XII
Avant qu'il soit dit quelle était cette voix qui, en ordonnant de rechercher Croutot, se faisait entendre au-dessus de leurs têtes aux compagnons réfugiés dans la retraite où les avait conduits Pitard, il est utile de savoir comment ils y étaient entrés.
Comme on le sait, Barnabé portant le nain sur son dos, Lambert et Fichet munis des masses de provisions, Meuzelin et Vasseur chargés des armes, avaient pris la file derrière Pitard qui s'éclairait d'une bougie. Au bout d'une centaine de pas à travers les nombreux circuits du dédale, dans lesquels Pitard s'était engagé sans la moindre hésitation, il s'était arrêté devant la porte d'un caveau latéral.
—Comment cette porte est-elle fermée? s'était demandé tout haut l'ogre, fort étonné à la vue de la porte plaquée en ses feuillures.
—Ne l'est-elle pas d'habitude? avait demandé Vasseur.
—Pas plus que celles des autres caveaux qui, n'étant utilisés à rien, restent béants. Il faut que quelqu'un soit venu ici qui ait eu à cacher quelque chose dans ce caveau.
La fermeture, du reste, n'offrait aucune difficulté à vaincre. Elle consistait en un lourd verrou qu'il suffisait de tirer de sa gâche. Au moment d'y porter la main, Pitard s'arrêta.
—Oh! oh! fit-il étonné.
Et, au lieu d'ouvrir, il se retourna en disant à Fil-à-Beurre qui le suivait immédiatement, chargé de Croutot.
—M'est avis qu'il faudrait, par prudence, mettre l'avorton à l'écart.
—Par prudence? avait répondu Fil-à-Beurre surpris. En quoi le bonhomme est-il dangereux? Avec ses liens et sa tête enveloppée, il ne peut remuer ni voir.
—Oui, mais il peut entendre.
Sur cette observation, on avait rebroussé chemin jusqu'à l'entrée d'un autre des nombreux caveaux ouvrant sur les galeries. Barnabé y avait déposé son fardeau et avait fermé et verrouillé la porte en disant:
—Faites un petit somme, aimable Croutot.
Le nain pouvait si bien entendre qu'il n'avait pas perdu un mot de cette détermination de le mettre à l'écart. Seulement, il avait pris ce «à l'écart» dans son plus terrible sens. Au bruit du verrou qui se refermait sur lui, il se crut abandonné à tout jamais dans cette espèce de tombe et, de terreur, il s'évanouit.
Cependant, Pitard et les autres avaient regagné la porte du premier caveau.
—Pourquoi, avant d'ouvrir, cette hésitation qui vous a fait éloigner l'avorton? avait demandé Vasseur à l'ogre, comme ils arrivaient au but.
—Parce qu'il m'a paru inutile que Croutot sût que quelqu'un est enfermé dans ce caveau, annonça Pitard.
Comme tous s'étonnaient de son dire, il leur imposa silence d'un geste de main en ajoutant:
—Écoutez!
En effet, de l'autre côté de la porte s'entendait une voix plaintive et faible.
—Comme j'allais ouvrir tout à l'heure, ce gémissement avait frappé mon oreille. De là m'est venue la pensée d'éloigner Croutot, continua le pique-assiette qui, ce disant, avait fait jouer le verrou et poussé la porte.
Derrière lui, les autres entrèrent.
—Une femme! fit Meuzelin qui, à la faible lueur de la bougie de Pitard, venait d'apercevoir un corps étendu sur le sol.
Et quand l'ogre eut baissé sa lumière près du visage de cette femme, ce fut au tour de Vasseur de s'écrier d'une voix brisée par une émotion douloureuse:
—Gervaise! c'est Gervaise!
C'était bien la pauvre jeune fille. Immobilisée sur les dalles qui recouvraient le sol par l'endolorissement de tout son corps, résultant de la chute qui, par bonheur, n'avait causé aucune fracture, elle gémissait depuis douze heures dans cette prison où l'avait enfermée la courtisane jalouse pour qu'elle y mourût de faim.
La minute n'était pas aux attendrissements.
—Le temps presse. Là où nous allons descendre, vous pourrez prodiguer vos soins à cette jeune fille. Mais, en ce moment, le danger nous commande d'agir, déclara Pitard.
Sur ce, s'éloignant vers un coin du caveau, il promena sa lumière sur la paroi d'une muraille:
—Voici la pierre, dit-il, en levant la main pour faire une pesée.
Mais, avant d'appuyer, il se retourna, et s'adressant à Barnabé planté au beau milieu du caveau:
—Éloignez-vous. Reculez vers une des murailles, lui commanda-t-il.
Fil-à-Beurre comprit que le sol allait s'ouvrir sous lui et fit vivement deux pas en arrière; mais son talon rencontra un obstacle qui le fit tomber les quatre fers en l'air à la renverse.
—Voici sur quoi j'ai trébuché, annonça-t-il quand, en se relevant, ses mains, qui tâtaient le sol, eurent rencontré un petit corps de forme carrée.
L'incident de la chute avait arrêté le mouvement de Pitard qui s'approcha tendant sa lumière pour que Barnabé pût examiner sa trouvaille.
C'était un petit coffret d'ébène, fermé par deux agrafes en argent.
Et quand Fil-à-Beurre l'eut ouvert, la lumière de la bougie fit scintiller de mille feux les diamants dont ce coffret était rempli.
Comment ce coffret, au contenu si splendide, pouvait-il se trouver dans le caveau? Son bois, que n'altérait aucune humidité, attestait qu'il n'y avait pas encore fait long séjour.
Il ne pouvait appartenir à Gervaise. Donc, il devait avoir été apporté là par celui ou celle qui avait enfermé la jeune fille dans cette sorte d'in-pace. Avait-on déposé volontairement ces bijoux en cette retraite avec l'intention de les reprendre? Y avait-on oublié le coffret? Là était la question?
Et quand Gervaise, qui revenait complètement à la vie et à l'espérance entre les bras de Vasseur, fut interrogée à ce sujet, elle ne put répondre sur qui l'avait amenée dans le souterrain. Entièrement privée de connaissance quand elle y avait été descendue par le Beau-François, il lui était impossible de rien révéler sur ce point. Mais, ce qu'elle pouvait assurer, c'était par qui elle avait été abandonnée dans cette tombe anticipée, puisqu'elle était sortie de son évanouissement juste à temps pour reconnaître madame de Méralec, à la lueur de la lanterne qu'elle portait, refermant la porte du caveau.
Au nom de la fausse comtesse, Meuzelin devina tout.
—J'y suis, dit-il. La mâtine, quand elle nous a échappé en s'enfuyant par l'issue secrète du boudoir était si loin d'avoir perdu la carte que, désespérant de retrouver la position d'où j'étais venu la débusquer, elle a voulu emporter une poire pour la soif. En conséquence, comme épave sauvée de son naufrage, elle a décampé en volant les diamants de la vraie comtesse.
Et il conclut en ajoutant:
—Donc, qu'elle ait laissé volontairement le coffret ou qu'elle l'ait oublié ici, elle reviendra inévitablement en ce caveau pour le reprendre.
—Et elle retombera en nos mains, dit Vasseur, plein de haine pour celle qui avait condamné Gervaise à mourir de faim.
—Attendons-la donc, proposa l'échalas.
Ils furent rappelés à la prudence par Pitard, qui secoua la tête en disant:
—Attendre ici, où nous ne serions pas en sûreté, oh! que non pas! Je m'y oppose formellement.
—Il faut pourtant que nous nous emparions de cette misérable femme, argua Meuzelin.
—Eh bien, moi, je me charge de vous la faire tomber entre les bras et, peut-être même sur la tête, prononça Pitard en riant.
Et alors, pour expliquer sa promesse étrange, il porta la main à cette pierre qu'il avait tout à l'heure cherchée sur une paroi du caveau, et il y appuya en disant:
—Regardez!
Sous sa pression, le craquement d'un ressort qui joue se fit entendre et, aussitôt, la plus large des dalles qui recouvrait le sol, faisant bascule, découvrit béante l'entrée d'un autre caveau creusé sous le premier.
—Nous allons descendre là dedans, annonça-t-il.
—Hum! hum! fit Meuzelin, et une fois là dedans, comment en sortirons-nous? Si nos ennemis nous ferment cette dalle, nous serons entrés sous un véritable éteignoir.
—Soyez sans crainte, affirma Pitard. Notre retraite possède une autre sortie.
Vasseur pensa à Gervaise qui allait les suivre et demanda:
—Une sortie facile pour une femme?
—Un vrai chemin d'amoureux, affirma Pitard qui, en riant, ajouta: Et ce que je vous ai dit là est au pied de la lettre.
—Alors descendons! décida le policier.
—Oui, mais comment? demanda Vasseur qui, à l'ouverture du trou, ne voyait apparaître aucun escalier ni pointer nul extrémité d'échelle.
Sans mot dire, Pitard disparut dans le trou. Se suspendant à bout de bras au bord de l'ouverture, il se laissa tomber. On l'entendit bientôt annoncer:
—L'échelle est toujours là.
Et les compagnons virent apparaître à l'orifice du trou les deux bouts des montants d'une petite échelle en fer, que Pitard, du fond du second caveau, venait de dresser.
Presque aussitôt, dépassa la tête du pique-assiette venant les rejoindre afin de vérifier, sous son poids, la solidité des barreaux dont le fer avait été rongé par la rouille.
—On peut se risquer, annonça-t-il. Elle ne date pas d'hier, cette échelle. Mais, depuis vingt ans, je suis le seul qui s'en soit servi.
—Qui donc s'en servait il y à vingt ans? demanda Barnabé curieux.
Ou Pitard n'avait pas entendu ou il ne voulait pas en dire plus, mais à peine remonté dans le caveau supérieur, au lieu de répondre, il reprit:
—Occupons-nous de préparer le traquenard pour la fausse Méralec quand elle viendra chercher son coffret à diamants.
À l'aide d'un de ses cordons de soulier, par une des petites poignées latérales du coffret, il l'attacha tout à l'extrême coin d'un des angles de la dalle à bascule. Puis il fit jouer cette dalle sur ses pivots pour qu'elle revînt fermer l'ouverture, et quand il se fut assuré que grâce au lien qui le fixait, le coffret n'avait pas été déplacé par cette oscillation, il poursuivit:
—Vous comprenez? Une fois descendus en bas, nous ramènerons la dalle en place. Seulement, nous négligerons de faire revenir le cliquet de l'autre détente inférieure qui doit la retenir immobile. Notre gaillarde aux bijoux arrive, elle voit son coffret, s'avance pour le prendre, s'engage sur la dalle qui, n'étant pas arrêtée, fait bascule sous son poids et, comme je vous l'ai promis, vous l'envoie sur la tête ou dans les bras.
Fil-à-Beurre se pencha à l'oreille de Fichet et lui murmura:
—Qu'il vous souvienne de ce piège, mon brave, pour prendre vos puces.
Son trébuchet ainsi tendu et expliqué, Pitard ajouta:
—Maintenant, descendons attendre en bas qu'il plaise à la voleuse de diamants de venir faire la culbute.
Vasseur descendit le premier, portant dans ses bras Gervaise bien affaiblie, puis Meuzelin que suivit Fil-à-Beurre. En touchant terre, ce dernier eut un souvenir.
—N'oublions pas Croutot, dit-il. Le coquin est dangereux à laisser traîner derrière nous.
Lambert et Fichet allèrent chercher le nabot dans le caveau où il avait été déposé, pendant que Pitard, à son tour, descendait l'échelle.
—Par où diable sortirons-nous d'ici? demanda Meuzelin qui, une lumière à la main, venait de visiter leur nouvelle retraite.
—C'est ce que je vous montrerai quand il en sera temps, répondit l'ogre gravement.
—Pourquoi pas tout de suite?
—Parce que, comme je vous l'ai déjà dit, c'est le secret d'un autre, que je ne puis vous révéler qu'à la dernière extrémité.
Cette réponse fut suivie d'un appel de Fichet qui, de l'ouverture supérieure, leur demandait:
—Que c'est qu'il faut que je vous précipitasse le Croutot?
—Non aide-le à descendre, commanda le policier.
—Que c'est qu'il est comme une carpe qu'elle n'aurait plus notion de soi-même, annonça le soldat, qui rapportait le nain toujours évanoui.
À bras, on descendit le petit homme. Lambert et Fichet vinrent rejoindre, après avoir passé à Fil-à-Beurre les paniers de provisions.
Tout le monde réuni, Pitard, éclairé par Meuzelin, alla dans un angle du caveau pousser une pierre en saillie qui, comme en haut, faisait jouer le ressort de la dalle.
—La voici fermée, annonça-t-il.
—Mais, alors, la bascule ne jouera plus sous le poids de la courtisane quand elle viendra chercher le coffret, objecta Meuzelin.
—Oh! fit Pitard, sur ce point, vous pouvez être rassuré. Une bien étrange particularité de l'écho fait que le plus petit bruit qui se produit là-haut résonne ici. Tant léger que soit le pas de cette créature, il ne pourra nous échapper. Alors, nous tendrons le traquenard.
Son explication donnée, Pitard retira l'échelle. Pendant qu'il la couchait sur le sol dans un coin du caveau que l'éloignement des bougies laissait obscur, on entendit Fichet qui, occupé avec Lambert à faire reprendre connaissance à Croutot, proposait à son camarade ce moyen ingénieux de remplacer le vinaigre sous les narines:
—Que si nous lui bourrions le nez avec de la poudre dont à laquelle on communiquerait le feu, ça lui secouerait son cerveau qu'il est avachi?
Au bout de dix minutes, Croutot s'agita faiblement.
—Que le voilà qu'il est de retour dedans son intellectuel, annonça Fichet à Meuzelin. Que vous pouvez percevoir qu'il renifle avec véhémence.
Oui, s'entendait un vigoureux reniflement, mais Fichet commettait une erreur en l'attribuant à Croutot. Il était bel et bien le fait de Pitard qui, campé devant les paniers aux vivres, aspirait à plein nez l'arôme des victuailles amoncelées devant lui.
—Si nous mangions? proposa enfin l'ogre d'un petit ton suppliant.
Voilà comment, assis sur le sol, les compagnons avaient commencé ce repas dont Croutot, délié et la tête dégagée de son enveloppe, avait refusé de prendre sa part; repas auquel n'avait pas participé Vasseur, trop occupé à couvrir de baisers les mains de Gervaise dans le coin où il se tenait avec la jeune fille; repas enfin pendant lequel Pitard avait commencé le récit de la mort de madame de Biéleuze et de ses premières relations avec le nabot alors que ce dernier était l'ange gardien du notaire Taugencel.
Et ce récit avait été interrompu par de sourdes détonations d'armes à feu, qui avaient été cause que Pitard, coutumier de tous les méandres du souterrain, avait été envoyé aux nouvelles. Ces nouvelles, on le sait, Pitard n'avait pas eu le loisir de les dire; car, après avoir failli, en revenant, se faire surprendre par une troupe qui venait d'envahir le souterrain, il n'avait eu que bien juste le temps de faire rattacher et bâillonner Croutot, dont un cri aurait pu donner l'éveil.
Ce que Pitard avait avancé sur la particularité de l'écho qui ramenait dans ce caveau le plus faible bruit du souterrain était de toute vérité, puisque Croutot, à peine bâillonné, avait retenti, au-dessus des compagnons, une voix qui disait:
—Mes enfants, il s'agit de retrouver le moucheron qui s'appelle
Croutot.
Et, sur cet ordre, des pas nombreux s'étaient fait entendre, s'éloignant dans toutes les directions du labyrinthe.
—C'est Coupe-et-Tranche, souffla Meuzelin, qui avait reconnu la voix.
—Et, en ce moment, il est dans la galerie, juste devant l'entrée du caveau qui surplombe le nôtre, annonça Pitard.
—Alors, s'il y entre, il va voir le coffret et voudra le prendre. Allez donc faire jouer le ressort qui rétablira le jeu de bascule de la dalle. À défaut de la courtisane, ce bandit de Cardeuc est encore d'une excellente prise pour nous, commanda le policier.
Le pique-assiette se levait quand une autre voix demanda:
—Retrouver Croutot est-il donc le plus pressé pour nous?
Meuzelin, à ces mots, arrêta vivement Pitard, qui allait toucher le mécanisme de la dalle.
—Non, c'est inutile pour le moment, dit-il. C'est la Suzanne qui vient de parler. Elle doit vouloir reprendre ses diamants et elle saura empêcher le Marcassin d'entrer dans le caveau, où il ferait main basse sur le coffret. Mieux vaut attendre encore et écouter.
On juge de l'attention avec laquelle chacun des compagnons prêta l'oreille aux paroles que la sonorité du souterrain leur amenait d'en haut, aussi claires et nettes que si elles eussent été prononcées dans leur refuge.
Aussi la voix rude et hargneuse de Cardeuc leur arriva-t-elle, bien distincte, quand il répondit à la courtisane, qui venait de lui demander si le plus pressé, pour le moment, était de retrouver Croutot:
—N'as-tu pas compris, la belle, que la partie est perdue pour nous? Le général Labor s'est dépêtré du piège à ne jamais y retomber. Tes beaux yeux et tes promesses ne sauraient plus le ramener sous notre coupe.
À ces paroles, les écouteurs se regardèrent avec surprise. Qu'était-il donc arrivé qui eût ouvert les yeux de Labor?
—Oui, avait continué le métayer avec colère, c'est bien fini pour nous des beaux coups à faire. Voilà les deux tiers de mes hommes sur le carreau, et le reste va être traqué sans pitié ni merci.
Après une courte pause, il prononça:
—Tiens! écoute ces détonations.
Non plus comme tout à l'heure, les coups de fusil ne crépitaient nombreux et pressés, annonçant un combat engagé. C'étaient des brusques explosions, plus fortes et plus espacées.
—Eh bien? demanda la femme, après qu'une nouvelle détonation eut retenti.
—C'est Labor qui fait fusiller ses prisonniers! gronda Cardeuc.
Et, avec une intonation féroce, il prononça ensuite:
—Il me faut retrouver Croutot… Dussé-je lui arracher la chair par lambeaux avec des tenailles rougies au feu, je le forcerai bien à parler.
Meuzelin, après ces mots, se pencha vers le nabot qui, lié et garrotté, n'en avait pas moins les oreilles à même d'avoir entendu ce qu'avait dit Cardeuc sur l'avenir qu'il lui ménageait.
—Eh! eh! fit le policier, que penses-tu, mon bon Croutot, de l'affection que te porte ton ami Coupe-et-Tranche?
Puis, s'adressant à Fichet:
—Retire-lui son bâillon, commanda-t-il. Je le crois guéri de l'envie d'appeler le Marcassin à son aide.
Croutot, à peine put-il parler, se hâta de bégayer en tremblant:
—Je vous livrerai Coupe-et-Tranche.
—Trop tard, nabot, ricana Meuzelin. Tu as attendu, pour nous proposer ta trahison, que Cardeuc soit vaincu, comme il vient de l'avouer… Que le diable m'emporte, par exemple, si je devine comment il a pu arriver là.
Au-dessus d'eux, le dialogue avait continué:
—Faire parler Croutot? reprit Suzanne, ne comprenant pas, le pygmée a-t-il donc quelque moyen de remettre le général Labor sous notre puissance?
—Que la peste soit du général qui a tout éventé et qui fait fusiller mes hommes! En ce moment, la troupe occupe ma métairie et m'empêche d'y aller rien prendre des sommes que j'y avais enfouies… Le plus vite que j'aurai quitté le pays sera le meilleur pour moi… Mais le quitter les mains vides! Tonnerre de Dieu!
—Croutot pouvait-il donc te faire rentrer dans l'argent caché à la métairie?
—Non! Mais il pouvait me dédommager au centuple de ce que je viens de perdre… Par lui, d'un seul coup, je m'emparerais d'un butin que vingt années de pillage n'auraient su me donner.
Et, d'une voix étranglée par la fureur et la cupidité déçue:
—Par Croutot, j'avais des millions.
Alors, s'adressant à un tiers qui, jusqu'à ce moment, était demeuré muet, il demanda:
—N'est-ce pas, Notaire?
—Oui, des millions, appuya la voix de Taugencel.
—Des millions! répéta avidement la courtisane. Où sont-ils donc?
—Dans ce souterrain.
—Cachés par Croutot?
—Non, mais enfouis par madame la comtesse de Biéleuze, qui les avait reçus en dépôt du notaire Aubert pour les rendre plus tard à leurs propriétaires légitimes. Il y a huit ans que la comtesse est morte subitement… Donc, les millions ne peuvent avoir été déplacés.
—Et Croutot est convaincu qu'ils sont cachés ici? insista Suzanne qui se voyait déjà admise au partage du trésor déterré.
—Oui, fit Taugencel, et moi aussi. Madame de Biéleuze, surprise par la mort dans une auberge de Laval, n'a pas eu le temps de compléter sa confidence à celui qu'un hasard avait fait le témoin de son agonie… Elle n'a pu que prononcer quelques mots et remettre un portefeuille à ce témoin… C'est Croutot qui, plus tard, en faisant causer cet homme, a su deviner ce que n'avait pu comprendre ce franc imbécile.
Fil-à-Beurre se pencha vers Pitard et lui souffla:
—Franc imbécile! ce compliment m'a tout l'air d'être à votre adresse.
—À imbécile, imbécile et demi, riposta l'ogre en souriant.
Et il secoua la tête en murmurant:
—Ah! ouiche! les millions. Cherchez-les donc, mes finauds!
Cependant la courtisane avait continué d'interroger le Notaire.
—Ainsi Croutot a tout deviné?
—Beaucoup aidé par moi, qui devais partager avec lui, répondit Taugencel. Il s'était chargé de découvrir l'endroit du dépôt en ce souterrain, et voici huit ans que, prétend-t-il toujours, il le cherche sans pouvoir en trouver la trace… À coup sûr, il a mis la main dessus; mais il n'en souffle mot pour éviter le partage.
Suzanne avait réfléchi.
—Peut-être Croutot dit-il la vérité, avança-t-elle, car comment pourrait-il se faire que madame de Biéleuze eût caché les millions dans les souterrains d'un château qui appartenait au marquis de la Brivière?
—Par une excellente raison, dit en ricanant le Notaire. Madame de Biéleuze, restée veuve avec un fils, était devenue la maîtresse du marquis de la Brivière dont elle eut une fille appelée Julie.
En entendant le Notaire révéler que la comtesse de Biéleuze avait été la maîtresse du marquis de la Brivière, Pitard avait éprouvé un soubresaut de surprise.
—Est-ce que le vieux gredin a découvert le secret? murmura-t-il assez haut pour être entendu du policier, son voisin.
—Quel secret? souffla Meuzelin.
—Celui de la dalle à bascule par laquelle nous sommes entrés et celui…
Mais avant qu'il pût achever, il fut interrompu par le bruit de pas nombreux. C'étaient les hommes de Coupe-et-Tranche qui, après avoir parcouru tous les circuits du souterrain à la recherche de Croutot, venaient annoncer l'inutilité de leurs perquisitions.
—D'abord, étais-tu bien certain que le nabot fût entré dans le souterrain? demanda Suzanne à Cardeuc.
—C'est le Beau-François qui me l'a appris.
—Ah bah! fit le Notaire avec surprise, le Beau-François et toi, vous êtes donc maintenant devenus une paire d'amis?
—Au moment de l'attaque de Labor, le danger commun nous a réconciliés, prononça le métayer.
Tout ce qui se disait en haut était du neuf pour le policier et ses amis. Comment le général avait-il enfin vu clair et avait-il eu raison des bandits, à ce point que Coupe-et-Tranche et sa bande, réduite à une dizaine d'hommes, en étaient réduits à se cacher pendant qu'on fusillait leurs camarades faits prisonniers?
Alors, puisqu'ils n'avaient plus rien à craindre des Chauffeurs, ils pouvaient donc quitter leur retraite pour aller retrouver le général Labor qui, enfin éclairé sur leur compte, les accueillerait à bras ouverts.
Ce fut ce que comprit l'ogre Pitard, qui fit à Meuzelin cette proposition:
—S'il vous plaît que nous nous en allions, je vais vous révéler la sortie dont je vous ai parlé.
—Et que tu ne voulais nous apprendre qu'à la dernière extrémité, sous prétexte que c'était le secret d'un autre.
—Oh! le secret d'un autre, répéta tristement Pitard. D'après le peu que vient de dire ce gredin de Taugencel, je vois que je ne suis pas seul à le connaître.
—Tu veux parler des amours de madame de Biéleuze et du marquis de la
Brivière?
—Oui. Or, si Taugencel connaît cette liaison, il doit savoir comment les deux amants se réunissaient et, par conséquent, il n'ignore pas l'existence de la dalle à bascule… Alors que le marquis était l'amant de la comtesse, pour sauver la réputation de cette dernière que les mauvaises langues commençaient à entamer, il fit venir de bien loin des ouvriers qui, sous les caves du château, creusèrent le caveau où nous sommes et le relièrent par une galerie à un pavillon rustique, situé dans le parc mitoyen qui était celui de madame de Biéleuze. Pendant que les curieux du pays perdaient leur temps à épier les démarches des amants que, dès ce jour, on ne vit plus se rencontrer, ceux-ci purent continuer leurs relations, qui durèrent jusqu'au départ du marquis pour l'émigration.
—Où il s'en alla en laissant à la comtesse cette fille nommée Julie? appuya le policier.
Il répugnait probablement à Pitard d'en dire plus long sur la comtesse de Biéleuze, car il rompit les chiens en demandant:
—Partons-nous?
—Bah! fit le policier. On apprend toujours à écouter. Restons encore à savourer la conversation de nos chenapans de là-haut.
Quand ses hommes étaient venus lui annoncer qu'ils n'avaient pu retrouver Croutot, Coupe-et-Tranche avait répliqué:
—Alors, les gars, allez attendre à la sortie sur la campagne; mais n'avancez pas le nez hors du trou si vous tenez à votre peau. Tuez le temps en prenant un acompte de sommeil, car la nuit prochaine, il faudra jouer des jambes pour détaler prestement de ce pays où il fait trop chaud pour nous.
Et quand ses hommes se furent éloignés, le Marcassin, revenu à son sujet, gronda avec fureur:
—Si nous ne retrouvons pas Croutot, les millions de la Biéleuze nous échappent!… Mille tonnerres! C'était là pourtant, pour nous, une jolie fiche de consolation!!!
—Oui, à ce prix, nous aurions gaiement oublié nos quilles abattues par les ruades du général, approuva Taugencel d'un ton plein du plus sincère regret.
À la pensée de ces millions auxquels, faute de Croutot, il lui fallait renoncer, Cardeuc fut secoué par une rage bleue:
—Oh! si je le tenais, le crapaud! grinça-t-il. J'arracherais sa chair par lambeaux pour lui faire livrer le trésor.
—Par malheur, on ne le tient pas, gémit piteusement le patriarche qui secoua sa tête vénérable.
—Comment n'est-il plus dans le souterrain? grinça le métayer exaspéré.
Ce à quoi, Suzanne, croyant à une naïveté de sa part, répondit railleusement:
—Mais parce qu'il en est sorti.
—Impossible! Le Beau-François m'a dit l'avoir laissé lié de tous ses membres et bâillonné.
—Il aura su se débarrasser de ses liens et il a décampé, reprit la courtisane qui, ne tenant pas pour le merveilleux, allait au plus simple.
—Il a décampé! répéta Cardeuc en gouaillant; alors il n'aura pas été loin. Le Beau-François le guette à la sortie pour l'étrangler et le général Labor le fait chercher partout pour qu'on le fusille.
Si quelqu'un, de tous les écouteurs du caveau, avait été ému par cette phrase, c'était, à coup sûr, le nabot dont on entendit les dents claquer d'épouvante.
Aussi Fil-à-Beurre, en guise de consolation et de conseil, s'empressa-t-il de lui dire amicalement:
—L'un veut vous arracher la chair par lambeaux, l'autre désire vous étrangler, un troisième demande à vous voir fusiller. Moi, si j'étais à votre place, j'irais me noyer afin de ne pas faire de jaloux.
«On ne peut contenter tout le monde et son père», dit un proverbe que Croutot, paraît-il, n'avait observé d'aucune manière puisqu'il n'avait contenté personne. La preuve en était que chacun voulait le happer pour lui faire un mauvais parti.
Ce fut Suzanne qui, en se raillant, revint sur le compte de l'avorton.
—Comment? le général Labor Veut faire fusiller ce bout d'homme! Lui qui, ce matin, avait tant hâte de le retrouver pour la mettre à la place de Meuzelin.
—Oui, lorsque Labor croyait à la fausse dépêche que nous lui avions expédiée. Mais, à cette heure, il n'en est plus de même. Le général jure les cinq cents diables de n'avoir pas son pygmée sous la main pour lui régler son affaire, dit Cardeuc.
—Pourquoi? insista Suzanne.
—Toujours les millions de la comtesse de Biéleuze dont il a appris l'existence, il y a une heure, par suite du mauvais tour que le Beau-François a joué à Croutot… une vieille rancune qui date du temps où le colosse avait pour maîtresse une certaine Césarine Faublin, surnommée la Saute, débita le Notaire.
—Et vous connaissez, vous, Taugencel, la cause de cette rancune?
Apprenez-la-moi, dit curieusement la courtisane.
—Mieux serait de vous conter tout au long l'histoire du nain, en remontant à l'époque où il était mon ange gardien.
—Allez, Cardeuc et moi nous vous écoutons.
—Et nous aussi, pensèrent tous à la fois Meuzelin et ses compagnons.