IV

Ma mère continua ainsi:

«Tout n'est au fond qu'une grande illusion, et ce qui le prouve, c'est que, dans beaucoup de cas, rien n'est plus facile que de duper la nature par des singeries qu'elle ne sait pas distinguer de la réalité. Je n'oublierai jamais la fille de Marzin, le menuisier de la Grand'Rue, qui, folle aussi par suppression de sentiment maternel, prenait une bûche, l'emmaillotait de chiffons, lui mettait un semblant de bonnet d'enfant, puis passait les jours à dorloter dans ses bras ce poupon fictif, à le bercer, à le serrer contre son sein, à le couvrir de baisers. Quand on le mettait le soir dans un berceau à côté d'elle, elle restait tranquille jusqu'au lendemain. Il y a des instincts pour qui l'apparence suffit et qu'on endort par des fictions. La pauvre Kermelle arriva ainsi à réaliser ses songes, à faire ce qu'elle rêvait. Ce qu'elle rêvait, c'était la vie en commun avec celui qu'elle aimait, et la vie qu'elle partageait en esprit, ce n'était pas naturellement la vie du prêtre, c'était la vie du ménage. La pauvre fille était faite pour l'union conjugale. Sa folie était une sorte de folie ménagère, un instinct de ménage contrarié. Elle imaginait son paradis réalisé, se voyait tenant la maison de celui qu'elle aimait, et, comme déjà elle ne séparait plus bien ses rêves de ce qui était vrai, elle fut amenée à une incroyable aberration. Que veux-tu! ces pauvres folles prouvent par leurs égarements les saintes lois de la nature et leur inévitable fatalité.

»Ses journées se passaient à ourler du linge, à le marquer. Or, dans sa pensée, ce linge était destiné à la maison qu'elle imaginait, à ce nid en commun où elle eût passé sa vie aux pieds de celui qu'elle adorait. L'hallucination allait si loin, que, ces draps, ces serviettes, elle les marquait aux initiales du vicaire; souvent même les initiales du vicaire et les siennes propres se mêlaient. Elle faisait bien ces petits travaux de femme. Son aiguille allait, allait sans cesse, et elle filait des heures délicieuses plongée dans les songes de son cœur, croyant qu'elle et lui ne faisaient qu'un. Elle trompait ainsi sa passion et y trouvait des moments de volupté qui la rassasiaient pour des journées.

»Les semaines s'écoulaient de la sorte à tracer point par point les lettres du nom qu'elle aimait, à les marier aux siennes, et ce passe-temps était pour elle une grande consolation. Sa main était toujours occupée pour lui; ces linges piqués par elle lui semblaient elle-même. Ils seraient près de lui, le toucheraient, serviraient à ses usages; ils seraient elle-même près de lui. Quelle joie qu'une telle pensée! Elle serait toujours privée de lui, c'est vrai; mais l'impossible est l'impossible; elle se serait approchée de lui autant que c'était permis. Durant un an, elle savoura ainsi en imagination son pauvre petit bonheur. Seule, les yeux fixés sur son ouvrage, elle était d'un autre monde, se croyait sa femme dans la faible mesure du possible. Les heures coulaient d'un mouvement lent comme son aiguille; sa pauvre imagination était soulagée. Et puis elle avait parfois quelque espérance: peut-être se laisserait-il toucher, peut-être une larme lui échapperait-elle en découvrant cette surprise, marque de tant d'amour. «Il verra comme je l'aime, il songera qu'il est doux d'être ensemble.» Elle se perdait ainsi durant des jours dans ses rêves, qui se terminaient d'ordinaire par des accès de complète prostration.

»Enfin le jour vint où le ménage fut complet. Qu'en faire? L'idée de le forcer à accepter un service, à être son obligé en quelque chose, s'empara d'elle absolument. Elle voulait, si j'ose le dire, voler sa reconnaissance, l'amener par violence à lui savoir gré de quelque chose. Voici ce qu'elle imagina. Cela n'avait pas le sens commun, c'était cousu de fil blanc; mais sa raison sommeillait, et depuis longtemps elle ne suivait plus que les feux follets de son imagination détraquée.

»On était à l'époque des fêtes de Noël. Après la messe de minuit, le vicaire avait coutume de recevoir au presbytère le maire et les notables pour leur donner une collation. Le presbytère touchait à l'église. Outre l'entrée principale sur la place du village, il avait deux issues: l'une donnant à l'intérieur de la sacristie et mettant ainsi l'église et la cure en communication; l'autre, au fond du jardin, débouchant sur les champs. Le manoir de Kermelle était à un demi-quart de lieue de là. Pour épargner un détour au jeune garçon qui venait prendre les leçons du vicaire, on lui avait donné la clef de cette porte de derrière. La pauvre obsédée s'empara de cette clef pendant la messe de minuit et entra dans la cure. La servante du vicaire, pour pouvoir assister à la messe, avait mis le couvert d'avance. Notre folle enleva rapidement tout le linge et le cacha dans le manoir.

»Au sortir de la messe, le vol se révéla sur-le-champ. L'émoi fut extrême. On s'étonna tout d'abord que le linge seul eût disparu. Le vicaire ne voulut pas renvoyer ses hôtes sans collation. Au moment du plus vif embarras, la fille apparaît: «Ah! pour cette fois, vous accepterez nos services, monsieur le curé. Dans un quart d'heure, notre linge va être porté chez vous.» Le vieux Kermelle se joignit à elle, et le vicaire laissa faire, ne se doutant pas naturellement d'un pareil raffinement de supercherie chez une créature à laquelle on n'accordait que l'esprit le plus borné.

»Le lendemain, on réfléchit à ce vol singulier. Il n'y avait nulle trace d'effraction. La principale porte du presbytère et celle du jardin étaient intactes, fermées comme elles devaient l'être. Quant à l'idée que la clef confiée à Kermelle eût pu servir à l'exécution du vol, une pareille idée eût semblé extravagante; elle ne vint à personne. Restait la porte de la sacristie; il parut évident que le vol n'avait pu se faire que par là. Le sacristain avait été vu dans l'église tout le temps de l'office. La sacristine, au contraire, avait fait des absences; elle avait été à l'âtre du presbytère chercher des charbons pour les encensoirs; elle avait vaqué à deux ou trois autres petits soins; le soupçon se porta donc sur elle. C'était une excellente femme, sa culpabilité paraissait souverainement invraisemblable; mais que faire contre des coïncidences accablantes? On ne sortait pas de ce raisonnement: «Le voleur est entré par la porte de la sacristie; or la sacristine seule a pu passer par cette porte, et il est prouvé qu'elle y a passé en réalité; elle-même l'avoue.» On cédait trop alors à l'idée qu'il était bon que tout crime fût suivi d'une arrestation. Cela donnait une haute idée de la sagacité extraordinaire de la justice, de la promptitude de son coup d'œil, de la sûreté avec laquelle elle saisissait la piste d'un crime. On emmena l'innocente femme à pied entre les gendarmes. L'effet de la gendarmerie, quand elle arrivait dans un village, avec ses armes luisantes et ses belles buffleteries, était immense. Tout le monde pleurait; la sacristine seule restait calme et disait à tous qu'elle était certaine que son innocence éclaterait.

»Effectivement, dès le lendemain ou le surlendemain, on reconnut l'impossibilité de la supposition qu'on avait faite. Le troisième jour, les gens du village osaient à peine s'aborder, se communiquer leurs réflexions. Tous, en effet, avaient la même pensée et n'osaient se la dire. Cette pensée leur paraissait à la fois évidente et absurde: c'est que la clef du broyeur de lin avait seule pu servir au vol. Le vicaire évitait de sortir pour n'avoir pas à exprimer un doute qui l'obsédait. Jusque-là, il n'avait pas examiné le linge que l'on avait substitué au sien. Ses yeux tombèrent par hasard sur les marques; il s'étonna, réfléchit tristement, ne se rendit pas compte du mystère des deux lettres, tant les bizarres hallucinations d'une pauvre folle étaient impossibles à deviner.

»Il était plongé dans les plus sombres pensées, quand il vit entrer le broyeur de lin, droit en sa haute taille et plus pâle que la mort. Le vieillard resta debout, fondit en larmes. «C'est elle,» dit-il, «oh! la malheureuse! J'aurais dû la surveiller davantage, entrer mieux dans ses pensées; mais, toujours mélancolique, elle m'échappait.» Il révéla le mystère; un instant après, on rapportait au presbytère le linge qui avait été volé.

»La pauvre fille, vu son peu de raison, avait espéré que l'esclandre s'apaiserait et qu'elle jouirait doucement de son petit stratagème amoureux. L'arrestation de la sacristine et l'émotion qui en fut la suite gâtèrent toute son intrigue. Si le sens moral n'avait pas été chez elle aussi oblitéré qu'il l'était, elle n'eût pensé qu'à délivrer la sacristine; mais elle n'y songeait guère. Elle était plongée dans une sorte de stupeur, qui n'avait rien de commun avec le remords. Ce qui l'abattait, c'était l'avortement évident de sa tentative sur l'esprit du vicaire. Toute autre âme que celle d'un prêtre eût été touchée de la révélation d'un si violent amour. Celle du vicaire n'éprouva rien. Il s'interdit de penser à cet événement extraordinaire, et, dès qu'il vit clairement l'innocence de la sacristine, il dormit, dit sa messe et son bréviaire avec le même calme que tous les jours.

»La maladresse qu'on avait faite en arrêtant la sacristine parut alors dans son énormité. Sans cela, l'affaire aurait pu être étouffée. Il n'y avait pas eu vol réel; mais, après qu'une innocente avait fait plusieurs jours de prison pour un fait qualifié de vol, il était bien difficile de laisser impunie la vraie coupable. La folie n'était pas évidente; il faut même dire que cette folie n'était qu'intérieure. Avant cela, il n'était venu à la pensée de personne que la fille de Kermelle fût folle. Extérieurement elle était comme tout le monde, sauf son mutisme presque absolu. On pouvait donc contester l'aliénation mentale; en outre, l'explication vraie était si bizarre, si incroyable, qu'on n'osait même pas la présenter. La folie n'étant pas constatée, le fait d'avoir laissé arrêter la sacristine était impardonnable. Si le vol n'avait été qu'un jeu, l'auteur de l'espièglerie aurait dû la faire cesser plus tôt, dès qu'une tierce personne en était victime. La malheureuse fut arrêtée et conduite à Saint-Brieuc pour les assises. Elle ne sortit pas un moment de son complet anéantissement; elle semblait hors du monde. Son rêve était fini; l'espèce de chimère qu'elle avait nourrie quelque temps et qui l'avait soutenue étant tombée à plat, elle n'existait plus. Son état n'avait rien de violent, c'était un silence morne; les médecins alors la virent et jugèrent son fait avec discernement.

»Aux assises, la cause fut vite entendue. On ne put tirer d'elle une seule parole. Le broyeur de lin entra, droit et ferme, la figure résignée. Il s'approcha de la table du prétoire, y déposa ses gants, sa croix de Saint-Louis, son écharpe. «Messieurs,» dit-il, «je ne peux les reprendre que si vous l'ordonnez; mon honneur vous appartient. C'est elle qui a tout fait, et pourtant ce n'est pas une voleuse… Elle est malade.» Le brave homme fondait en larmes, il suffoquait. «Assez, assez!» entendit-on de toutes parts. L'avocat général montra du tact, et sans faire une dissertation sur un cas de rare physiologie amoureuse, il abandonna l'accusation.

»La délibération du jury ne fut pas longue non plus. Tous pleuraient. Quand l'acquittement fut prononcé, le broyeur de lin reprit ses insignes, se retira rapidement, emmenant sa fille, et revint au village de nuit.

»Au milieu de cet éclat public, le vicaire ne put éviter d'apprendre la vérité sur une foule de points qu'il se dissimulait. Il n'en fut pas plus ému. Les faits évidents dont tout le monde s'entretenait, il feignait de les ignorer. Il ne demanda pas son changement, l'évêque ne songea pas à le lui proposer. On pourrait croire que, la première fois qu'il revit Kermelle et sa fille, il éprouva quelque trouble. Il n'en fut rien. Il se rendit au manoir à l'heure où il savait devoir rencontrer le père et la fille. «Vous avez péché gravement,» dit-il à celle-ci, «moins par votre folie, que Dieu vous pardonnera, qu'en laissant emprisonner la meilleure des femmes. Une innocente, par votre faute, a été traitée pendant plusieurs jours comme une voleuse. La plus honnête femme de la paroisse a été emmenée par les gendarmes, à la vue de tous. Vous lui devez réparation. Dimanche, la sacristine sera à son banc, au dernier rang, près de la porte de l'église; au Credo, vous irez la prendre, et vous la conduirez par la main à votre banc d'honneur, qu'elle mérite plus que vous d'occuper.»

»La pauvre folle fit machinalement ce qui lui était enjoint. Ce n'était plus un être sentant. Depuis ce temps, on ne vit presque plus le broyeur de lin ni sa famille. Le manoir était devenu une sorte de tombeau, d'où l'on n'entendait sortir aucun signe de vie.

»La sacristine mourut la première. L'émotion avait été trop forte pour cette simple femme. Elle n'avait pas douté un moment de la Providence; mais tout cela l'avait ébranlée. Elle s'affaiblit peu à peu. C'était une sainte. Elle avait un sentiment exquis de l'église. On ne comprendrait plus cela maintenant à Paris, où l'église signifie peu de chose. Un samedi soir, elle sentit venir sa fin. Sa joie fut grande. Elle fit appeler le vicaire; une faveur inouïe occupait son imagination: c'était que, pendant la grand'messe du dimanche, son corps restât exposé sur le petit appareil qui sert à porter les cercueils. Assister à la messe encore une dernière fois, quoique morte; entendre ces paroles consolantes, ces chants qui sauvent; être là sous le drap mortuaire, au milieu de l'assemblée des fidèles, famille qu'elle avait tant aimée, tout entendre sans être vue, pendant que tous penseraient à elle, prieraient pour elle, seraient occupés d'elle; communier encore une fois avec les personnes pieuses avant de descendre sous la terre, quelle joie! Elle lui fut accordée. Le vicaire prononça sur sa tombe des paroles d'édification.

»Le vieux vécut encore quelques années, mourant peu à peu, toujours renfermé chez lui, ne causant plus avec le vicaire. Il allait à l'église, mais il ne se mettait pas à son banc. Il était si fort, qu'il résista huit ou dix ans à cette morne agonie.

»Ses promenades se bornaient à faire quelques pas sous les hauts tilleuls qui abritaient le manoir. Or, un jour, il vit à l'horizon quelque chose d'insolite. C'était le drapeau tricolore qui flottait sur le clocher de Tréguier; la révolution de juillet venait de s'accomplir. Quand il apprit que le roi était parti, il comprit mieux que jamais qu'il avait été de la fin d'un monde. Ce devoir professionnel, auquel il avait tout sacrifié, devenait sans objet. Il ne regretta pas de s'être attaché à une idée trop haute du devoir; il ne songea pas qu'il aurait pu s'enrichir comme les autres; mais il douta de tout, excepté de Dieu. Les carlistes de Tréguier allaient répétant partout que cela ne durerait pas, que le roi légitime allait revenir. Il souriait de ces folles prédictions. Il mourut peu après, assisté par le vicaire, qui lui commenta ce beau passage qu'on lit à l'office des morts: «Ne soyez pas comme les païens, qui n'ont pas d'espérance.»

»Après sa mort, sa fille se trouva sans ressources. On s'entendit pour qu'elle fût placée à l'hospice; c'est là que tu l'as vue. Maintenant, sans doute, elle est morte aussi, et d'autres ont occupé son lit à l'hôpital général.»