IV

Quatre vertus me semblent résumer l'enseignement moral que me donnèrent, surtout par leurs exemples, les pieux directeurs qui m'entourèrent de leurs soins jusqu'à l'âge de vingt-trois ans: le désintéressement ou la pauvreté, la modestie, la politesse et la règle des mœurs. Je vais m'examiner sur ces quatre points, non pour relever le moins du monde mes propres mérites, mais pour fournir à ceux qui profèrent la philosophie du doute aimable l'occasion de faire, à mes dépens, quelques-unes de leurs fines observations.

1.—La pauvreté est celle des vertus de la cléricature que j'ai le mieux gardée. M. Olier avait fait faire dans son église un tableau où saint Sulpice établissait la règle fondamentale de ses clercs: Habentes alimenta et quibus tegamur, his contenti sumus. Voilà bien ma règle. Mon rêve serait d'être logé, nourri, vêtu, chauffé, sans que j'eusse à y penser, par quelqu'un qui me prendrait à l'entreprise et me laisserait toute ma liberté. Le régime qui s'établit pour moi le jour où j'entrai «au pair» dans la petite pension du faubourg Saint-Jacques devait être la base économique de toute ma vie. Une ou deux leçons particulières me permettaient de ne pas toucher aux douze cents francs de ma sœur. C'était bien la règle que j'avais vue observée par mes maîtres de Tréguier et de Saint-Sulpice: Victum et vestitum, la table, le logement, et de quoi s'acheter une soutane par an. Je n'avais jamais désiré autre chose pour moi-même. La petite aisance que j'ai maintenant ne m'est venue que tard et malgré moi. J'envisage le monde comme m'appartenant, mais je n'en prends que l'usufruit. Je quitterai la vie sans avoir possédé d'autres choses que «celles qui se consomment par l'usage», selon la règle franciscaine. Toutes les fois que j'ai voulu acheter un coin de terre quelconque, une voix intérieure m'en a empêché. Cela m'a semblé lourd, matériel, contraire au principe: Non habemus hic manentem civitatem. Les valeurs sont choses plus légères, plus éthérées, plus fragiles; elles attachent moins, et on risque plus de les perdre.

Au train que prend maintenant le monde, c'est là un amer contresens, et, quoique la règle que j'ai choisie m'ait mené au bonheur, je ne conseillerais à personne de la suivre. Je suis maintenant trop vieux pour changer, et d'ailleurs je suis content; mais je croirais duper les jeunes gens en leur disant de faire de même. Tirer de soi toute la mouture qu'on en peut tirer, voilà ce qui devient la règle du monde. L'idée que le noble est celui qui ne gagne pas d'argent, et que toute exploitation commerciale ou industrielle, quelque honnête qu'elle soit, ravale celui qui l'exerce et l'empêche d'être du premier cercle humain, cette idée s'en va de jour en jour. Voilà ce que produit une différence de quarante ans dans les choses humaines. Tout ce que j'ai fait autrefois paraîtrait maintenant acte de folie, et parfois, en regardant autour de moi, je crois vivre dans un monde que je ne reconnais plus.

L'homme voué aux travaux désintéressés est un mineur dans les affaires du monde; il faut qu'il ait un tuteur. Or notre monde est assez vaste pour que toute place à prendre soit prise; tout emploi crée en quelque sorte celui qui doit le remplir. Je n'avais jamais imaginé que le produit de ma pensée pût avoir une valeur vénale. Toujours j'avais songé à écrire; mais je ne croyais pas que cela pût rapporter un sou. Quel fut mon étonnement le jour où je vis entrer dans ma mansarde un homme à la physionomie intelligente et agréable, qui me fit compliment sur quelques articles que j'avais publiés et m'offrit de les réunir en volumes! Un papier timbré qu'il avait apporté stipulait des conditions qui me parurent étonnamment généreuses; si bien que, quand il me demanda si je voulais que tous les écrits que je ferais à l'avenir fussent compris dans le même contrat, je consentis. Il me vint un moment l'idée de faire quelques observations; mais la vue du timbre m'interdit: l'idée que cette belle feuille de papier serait perdue m'arrêta. Je fis bien de m'arrêter. M. Michel Lévy avait dû être créé par un décret spécial de la Providence pour être mon éditeur. Un littérateur qui se respecte doit n'écrire que dans un seul journal, dans une seule revue, et n'avoir qu'un seul éditeur. M. Michel Lévy et moi n'eûmes ensemble que des rapports excellents. Plus tard, il me fit remarquer que le contrat qu'il m'avait présenté n'était pas assez avantageux pour moi, et il en substitua un autre plus large encore. Après cela, on me dit que je ne lui ai pas fait faire de mauvaises affaires. J'en suis enchanté. En tout cas, je peux dire que, s'il y avait en moi quelque capital de production littéraire, la justice voulait qu'il y eût sa large part; c'est bien lui qui l'avait découvert, je ne m'en étais jamais douté.

2.—Il est très difficile de prouver qu'on est modeste, puisque, du moment qu'on dit l'être, on ne l'est plus. Je le répète, nos vieux maîtres chrétiens avaient là-dessus une règle excellente, qui est de ne jamais parler de soi, ni en bien, ni en mal. Voilà le vrai; mais le public est ici le grand corrupteur. Il encourage au mal. Il induit l'écrivain à des fautes pour lesquelles il se montre ensuite sévère, comme la bourgeoisie réglée d'autrefois applaudissait le comédien et en même temps l'excluait de l'Église. «Damne-toi, pourvu que tu m'amuses!» voilà bien souvent le sentiment qu'il y a au fond des invitations, en apparence les plus flatteuses, du public. On réussit surtout par ses défauts. Quand je suis très content de moi, je suis approuvé de dix personnes. Quand je me laisse aller à de périlleux abandons, où ma conscience littéraire hésite et où ma main tremble, des milliers me demandent de continuer.

Eh bien, malgré tout, et une fois l'indulgence obtenue pour les péchés véniels, oui, j'ai été modeste, et ce n'est pas sur ce point que j'ai manqué à mon programme de sulpicien obstiné. La vanité de l'homme de lettres n'est pas mon fait. Je ne partage pas l'erreur des jugements littéraires de notre temps. Je sais que jamais un vrai grand homme n'a pensé qu'il fût grand homme, et que, quand on broute sa gloire en herbe de son vivant, on ne la récolte pas en épis après sa mort. Je n'ai quelque temps fait cas de la littérature que pour complaire à M. Sainte-Beuve, qui avait sur moi beaucoup d'influence. Depuis qu'il est mort, je n'y tiens plus. Je vois très bien que le talent n'a de valeur que parce que le monde est enfantin. Si le public avait la tête assez forte, il se contenterait de la vérité. Ce qu'il aime, ce sont presque toujours des imperfections. Mes adversaires, pour me refuser d'autres qualités qui contrarient leur apologétique, m'accordent si libéralement du talent, que je puis bien accepter un éloge qui dans leur bouche est une critique. Du moins n'ai-je jamais cherché à tirer parti de cette qualité inférieure, qui m'a plus nui comme savant qu'elle ne m'a servi par elle-même. Je n'y ai fait aucun fond. Jamais je n'ai compté sur mon prétendu talent pour vivre; je ne l'ai nullement fait valoir. Ce pauvre Beulé, qui me regardait avec une sorte de curiosité affectueuse mêlée d'étonnement, ne revenait pas que j'en fisse si peu d'usage. J'ai toujours été le moins littéraire des hommes. Aux moments qui ont décidé de ma vie, je ne me doutais nullement que ma prose aurait le moindre succès.

Ce succès, je n'y ai point aidé. Qu'il me soit permis de le dire: il eût été plus grand si j'avais voulu. Je n'ai nullement cultivé ma veine; je me suis plutôt appliqué à la dériver. Le public aime qu'on soit absolument ce que l'on est; il veut qu'on ait sa spécialité; il n'accorde jamais à un homme des maîtrises opposées. Si j'avais voulu faire un crescendo d'anticléricalisme après la Vie de Jésus, quelle n'eût pas été ma popularité! La foule aime le style voyant. Il m'eût été loisible de ne pas me retrancher ces pendeloques et ces clinquants qui réussissent chez d'autres et provoquent l'enthousiasme des médiocres connaisseurs, c'est-à-dire de la majorité. J'ai passé un an à éteindre le style de la Vie de Jésus, pensant qu'un tel sujet ne pouvait être traité que de la manière la plus sobre et la plus simple. Or on sait combien la déclamation a d'attrait pour les masses. Je n'ai jamais forcé mes opinions pour me faire écouter. Ce n'est pas ma faute si, par suite du mauvais goût du temps, un filet de voix claire a retenti au milieu de notre nuit, comme répercuté par mille échos.

3.—Sur le chapitre de la politesse, je trouverai moins d'objections que sur celui de la modestie; car, à s'en tenir aux apparences, j'ai été beaucoup plus poli que modeste. La civilité extrême de mes vieux maîtres m'avait laissé un si vif souvenir, que je n'ai jamais pu m'en détacher. C'était la vraie civilité française, je veux dire celle qui s'exerce, non seulement envers les personnes que l'on connaît, mais envers tout le monde sans exception[25]. Une telle politesse implique un parti général sans lequel je ne conçois pas pour la vie d'assiette commode; c'est que toute créature humaine, jusqu'à preuve du contraire, doit être tenue pour bonne et traitée avec bienveillance. Beaucoup de personnes, surtout en certains pays, suivent la règle justement opposée; ce qui les mène à de grandes injustices. Pour moi, il m'est impossible d'être dur pour quelqu'un a priori. Je suppose que tout homme que je vois pour la première fois doit être un homme de mérite et un homme de bien, sauf à changer d'avis (ce qui m'arrive souvent) si les faits m'y forcent. C'est ici la règle sulpicienne qui, dans le monde, m'a mené aux situations les plus singulières et a fait le plus souvent de moi un être démodé, d'ancien régime, étranger à son temps. La vieille politesse, en effet, n'est plus guère propre qu'à faire des dupes. Vous donnez, on ne vous rend pas. La bonne règle à table est de se servir toujours très mal, pour éviter la suprême impolitesse de paraître laisser aux convives qui viennent après vous ce qu'on a rebuté. Peut-être vaut-il mieux encore prendre la part qui est la plus rapprochée de vous, sans la regarder. Celui qui, de nos jours, porterait dans la bataille de la vie une telle délicatesse serait victime sans profit; son attention ne serait même pas remarquée. «Au premier occupant» est l'affreuse règle de l'égoïsme moderne. Observer, dans un monde qui n'est plus fait pour la civilité, les bonnes règles de l'honnêteté d'autrefois, ce serait jouer le rôle d'un véritable niais, et personne ne vous en saurait gré. Dès qu'on se sent poussé par des gens qui veulent prendre les devants, le devoir est de se reculer, d'un air qui signifie: «Passez, monsieur.» Mais il est clair que celui qui tiendrait à cette prescription en omnibus, par exemple, serait victime de sa déférence; je crois même qu'il manquerait aux règlements. En chemin de fer, combien y en a-t-il qui sentent que se presser sur le quai pour gagner les autres de vitesse et s'assurer de la meilleure place est une suprême grossièreté?

En d'autres termes, nos machines démocratiques excluent l'homme poli. J'ai renoncé depuis longtemps à l'omnibus; les conducteurs arrivaient à me prendre pour un voyageur sans sérieux. En chemin de fer, à moins que je n'aie la protection d'un chef de gare, j'ai toujours la dernière place. J'étais fait pour une société fondée sur le respect, où l'on est salué, classé, placé d'après son costume, où l'on n'a point à se protéger soi-même. Je ne suis à l'aise qu'à l'Institut et au Collège de France, parce que nos employés sont tous des hommes très bien élevés et nous témoignent une haute estime. L'habitude de l'Orient de ne marcher dans les rues que précédé d'un kavas me convenait assez; car la modestie est relevée par l'appareil de la force. Il est bien d'avoir sous ses ordres un homme armé d'une courbache dont on l'empêche de se servir. Je serais assez aise d'avoir le droit de vie et de mort, pour ne pas en user, et j'aimerais fort à posséder des esclaves, pour être extrêmement doux avec eux et m'en faire adorer.

4.—Mes idées cléricales m'ont encore bien plus dominé en tout ce qui touche à la règle des mœurs. Il m'eût semblé qu'il y avait de ma part un manque de bienséance à changer sur ce point mes habitudes austères. Les gens du monde, dans leur ignorance des choses de l'âme, croient, en général, qu'on ne quitte l'état ecclésiastique que pour échapper à des devoirs trop pesants. Je ne me serais point pardonné de prêter une apparence de raison à des manières de voir aussi superficielles. Consciencieux comme je le suis, je voulus être en règle avec moi-même et je continuai de vivre dans Paris ainsi que j'avais fait au séminaire. Plus tard, je vis bien la vanité de cette vertu comme de toutes les autres; je reconnus, en particulier, que la nature ne tient pas du tout à ce que l'homme soit chaste. Je n'en persistai pas moins, par convenance, dans la vie que j'avais choisie, et je m'imposai les mœurs d'un pasteur protestant. L'homme ne doit jamais se permettre deux hardiesses à la fois. Le libre penseur doit être réglé en ses mœurs. Je connais des ministres protestants, très larges d'idées, qui sauvent tout par leur cravate blanche irréprochable. J'ai de même fait passer ce que la médiocrité humaine regarde comme des hardiesses grâce à un style modéré et à des mœurs graves.

Les raisonnements du monde en ce qui concerne les rapports des deux sexes sont bizarres comme les volontés de la nature elle-même. Le monde, dont les jugements sont rarement tout à fait faux, voit une sorte de ridicule à être vertueux quand on n'y est pas obligé par un devoir professionnel. Le prêtre, ayant pour état d'être chaste, comme le soldat d'être brave, est, d'après ces idées, presque le seul qui puisse sans ridicule tenir à des principes sur lesquels la morale et la mode se livrent les plus étranges combats. Il est hors de doute qu'en ce point, comme en beaucoup d'autres, mes principes cléricaux, conservés dans le siècle, m'ont nui aux yeux du monde. Ils ne m'ont pas nui pour le bonheur. Les femmes ont, en général, compris ce que ma réserve affectueuse renfermait de respect et de sympathie pour elles. En somme, j'ai été aimé des quatre femmes dont il m'importait le plus d'être aimé, ma mère, ma sœur, ma femme et ma fille. Ma part a été bonne et ne me sera pas enlevée; car je m'imagine souvent que les jugements qui seront portés sur chacun de nous dans la vallée de Josaphat ne seront autres que les jugements des femmes, contresignés par l'Éternel.

Ainsi, tout bien examiné, je n'ai manqué presque en rien à mes promesses de cléricature. Je suis sorti de la spiritualité pour rentrer dans l'idéalité. J'ai observé mes engagements mieux que beaucoup de prêtres en apparence très réguliers. En m'obstinant à conserver dans le monde des vertus de désintéressement, de politesse, de modestie qui n'y sont pas applicables, j'ai donné la mesure de ma naïveté. Je n'ai jamais cherché le succès; je dirai presque qu'il m'ennuie. Le plaisir de vivre et de produire me suffit. Ce qu'y y a d'égoïste dans cette façon de jouir du plaisir d'exister est corrigé par les sacrifices que je crois avoir faits au bien public. J'ai toujours été aux ordres de mon pays; sur un signe, en 1869, je me mis à sa disposition. Peut-être lui aurais-je rendu quelques services; il ne l'a pas cru; je suis en règle. Je n'ai jamais flatté les erreurs de l'opinion; je n'ai pas manqué une seule occasion d'exposer ces erreurs, jusqu'à en paraître aux superficiels un mauvais patriote. On n'est pas obligé au charlatanisme ni au mensonge pour obtenir un mandat dont la première condition est l'indépendance et la sincérité. Dans les malheurs publics qui pourront venir, j'aurai donc ma conscience tout à fait en repos.

Tout pesé, si j'avais à recommencer ma vie, avec le droit d'y faire des ratures, je n'y changerais rien. Les défauts de ma nature et de mon éducation, par suite d'une sorte de providence bienveillante, ont été atténués et réduits à être de peu de conséquence. Un certain manque apparent de franchise dans le commerce de la vie m'est pardonné par mes amis, qui mettent cela sur le compte de mon éducation cléricale. Je l'avoue, dans la première partie de ma vie, je mentais assez souvent, non par intérêt, mais par bonté, par dédain, par la fausse idée qui me porte toujours à présenter les choses à chacun comme il peut les comprendre. Ma sœur me montra très fortement les inconvénients de cette manière d'agir, et j'y renonçai. Depuis 1851, je ne crois pas avoir fait un seul mensonge, excepté naturellement les mensonges joyeux, de pure eutrapélie, les mensonges officieux et de politesse, que tous les casuistes permettent, et aussi les petits faux-fuyants littéraires exigés, en vue d'une vérité supérieure, par les nécessités d'une phrase bien équilibrée ou pour éviter un plus grand mal, qui est de poignarder un auteur. Un poète, par exemple, vous présente ses vers. Il faut bien dire qu'ils sont admirables, puisque sans cela ce serait dire qu'ils ne valent rien et faire une sanglante injure à un homme qui a eu l'intention de vous faire une politesse.

Il a fallu bien plus d'indulgence à mes amis pour me pardonner un autre défaut: je veux parler d'une certaine froideur, non à les aimer, mais à les servir. Une des choses les plus recommandées au séminaire était d'éviter «les amitiés particulières». De telles amitiés étaient présentées comme un vol fait à la communauté. Cette règle m'est restée très profondément gravée dans l'esprit. J'ai peu encouragé l'amitié; j'ai fait peu de chose pour mes amis, et ils ont fait peu de chose pour moi. Une des idées que j'ai le plus souvent à combattre, c'est que l'amitié, comme on l'entend d'ordinaire, est une injustice, une erreur, qui ne vous permet de voir que les qualités d'un seul et vous ferme les yeux sur les qualités d'autres personnes plus dignes peut-être de votre sympathie. Je me dis quelquefois, selon les idées de mes anciens maîtres, que l'amitié est un larcin fait à la société humaine et que, dans un monde supérieur, l'amitié disparaîtrait. Quelquefois même je suis blessé, au nom de la bienveillance générale, de voir l'attachement particulier qui lie deux personnes; je suis tenté de m'écarter d'elles comme de juges faussés, qui n'ont plus leur impartialité ni leur liberté. Cette société à deux me fait l'effet d'une coterie qui rétrécit l'esprit, nuit à la largeur d'appréciation et constitue la plus lourde chaîne pour l'indépendance. Beulé me plaisantait souvent sur ce travers. Il m'aimait assez et essaya de me rendre service, quoique je n'eusse rien fait pour lui. Dans une circonstance, je votai contre lui pour une personne qui s'était montrée malveillante à mon égard. «Renan, me dit-il, je vais vous faire quelque mauvais trait; par impartialité, vous voterez pour moi.»

Tout en ayant beaucoup aimé mes amis, je leur ai donc très peu donné. Le public m'a eu autant qu'eux. Voilà pourquoi je reçois un si grand nombre de lettres d'inconnus et d'anonymes; voilà pourquoi aussi je suis si mauvais correspondant. Il m'est arrivé fréquemment, en écrivant une lettre, de m'arrêter pour tourner en propos général les idées qui me venaient. Je n'ai existé pleinement que pour le public. Il a eu tout de moi; il n'aura après ma mort aucune surprise: je n'ai rien réservé pour personne.

Ayant ainsi préféré par instinct tous à quelques-uns, j'ai eu la sympathie de mon siècle, même de mes adversaires, et cependant peu d'amis. Dès qu'un peu de chaleur commence à naître, mon principe sulpicien: «Pas d'amitiés particulières,» vient comme un glaçon troubler le jeu de toutes les affinités. À force d'être juste, j'ai été peu serviable. Je vois trop bien que, rendre un bon service à quelqu'un, c'est d'ordinaire en rendre un mauvais à un autre; que s'intéresser à un compétiteur, c'est le plus souvent commettre un passe-droit envers son rival. L'image de l'inconnu que je lèse vient ainsi m'arrêter tout court dans mon zèle. Je n'ai obligé presque personne; je n'ai pas su comment l'on réussit à faire donner un bureau de tabac. Cela m'a rendu sans influence en ce monde. Mais cela m'a été bon au point de vue littéraire. Mérimée eût été un homme de premier ordre s'il n'eût pas eu d'amis. Ses amis se l'approprièrent. Comment peut-on écrire des lettres quand on a la facilité de parler à tous? La personne à qui vous écrivez vous rapetisse; vous êtes obligé de prendre sa mesure. Le public a l'esprit plus large que n'importe qui. «Tous» renferme beaucoup de sots; c'est vrai; mais «tous» renferme les quelques milliers d'hommes ou de femmes d'esprit pour qui seuls le monde existe. Écrivez en vue de ceux-là.