier, issu d'une famille qui a donné à l'État un grand nombre de serviteurs capables, fut le contemporain et le coopérateur de Vincent de Paul, de Bérulle, d'Adrien de Bourdoise, du Père Eudes, de Charles de Gondren, de ces fondateurs de congrégations ayant pour objet la réforme de l'éducation ecclésiastique, qui ont eu un rôle si considérable dans la préparation du XVIIe siècle. Rien n'égale l'abaissement des mœurs cléricales sous Henri IV et dans les commencements de Louis XIII. Le fanatisme de la Ligue, loin de servir à la règle des mœurs, avait beaucoup contribué au relâchement. On s'était tout permis, parce qu'on avait manié l'escopette et porté le mousquet pour la bonne cause. La verve gauloise du temps de Henri IV était peu favorable à la mysticité. Tout n'était pas mauvais dans la franche gaieté rabelaisienne qui, à cette époque, n'était pas tenue pour incompatible avec l'état ecclésiastique. À beaucoup d'égards, nous préférons la piété amusante et spirituelle de Pierre Camus, l'ami de François de Sales, à la tenue raide et guindée qui est devenue plus tard la règle du clergé français et a fait de lui une sorte d'armée noire à part du monde et en guerre avec lui. Mais il est certain que, vers 1640, l'éducation du clergé n'était pas au niveau de l'esprit de règle et de mesure qui devenait de plus en plus la loi du siècle. Des côtés les plus divers on appelait la réforme. François de Sales avouait n'avoir pas réussi dans cette tâche. Il disait à Bourdoise: «Après avoir travaillé pendant dix-sept ans à former seulement trois prêtres tels que je les souhaitais pour m'aider à réformer le clergé de mon diocèse, je n'ai réussi à en former qu'un et demi.» Alors apparaissent les hommes d'une piété grave et raisonnable que je nommais tout à l'heure. Par des congrégations d'un type nouveau, distinct des anciennes règles monacales et imité en quelques points des jésuites, ils créent le séminaire, c'est-à-dire la pépinière soigneusement murée où se forment les jeunes clercs. La transformation fut profonde. De l'école de ces grands maîtres de la vie spirituelle sort ce clergé d'une physionomie si particulière, le plus discipliné, le plus régulier, le plus national, même le plus instruit des clergés, qui remplit la seconde moitié du XVIIe siècle, tout le XVIIIe et dont les derniers représentants ont disparu il y a une quarantaine d'années. Parallèlement à ces efforts d'une piété orthodoxe se dresse Port-Royal, très supérieur à Saint-Sulpice, à Saint-Lazare, à la Doctrine chrétienne et même à l'Oratoire, pour la fermeté de la raison et le talent d'écrire, mais à qui manque la plus essentielle des vertus catholiques, la docilité. Port-Royal, comme le protestantisme, eut le dernier des malheurs. Il déplut à la majorité, fut toujours de l'opposition. Quand on a excité l'antipathie de son pays, on est trop souvent amené à prendre son pays en antipathie. Deux fois malheur au persécuté! car, outre la souffrance qui lui est infligée, la persécution l'atteint dans sa personne morale; presque toujours la persécution fausse l'esprit et rétrécit le cœur.
Olier, dans ce groupe de réformateurs catholiques, présente un caractère à part. Sa mysticité est d'un genre qui lui appartient; son Catéchisme chrétien pour la vie intérieure, qu'on ne lit plus guère hors de Saint-Sulpice, est un livre des plus extraordinaires, plein de poésie et de philosophie sombre, flottant sans cesse de Louis de Léon à Spinoza. Olier conçoit comme l'idéal de la vie du chrétien ce qu'il appelle «l'état de mort».
Qu'est-ce que l'état de mort? C'est un état où le cœur ne peut être ému en son fond, et, quoique le monde lui montre ses beautés, ses honneurs, ses richesses, c'est tout de même comme s'il les offrait à un mort, qui demeure sans mouvement et sans désirs, insensible à tout ce qui se présente… Le mort peut bien être agité au dehors et recevoir quelque mouvement dans son corps; mais cette agitation est extérieure; elle ne procède pas du dedans, qui est sans vie, sans vigueur et sans force. Ainsi une âme qui est morte intérieurement peut bien recevoir des attaques des choses extérieures et être ébranlée au dehors, mais au dedans de soi elle demeure morte et sans mouvement pour tout ce qui se présente.
Ce n'est pas assez dire. Olier imagine comme bien supérieur à l'état de mort l'état de sépulture.
Le mort a encore la figure du monde et de la chair; l'homme mort paraît encore être une partie d'Adam; encore parfois le remue-t-on; il donne encore quelque agrément au monde; mais de l'enseveli, on n'en dit plus mot, il n'est plus dans le rang des hommes; il est puant, il est en horreur; il n'a plus rien qui agrée; il est foulé aux pieds dans un cimetière, sans que l'on s'en étonne, tant le monde est convaincu qu'il n'est rien et qu'il n'est plus du nombre des hommes.
Les sombres rêves de Calvin sont presque de l'optimisme pélagien auprès des affreux cauchemars que le péché originel cause à notre pieux contemplatif.
Pourriez-vous encore ajouter quelque chose pour me faire concevoir comment la chair n'est que péché?—Elle est tellement péché, qu'elle est toute inclination et mouvement au péché et même à tout péché; en sorte que, si le Saint-Esprit ne retenait notre âme et ne l'assistait des secours de sa grâce, elle serait emportée par les inclinations de la chair, qui tendent toutes au péché.
—Mon Dieu! qu'est-ce donc que la chair?—C'est l'effet du péché,
c'est le principe du péché…
—Si cela est, pourquoi ne tombez-vous pas à toute heure dans le
péché?—C'est la miséricorde de Dieu qui nous en empêche…
—Je suis donc obligé à Dieu de ce que je ne commets pas tous les péchés du monde?—Oui… c'est le sentiment ordinaire des saints, parce que la chair est entraînée par un tel poids vers le péché que Dieu seul peut l'empêcher d'y tomber.
—Mais encore voudriez-vous bien m'en dire quelque chose?—Ce que je puis vous en dire est qu'il n'y a aucune sorte de péché qui puisse se concevoir; il n'y a ni imperfection, ni désordre, il n'y a point d'erreur ni de dérèglement dont la chair ne soit remplie, tellement qu'il n'y a sorte de légèreté, ni de folie, ni de sottise que la chair ne soit capable de commettre à toute heure.
—Eh quoi! je serais fou et je ferais le fou par les rues et par les compagnies sans le secours de Dieu?—C'est peu que cela, qui ne regarde que l'honnêteté civile; mais il faut que vous sachiez que, sans la grâce de Dieu, sans la vertu de son esprit, il n'y a aucune espèce d'impureté, de vilenie, d'infamie, d'ivrognerie, de blasphème, en un mot, il n'y a sorte de péché auquel l'homme ne s'abandonnât.
—La chair est donc bien corrompue?—Vous le voyez.
—Je ne m'étonne plus si vous dites qu'il faut haïr sa chair, que l'on doit avoir horreur de soi-même, et que l'homme, dans son état actuel, doit être maudit, calomnié, persécuté; non, je n'en suis plus surpris. En vérité, il n'y a aucune sorte de maux et de malheurs qui ne doivent tomber sur lui à cause de sa chair.—Vous avez raison; toute la haine, toute la malédiction, la persécution qui tombent sur le démon, doivent tomber sur la chair et sur tous ses mouvements.
—Il n'y a donc aucune espèce d'injure qu'on ne doive supporter et qu'on ne doive croire vous être bien dues?—Non.
—Les mépris, les injures, les calomnies ne doivent donc point nous troubler?—Non. Il faut faire comme ce saint qui autrefois fut conduit au supplice pour un crime qu'il n'avait point commis et dont il ne voulut pas se justifier, disant en lui-même qu'il l'aurait commis, et de bien plus grands encore, si Dieu ne l'en eût empêché.
—Les hommes, les anges et Dieu même devraient donc nous persécuter sans cesse?—Oui, cela devrait être ainsi.
—Quoi! les pécheurs devraient donc être pauvres et dépouillés de tout comme les démons?—Oui; et même les pécheurs devraient être interdits de toutes leurs facultés corporelles et spirituelles et dépouillés de tous les dons de Dieu.
Héros de l'humilité chrétienne, Olier croit bien faire en bafouant la nature humaine, en la traînant dans la boue. Il avait des visions, des faveurs intérieures dont on possède à Saint-Sulpice le cahier autographe, écrit pour son directeur. Il s'interrompt de temps en temps par des réflexions comme celle-ci: «Mon courage est parfois tout abattu en voyant les impertinences que j'écris. Elles me semblent être de grandes pertes de temps pour mon cher directeur, que j'ai crainte d'amuser. Je plains les heures qu'il doit employer à les lire, et il me semble qu'il devrait me faire cesser d'écrire ces niaiseries et ces impertinences tout à fait insupportables.»
Mais, chez Olier, comme chez presque tous les mystiques, à côté du rêveur bizarre, il y avait le puissant organisateur. Engagé jeune dans l'état ecclésiastique, il fut nommé, par l'influence de sa famille, curé de la paroisse de Saint-Sulpice, qui était alors une dépendance de l'abbaye de Saint-Germain des Prés. Sa piété tendre et susceptible s'offusqua d'une foule de choses qui, jusque-là, avaient paru innocentes, par exemple d'un cabaret qui s'était établi dans les charniers de l'église et où les chantres buvaient. Il rêva un clergé à son image, pieux, zélé, attaché à ses fonctions. Beaucoup d'autres saints personnages travaillaient au même but; mais la façon dont Olier s'y prit fut tout à fait originale. Seul, Adrien de Bourdoise comprit comme lui la réforme ecclésiastique. L'idée vraiment neuve de ces deux fondateurs fut de chercher à procurer l'amélioration du clergé séculier au moyen d'instituts de prêtres mêlés au monde et joignant le ministère des paroisses au soin d'élever les jeunes clercs.
Olier et Bourdoise, en effet, tout en devenant réformateurs et chefs de congrégations, restèrent curés, l'un de Saint-Sulpice, l'autre de Saint-Nicolas du Chardonnet. Ce fut la cure qui engendra le séminaire. Ces saints personnages réunirent leurs prêtres en communautés, et ces communautés devinrent des écoles de cléricature, des espèces de pensions où se formèrent à la piété les jeunes gens qui se préparaient à l'état ecclésiastique. Une circonstance rendait de telles créations faciles et sans danger pour l'État, c'est qu'elles n'avaient pas de professorat intérieur. Le professorat théologique était tout entier à la Sorbonne. Les jeunes sulpiciens ou nicolaïtes qui faisaient leur théologie y allaient assister aux leçons. L'enseignement restait ainsi national et commun. La clôture du séminaire n'existait que pour les mœurs et les exercices de piété. C'était l'analogue de ce qu'est aujourd'hui un internat envoyant ses élèves au lycée. Il n'y avait qu'un seul cours de théologie à Paris: c'était le cours officiel professé à la faculté. Dans l'intérieur du séminaire, tout se bornait à des répétitions, à des conférences. Il est vrai que cela devint assez vite une fiction. J'ai ouï dire aux anciens de Saint-Sulpice que, vers la fin du XVIIIe siècle, on n'allait guère à la Sorbonne; qu'il était reçu qu'on n'y apprenait pas grand'chose; que la conférence intérieure, en un mot, prit tout à fait le dessus sur la leçon officielle. Une telle organisation rappelait beaucoup, on le voit, le système actuel de l'École normale et de ses relations avec la Sorbonne. Depuis le Concordat, l'enseignement du séminaire devint tout intérieur. Napoléon ne pensa pas à relever le monopole de la faculté de théologie. Il eût fallu pour cela demander à la cour de Rome une institution canonique dont le gouvernement impérial ne se souciait pas. M. Émery, d'ailleurs, se garda de lui en suggérer l'idée. Il n'avait pas conservé un bon souvenir de l'ancien système; il préférait beaucoup garder ses jeunes clercs sous sa main. Les conférences intra muros devinrent ainsi des cours. Cependant, comme à Saint-Sulpice rien ne change, les anciennes dénominations restèrent. Le séminaire n'a pas de professeurs; tous les membres de la congrégation ont le titre uniforme de directeur.
La société fondée par Olier garda jusqu'à la Révolution son respectable caractère de modestie et de vertu pratique. En théologie, son rôle fut faible. Elle n'eut pas l'indépendance et la hauteur de Port-Royal. Elle fut plus moliniste qu'il n'était nécessaire de l'être, et n'évita pas ces mesquines vilenies qui sont comme la conséquence des idées arrêtées de l'orthodoxe et le rachat de ses vertus. La mauvaise humeur de Saint-Simon contre ces pieux prêtres a pourtant quelque chose d'injuste. C'étaient, dans la grande armée de l'Église, des sous-officiers instructeurs, auxquels il eût été injuste de demander la distinction des officiers généraux. La compagnie, par ses nombreuses maisons en province, eut une influence décisive sur l'éducation du clergé français; elle conquit sur le Canada une sorte de suzeraineté religieuse, qui s'accommoda fort bien de la domination anglaise, conservatrice des anciens droits, et qui dure jusqu'à nos jours.
La Révolution n'eut aucun effet sur Saint-Sulpice. Un de ces esprits froids et fermes, comme la société en a toujours possédé, rebâtit la maison exactement sur les mêmes bases. M. Émery, prêtre instruit et gallican modéré, par la confiance absolue qu'il sut inspirer à Napoléon, obtint les autorisations nécessaires. On l'eût fort étonné si on lui eût dit que la demande d'une telle autorisation constituait une basse concession au pouvoir civil et une sorte d'impiété. Tout fut donc rétabli comme avant la Révolution; chaque porte tourna dans ses anciens gonds, et, comme d'Olier à la Révolution rien n'avait subi de changement, le XVIIe siècle eut un point dans Paris où il se continua sans la moindre modification.
Saint-Sulpice fut, au milieu d'une société si différente, ce qu'il avait toujours été, tempéré, respectueux pour le pouvoir civil, désintéressé des luttes politiques[12]. En règle avec la loi, grâce aux sages mesures prises par M. Émery, il ne sut rien de ce qui se passait dans le monde. Après 1830, l'émotion fut un moment assez vive. L'écho des discussions passionnées du temps franchissait parfois les murs de la maison; les discours de M. Mauguin (je ne sais pas bien pourquoi) avaient surtout le privilège d'émouvoir les jeunes. Un jour, l'un de ceux-ci lut au supérieur, M. Duclaux, un fragment de séance qui lui parut d'une violence effrayante. Le vieux prêtre, à demi plongé dans le Nirvana, avait à peine écouté. À la fin, se réveillant et serrant la main du jeune homme: «On voit bien, mon ami, lui dit-il, que ces hommes-là ne font pas oraison.» Le mot m'est dernièrement revenu à l'esprit, à propos de certains discours. Que de choses expliquées par ce fait que probablement M. Clemenceau ne fait pas oraison!
Ces vieux sages consommés ne s'émouvaient de rien. Le monde était pour eux un orgue de Barbarie qui se répète. Un jour, on entendit quelque bruit sur la place Saint-Sulpice: «Allons à la chapelle mourir tous ensemble,» s'écria l'excellent M. ***, prompt à s'enflammer.—«Je n'en vois pas la nécessité,» répondit M. ***, plus calme, plus prémuni contre les excès de zèle; et l'on continua de se promener en groupe sous les porches de la cour.
Dans les difficultés religieuses du temps, ces messieurs de Saint-Sulpice gardèrent la même attitude sage et neutre, ne montrant un peu de chaleur que quand l'autorité épiscopale était menacée. Ils reconnurent très vite le venin de M. de Lamennais et le repoussèrent. Le romantisme théologique de Lacordaire et de Montalembert les trouva aussi peu sympathiques. L'ignorance dogmatique et l'extrême faiblesse de cette école, en fait de raisonnement, les choquaient. Ils virent toujours le danger du journalisme catholique. L'ultramontanisme ne parut d'abord à ces maîtres austères qu'une façon commode d'en appeler à une autorité éloignée, souvent mal informée, d'une autorité rapprochée et plus difficile à tromper. Les anciens qui avaient fait leurs études à la Sorbonne avant la Révolution tenaient hautement pour les quatre propositions de 1682. Bossuet était en tout leur oracle. Un des directeurs les plus respectés, M. Boyer, lors de son voyage à Rome, eut une discussion avec Grégoire XVI sur les propositions gallicanes. Il prétendait que le pape ne put rien répondre à ses arguments. Il diminuait, il est vrai, sa victoire en avouant que personne à Rome ne le prit au sérieux et qu'on rit beaucoup au Vatican de l'uomo antediluviano: c'était lui que l'entourage du pape appelait ainsi. On eût mieux fait de l'écouter. Vers 1840, tout cela changea. Les vieux d'avant la Révolution étaient morts; les jeunes passèrent presque tous à la thèse de l'infaillibilité papale; mais il resta encore une profonde différence entre ces ultramontains de la dernière heure et les hardis contempteurs de la scolastique et de l'Église gallicane sortis de l'école de Lamennais. Saint-Sulpice n'a jamais trouvé sûr de faire litière à ce point des règles établies.
On ne saurait nier qu'il ne se mêlât à tout cela une certaine antipathie contre le talent et quelque chose de la routine de scolastiques gênés dans leurs vieilles thèses par d'importuns novateurs. Mais il y avait aussi dans la règle suivie par ces prudents directeurs un tact pratique très sûr. Ils voyaient le danger d'être plus royalistes que le roi et savaient qu'on passe facilement d'un excès à l'autre. Des hommes moins détachés qu'eux de tout amour-propre auraient triomphé le jour où le maître de ces brillants paradoxes, Lamennais, qui les avait presque argués d'hérésie et de froideur pour le saint-siège, devint lui-même hérétique et se mit à traiter l'Église de Rome de tombeau des âmes et de mère d'erreurs. Ce qui est vieux doit rester vieux; comme tel, il est respectable; rien de plus choquant que de voir l'homme d'un autre âge dissimuler ses allures et prendre les modes des jeunes gens.
C'est par ce franc aveu des choses que Saint-Sulpice représente en religion quelque chose de tout à fait honnête. À Saint-Sulpice, nulle atténuation des dogmes de l'Écriture n'était admise; les Pères, les conciles et les docteurs y paraissaient les sources du christianisme. On n'y prouvait pas la divinité de Jésus-Christ par Mahomet ou par la bataille de Marengo. Ces pantalonnades théologiques, qu'on faisait applaudir à Notre-Dame, à force d'aplomb et d'éloquence, n'avaient aucun succès auprès de ces sérieux chrétiens. Ils ne pensaient pas que le dogme eût besoin d'être mitigé, déguisé, costumé à la jeune France. Ils manquaient de critique en s'imaginant que le catholicisme des théologiens a été la religion même de Jésus et des apôtres; mais ils n'inventaient pas pour les gens du monde un christianisme revu et adapté à leurs idées. Voilà pourquoi l'étude (dirai-je la réforme?) sérieuse du christianisme viendra bien plutôt de Saint-Sulpice que de directions comme celle de M. Lacordaire ou de M. Gratry, à plus forte raison de M. Dupanloup, où tout est adouci, faussé, émoussé, où l'on présente non point le christianisme tel qu'il résulte du concile de Trente et du concile du Vatican, mais un christianisme désossé en quelque sorte, sans charpente, privé de ce qui est son essence. Les conversions opérées par les prédications de cette sorte ne sont bonnes ni pour la religion ni pour l'esprit humain. On croit avoir fait des chrétiens: on a fait des esprits faux, des politiques manqués. Malheur au vague! mieux vaut le faux. «La vérité, comme a très bien dit Bacon, sort plutôt de Terreur que de la confusion.»
Ainsi, au milieu du pathos prétentieux qui a envahi, de nos jours, l'apologétique chrétienne, s'est conservée une école de solide doctrine, répudiant l'éclat, abhorrant le succès. La modestie a toujours été le don particulier de la compagnie de Saint-Sulpice. Voilà pourquoi elle ne fait aucun cas de la littérature; elle l'exclut presque, n'en veut pas dans son sein. La règle des sulpiciens est de ne rien publier que sous le voile de l'anonyme et d'écrire toujours du style le plus effacé, le plus éteint. Ils voient à merveille la vanité et les inconvénients du talent, et ils s'interdisent d'en avoir. Un mot les caractérise, la médiocrité; mais c'est une médiocrité voulue, systématique. Ils font exprès d'être médiocres. «Mariage de la mort et du vide,» disait Michelet de l'alliance des jésuites et des sulpiciens. Sans doute; mais Michelet n'a pas assez vu que le vide est ici aimé pour lui-même. Il devient alors quelque chose de touchant; on se défend de penser, de peur de penser mal. L'erreur littéraire paraît à ces pieux maîtres la plus dangereuse des erreurs, et c'est justement pour cela qu'ils excellent dans la vraie manière d'écrire. Il n'y a plus que Saint-Sulpice où l'on écrive comme à Port-Royal, c'est-à-dire avec cet oubli total de la forme qui est la preuve de la sincérité. Pas un moment ces maîtres excellents ne songeaient que, parmi leurs élèves, dût se trouver un écrivain ou un orateur. Le principe qu'ils prêchaient le plus était de ne jamais faire parler de soi et, si l'on a quelque chose à dire, de le dire simplement, comme en se cachant.
Vous en parliez bien à votre aise, chers maîtres, et avec cette complète ignorance du monde qui vous fait tant d'honneur. Mais, si vous saviez à quel point le monde encourage peu la modestie, vous verriez combien la littérature aurait de la peine à s'accommoder de vos principes. Que serait-il arrivé si M. de Chateaubriand avait été modeste? Vous aviez raison d'être sévères pour les procédés charlatanesques d'une théologie aux abois, cherchant les applaudissements par des procédés tout mondains. Mais, hélas! votre théologie à vous, qui est-ce qui en parle? Elle n'a qu'un défaut, c'est qu'elle est morte. Vos principes littéraires ressemblaient à la rhétorique de Chrysippe, dont Cicéron disait qu'elle était excellente pour apprendre à se taire. Dès qu'on parle ou qu'on écrit, on cherche fatalement le succès. L'essentiel est de n'y faire aucun sacrifice, et c'est là ce que votre sérieux, votre droiture, votre honnêteté enseignaient dans la perfection.
Sans le vouloir, Saint-Sulpice, où l'on méprise la littérature, est ainsi une excellente école de style; car la règle fondamentale du style est d'avoir uniquement en vue la pensée que l'on veut inculquer, et par conséquent d'avoir une pensée. Cela valait bien mieux que la rhétorique de M. Dupanloup et le gongorisme de l'école néo-catholique. Saint-Sulpice ne se préoccupe que du fond des choses. La théologie y est tout, et, si la direction des études y manque de force, c'est que l'ensemble du catholicisme, surtout du catholicisme français, porte très peu aux grands travaux. Après tout, Saint-Sulpice a eu, de notre temps, comme théologien, M. Carrière, dont l'œuvre immense est, sur quelques points, remarquablement approfondie; comme érudits, M. Gosselin et M. Faillon, à qui l'on doit de si consciencieuses recherches; comme philologues, M. Garnier et surtout M. Le Hir, les seuls maîtres éminents que l'école catholique en France ait produits dans le champ de la critique sacrée.
Mais ce n'est point par là que ses pieux éducateurs veulent être loués. Saint-Sulpice est avant tout une école de vertu. C'est principalement par la vertu que Saint-Sulpice est une chose archaïque, un fossile de deux cents ans. Beaucoup de mes jugements étonnent les gens du monde, parce qu'ils n'ont pas vu ce que j'ai vu. J'ai vu à Saint-Sulpice, associés à des idées étroites, je l'avoue, les miracles que nos races peuvent produire en fait de bonté, de modestie, d'abnégation personnelle. Ce qu'il y a de vertu dans Saint-Sulpice suffirait pour gouverner un monde, et cela m'a rendu difficile pour ce que j'ai trouvé ailleurs. Je n'ai rencontré dans le siècle qu'un seul homme qui méritât d'être comparé à ceux-là, c'est M. Damiron. Ceux qui ont connu M. Damiron ont connu un sulpicien. Les autres ne sauront jamais ce que ces vieilles écoles de silence, de sérieux et de respect renferment de trésors pour la conservation du bien dans l'humanité.
Telle était la maison où je passai quatre années au moment le plus décisif de ma vie. Je m'y trouvai comme dans mon élément. Tandis que la plupart de mes condisciples, affaiblis par l'humanisme un peu fade de M. Dupanloup, ne pouvaient mordre à la scolastique, je me pris tout d'abord d'un goût singulier pour cette écorce amère; je m'y passionnai comme un ouistiti sur sa noix. Je revoyais mes premiers maîtres de basse Bretagne dans ces graves et bons prêtres, remplis de conviction et de la pensée du bien. Saint-Nicolas du Chardonnet et sa superficielle rhétorique n'étaient plus pour moi qu'une parenthèse de valeur douteuse. Je quittais les mots pour les choses. J'allais enfin étudier à fond, analyser dans ses derniers détails cette foi chrétienne qui, plus que jamais, me paraissait le centre de toute vérité.